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POÈTE

Ce qui distingue les poètes de ce siècle de ceux du siècle précédent, lorsqu'ils se sentent inclinés vers l'artiste, c'est qu'ils parlent volontiers du peintre ou du sculpteur sur le ton de l'ode, tandis que leurs devanciers n'écrivaient que des épîtres. L'ode est lyrique; l'épitre est familière et ne comporte pas une grande envergure. Il y faut du naturel, de la grâce, mais elle exclut l'ampleur. Le coup d'aile briserait le frêle tissu de l'épitre. Souvenez-vous de Victor Hugo écrivant sur David d'Angers ou Louis Boulanger. Ses poèmes sont des odes.

Un contemporain de cette génération disparue, Adrien Maillard, aujourd'hui plus qu'octogénaire, en son temps l'ami de Victor Hugo, de David, de Sainte-Beuve, vient de publier un volume qu'il intitule le Fagot dliiver. Ce titre m'a fait peine, et je le dis sans ambages, parce

que SOUS sa rudesse il cache une pensée de tristesse. L'auteur a voulu nous prévenir qu'il ne compte plus sur la vie. C'est l'hiver qu'il traverse. Mais, cher poète, le printemps, de nombreux étés, espérons-le, vous attendent, et vous aurez à chercher un titre moins douloureux pour votre prochain recueil, qui sera le sixième ! Si je compte bien, poète aimé, vous avez écrit depuis trente ans cinq volumes de vers, plus un journal rapide de quatre semaines vécues en Italie. Ce voyage fortuné date de 1876. Le Fagot d'hiver est le cadet d'un volume de Sonnets paru en 1892, lequel est lui-même le puîné d'un autre volume, le Long du Chemin^ publié en 1889. Et vous souvient-il d'un frère aîné de ces volumes auquel il vous plut de ne donner aucun nom? Boutade d'homme d'esprit, vous avez appelé ce recueil : Sans Titre! Il a dix ans, et je lis sur la couverture cette épigraphe trois fois démentie : Ultima, Vous étiez de bonne foi, cher poète ; vous pensiez en avoir fini avec l'inspiration, mais l'inspiration reste fidèle aux belles intelligences et aux nobles cœurs, voilà pourquoi ce livre que vous estimiez votre testament poétique s'est augmenté déjà de trois codicilles et j'en augure quelques autres. Mais je n'ai pas rappelé vos Paysages et Souvenirs, l'aîné de vos aînés. Ce livre date de 1868.

Je suis en règle, je n'ai rien omis. Voilà devant moi vos ouvrages tant de fois ouverts et relus. On

ADRIEN MAILLARD

les peut juger à divers points de vue. Vous êtes philosophe, moraliste, épris de Fâme des sites, mais plus que d'autres vous aimez Tart et savez en traduire le charme dans des vers bien frappés. Le voyageur qui gravit la montagne ne voit qu'une partie du paysage. Quoi qu'il fasse, un spectacle grandiose échappe toujours à son examen. C'est au prix de haltes successives, de stations diverses qu'il lui est permis d'embrasser l'horizon, mais il l'a fragmenté, alors que la nature se déroule dans son unité radieuse pour des yeux moins infirmes que les yeux de l'homme. Bornonsnous au jugement partiel de Fœuvre d'un poète.

Nous avons parlé des relations d'Adrien Maillard avec David d'Angers. Le poète a plus d'une fois évoqué le souvenir du statuaire, non par un sentiment de vanité, mais bien plutôt avec respect et gratitude. Il rappelle, au cours d'une sorte de ballade dédiée par lui au fils du sculpteur, l'effervescence intellectuelle qui marqua l'approche de 1830. Notre poète n'avait pas vingt ans. Je le laisse parler :

— Ce fut alors que votre père

M'accueillit, timide écolier.

Voilà sa porte hospitalière ;

Je revois encor l'atelier.

Les bustes roulent leurs prunelles,

Les Victoires battent des ailes,

Dans une belliqueuse ardeur.

Des torses la pâle assemblée

S'agite comme une mêlée.

Ce temps-là me rit dans le cœur.

Les praticiens, en silence, Fendent le bloc rebelle au fer.

A mesure que l'œuvre avance, Le marbre fuit devant la chair.

Là, le maitre ordonne et surveille.

Il veut que l'enfant de sa veille, Le colosse au geste vainqueur.

Sente à flots courir dans ses veines Le sang, les passions humaines.

Ce temps-là me rit dans le cœur.

Déjà nous entrevoyons le milieu dans lequel travaillait Tartiste, mais quels furent les « passants y> de Tatelier ? Quels hommes répondaient aux appels du statuaire? Sur ce point, Adrien Maillard est aujourd'hui le seul en mesure de renseigner notre génération. Je parlais un jour avec le poète, il y a de cela vingt ans, et voici ce qu'il me raconta : « Me trouvant un matin chez David, quelqu'un frappa. — Ouvre, dit Fartiste. Un étranger pénétra dans Fatelier et alla prendre place sur le siège élevé où se sont assis les illustres modèles du statuaire. C'était Chateaubriand. La séance dura une heure. David sculptait le buste de Fauteur d'Atala, L'entretien ne languit pas. Les deux hommes, chacun dans leur sphère, étaient de môme taille. Ils parlèrent avec animation pendant tout le temps que dura la pose. Puis Chateaubriand se retira. David se tournant

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alors vers le jeune Maillard : — Pourrais-tu me dire comment était vêtu l'écrivain? — Je n'ai pas pris garde à son costume, je n'ai vu que son front! — A la bonne heure, reprit David, tu es séduit par la beauté morale, tu sauras atteindre à l'idéal! Et il ajouta en souriant : Je n'en sais pas plus long que toi sur son vêtement, je n'ai regardé que ses yeux! »

Mais à quoi bon rappeler nos propres souvenirs, le poète réclame. N'a-t-il pas dit lui-même et mieux que nous ne le saurions dire le charme étrange de-l'atelier de David en ces temps de luttes?

Deux camps se menaçaient, car la plume est un glaive. Mais le noble atelier favorisait la trêve : Chateaubriand^ Guizot, coudoyaient Michelet ; Viennet serrait vos mains^ George Sand et Musset; Et, dans un abandon, un sacrifice insigne, Victor Hugo voulait sourire à Delavigne, Lemercier à Dumas, Ingres à Delacroix.

11 ne vibrait chez eux qu'un désir, qu'une voix : Renaître en ces portraits tout de vie et de flamme. Où David sur le bronze allait fixer leur âme !

Les poésies d'Adrien Maillard ne renferment qu'à de longs intervalles le nom de Victor Hugo. Cependant, les deux hommes se sont rencontrés lorsque l'un et l'autre étaient jeunes. Vous souvient-il de Charles Dovalle, le poète angevin, tué en duel par un acteur dont il avait parlé avec irrévérence dans le Sylphe? hQ poète avait à peine vingt ans. Sa mort tragique fut un deuil

parmi tous ces jeunes hommes épris de poésie, de gloire et d'avenir. Mais combien plus cruel encore fut le deuil pour la mère de Dovalle et son frère qui, là-bas, vivaient péniblement du labeur quotidien. Le frère était sabotier. Lorsqu'on eut vidé la chambrette du jeune mort et expédié en Anjou les modestes reliques trouvées chez Dovalle, Thumble artisan mit la main sur de nombreux feuillets couverts de lignes inégales. Le brave garçon comprit que ce devait être là de douces chansons dictées à son frère par la fée rieuse ou pensive qu'il appelait sa Muse. Le sabotier glissa ces feuillets dans un sac de toile, il prit un bâton et s'achemina vers Paris. Une fois parvenu au terme de sa route, il alla frapper à la chambre d'étudiant d'Adrien Maillard qui habitait alors près de Sainte- Beuve, dans le passage du Commerce, rue Saint- André-des-Arts. Là, le pauvre garçon laissa parler ses larmes. Maillard lut rapidement les meilleures pièces de Charles Dovalle, prit le jeune sabotier par le bras et le conduisit chez Victor Hugo. Maillard sut être éloquent. Ce fut lui qui détermina l'auteur des Feuilles d'automne à se faire le parrain des poésies de Charles Dovalle. Tout le monde a retenu cette phrase de sa préface : « Que de fêtes, de fleurs, de printemps, de matin, de jeunesse renferme ce portefeuille d'élégies déchirées par une balle de pistolet! » Mais si le culte des gloires provinciales rend

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aimable, il ne grandit pas un écrivain. On veut l'homme de plume épris des chefs-d'œuvre incontestés. Je tombe sur une ode de mon poète ayant pour titre : la Vénus de Milo. Paul de Saint-Victor, qui a si bien parlé de Timpérissable mutilée, n'eût pas désavoué les strophes vibrantes d'Adrien Maillard. Il s'interroge luimême sur la puissance d'inspiration de Lysippe, l'auteur supposé de ce marbre superbe :

Qii'avait-il pénétré de la beauté suprême,

Pour avoir tant réalisé^ ^Puisque l'outil jamais n'atteint l'idéal même Où le rêve s'est épuisé?

11 aura contemplé les gracieux quadrilles

Se baignant aux flots enchantés^ Et, mêlé dans son œuvre, ô Grecques jeunes filles?

Les plus rares de vos beautés.

OU; nouveau Prométhée assailli d'un vertige^

Escaladant les monts puissants^ A l'Olympe il osa disputer ce prodige,

Pour l'approcher de notre encens.

Par des mots dont la flamme étonne la déesse,

Il dompte son noble embarras, Et c'est en l'emportant dans un transport d'ivresse,

Qu'il aura cassé ses deux bras !

Ailleurs, c'est Rubens que chante le poète avec une conviction pénétrante :

Anvers seul vous dira son efî'rayant génie, L'indomptable dessin sous le pinceau vermeil.

C'est là qu'il règne en maître, et te fait rembrunie, Venise^ qui puisas ta palette au soleil.

Le Louvre est un lieu d'attrait pour Adrien Maillard. Il y passe de longues heures et s'en va, riche d'impressions. Véronèse, Rembrandt, Léonard sont ses dieux :

En face du chef-d'œuvre où Véronèse élève Des noces de Cana le prestige si grand, Sont deux rares beautés^ merveilles que Rembrandt^ Léonard de Vinci^ marquent de leur génie. Une séduction s'en dégage infinie.

On a là des clartés, on a là des amours Qui nous hantent les nuits, où l'on revient les jours. Nul déclin ne s'y fait; un sein jeune y respire; La patine du temps affine le sourire ; La chair prend des tons chauds , l'or scintille aux che

[veux ;

Le regard est celui d'un sphinx mystérieux Semblant interroger, de sa hauteur sereine. Ce front pur n'a rien su de la détresse humaine ; Il reste au point sublime où le mit l'idéal.

Mais Adrien Maillard est de son temps. Il ne veut pas demeurer en reste avec nos maîtres vivants. Je le rencontrai un jour dans l'atelier de Carolus Duran. Il semblait pensif. A peine étais-je auprès de lui depuis un quart d'heure qu'il nous quitta. Je ne devinai pas le motif de ce départ subit, mais le lendemain je recevais de lui un sonnet sur le peintre qui, la veille, nous avait accueillis. Carolus Duran revit dans

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les vers du poète avec une inteDsité de couleur où les esprits sincères ne trouveront pas à reprendre :

C'est lui votre confrère^ ô maîtres de Venise ! C'evSt lui votre rival, magiciens flamands ! Sa touche large et chaude a des rayonnements Par qui la grâce augmente et le regard s'aiguise.

Aux femmes^ la chair rose, entre des chatoiements De soie et de velours, dans une gamme exquise. L'une^ royale fleur, sous un dais semble assise ; L'autre a vêtu du bal les corsages charmants.

Un autre de nos maîtres dignement célébré par Adrien Maillard, c'est Jean-Paul Laurens. Voici les vers qu'il a consacrés à V Institution des Jeux floraux :

Quand Florence avait Dante^ et qu'elle avait Boccace, Sous son ciel bleu Toulouse avait les troubadours^ Portant dans les châteaux les gaités de la race Et le luth qui chantait la guerre et les amours .

« Pourquoi pas couronner cette chanson qui passe ? Que l'amarante d'or soit le prix du concours? y>

— Sept poètes ainsi parlaient sur la terrasse

De jardins tout en fleurs embaumant les faubourgs.

En longue robe^ assis près des pins séculaires^ Autour d'eux, le pré vert, le soleil des clairières, Le mur blanc des villas, de lierres surmonté.

Des jeux floraux ces traits font revivre l'aurore,

Le nid d'où prend son vol, plus tard, Clémence Isaure„

— La toile d'un grand peintre est l'immortalité.

On trouvera dans les poésies d'Adrien Maillard plus d'une page inspirée par les œuvres maîtresses de Jean-Paul Laurens. Puis , c'est Roybet, c'est Alma-Tadéma dont la Pluie de roses a été si vivement goûtée au Salon de

— Sur ces fronts^ empourprés du vin de la bacchante^ Les roses vont pleuvoir du plafond entr'ouvert.

Elles tombent à flots^ sans trêve. — L'assemblée Craint de s'y voirnoyer^ et lutte, échevelée.

— Horreur ! les roses font gouffre comme la mer.

Mais l'ami de David d'Angers n'aura-t-il de préférence que pour les maîtres du pinceau? Ne le pensez pas. Le nom de Roty se retrouve à mainte page de ses livres. Le sonnet intitulé Xénophon mériterait d'être cité en entier.

De ce bronze on verra mainte console ornée.

— Assis^ lauriers au front, le style entre les doigts^ Un casque à ses côtés; — telle est sa destinée : Soldat, historien, philosophe à la fois.

Un autre sonnet a pour titre : Roty , et débute ainsi :

Par ton burin puissant que d'œuvres abordées !

Aucune des manifestations de l'esprit dans le vaste et radieux domaine de l'art n'échappe à notre poète. Il a dit en vers excellents le mérite de Mounet-SuUy, la pensée qui se dégage de

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Carmen , parBizet. L'art dramatique, la musique sont pour lui des sources d'inspiration. Il est même curieux de constater que le dernier recueil de notre poète trahit une évolution de son talent vers la musique. Il chante volontiers tel opéra de Wagner ou d'Hérold, Stradella, la Dame blanche, Giulia Grisi. Et Ton sent que le poète n'a chanté que pour lui-même, n'a traduit que sa pensée intime. N'est-ce pas lui qui a laissé tomber de sa plume ce tercet ironique?

— Nul n'estime à l'oubli son œuvre condamnée. J'encadre dans ce livre^ — à peine est-elle née^ La page déjà morte, — et crois qu'elle vivra.

Ne perdez pas votre foi, cher maître : toute page sincère, émue, vibrante et bien écrite, triomphera de l'oubli dans la mesure où les choses caduques de ce monde peuvent durer. Sans doute votre voix discrète empêchera que la foule se détourne de sa route pour prêter l'oreille à vos chants. Mais les meilleures, les plus douces confidences ont besoin d'intimité. Vous avez chanté pour vous seul et quelques amis. L'un d'eux vous trahit et, au risque de vous offenser, signale au public des pages signées de vous dans le silence.

HENRY GROS

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