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ARCHÉOLOGUE

Une femme d'intelligence et de grand savoir vient de disparaître. M™^ Despierres était Normande. Pendant de longues années, elle avait habité Alençon. Depuis quelque temps elle passait l'hiver à Paris et les mois d'été dans sa maison de campagne de Montrayé, sur le territoire de Pacé, non loin du chef-lieu du département de FOrne. C'est là que la mort l'a prématurément frappée le 9 novembre 1895 ; c'est là que son fils, étudiant en médecine, l'a vue s'éteindre, à peine âgée de 53 ans, en pleine force, en pleine activité d'esprit.

]VP® Despierres avait au plus haut degré la passion du document. C'était une archiviste infatigable, sans diplôme, naturellement, mais douée de flair, de tact, de critique à un point surprenant. Aux Archives Nationales, au département

des manuscrits, dans notre grand dépôt de la rue Richelieu, chez les notaires de Paris ou de la province, dans les mairies où elle avait le secret de se faire bienvenir, elle butinait avec méthode, avec un courage souriant jusqu'à ce qu'elle eût reconstitué la vie d'un artiste ou l'histoire d'un monument. Car, n'oublions pas de le dire, c'est l'art dans ses manifestations les plus diverses quia été le constant objet des investigations patientes, des recherches souvent heureuses de M™^ Despierres. Mais, entendons-nous, devenue Parisienne par adoption, M""^ Despierres n'a jamais cessé d'être Normande par le cœur. Sa province natale a gardé ses prédilections, et, pour être pleinement exact dans la peinture de cette intelligence, il faut signaler l'inclination qu'elle eut toujours pour les artistes, les œuvres d'art ou les édifices de sa région. Elle voulut honorer sa petite patrie en faisant la lumière sur les hommes et les choses dignes de mémoire qui se rattachent au sol d'Alençon, de Sées, d'Argentan.

MM. Léopold Delisle, Thierry-Poux, mort l'an passé, Anatole de Montaiglon, mort il y a quelques semaines, tenaient en haute estime les travaux de M""' Despierres. C'est en 1890 qu'elle eut la pensée de soumettre un mémoire au Comité des Sociétés des Beaux-Arts et, depuis lors, à chaque session nouvelle, elle apporta de curieuses études au Comité qui obtint pour elle le titre de correspondant du ministère de l'Instruction

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publique et des Beaux- Arts, ainsi que les palmes d'officier d'Académie.

Essaierai-je de rappeler les sujets traités par M""^ Despierres, dans la salle de FHémicycle à l'École des Beaux- Arts, de 1890 à 1895? Pourquoi non? Notre lecteur ne peut que prendre intérêt à cette étude rétrospective.

La première communication de M'"' Despierres nous permit d'assister aux préliminaires d'un travail confié à des menuisiers-sculpteurs de sa région en 1531. Jean Julliotte et Guillaume Gruel acceptent de faire exécuter une statue en pierre. Tous deux sont des menuisiers. Auraient-ils indifféremment sculpté la pierre et le bois ? S'il en était ainsi, la ville d'Alençon aurait vu deux corps de métiers, ailleurs très distincts, ne former dans ses murs qu'une seule corporation. Et nous sommes en Normandie ! Qui donc prête aux Normands une humeur peu conciliante? Mais Juliette et Gruel ne sont pas les seuls imagiers dont M"^' Despierres ait tiré les noms de l'oubli. Jacques et Guillaume Pissot travaillent, avec leur père, aux stalles et à la clôture du chœur de Notre- Dame d'Alençon. ]\P^^ Despierres nous a présenté le devis de ces ouvrages qui durent être exécutés « à l'antique ». Telle était la prescription rigoureuse, la formule courante : « A l'antique! » Nous éviterions aujourd'hui de demander aux plus habiles d'entre nos maîtres de se mesurer avec l'antique ! On ne s'approprie pas les chefs-d'œuvre :

on les goûte, on s'en nourrit, on les admire et c'est tout. Conclusion, nous professons à l'égard de l'antiquité une déférence que nos artisans du XVP siècle ne soupçonnaient pas. A défaut d'une puissance créatrice bien marquée, nous avons du moins une juste notion de la distance esthétique, et nos ouvriers d'art se gardent bien de penser aujourd'hui que le Marais soit un faubourg d'Athènes.

C'est encore à Alençon que nous rappelle l'auteur avec son mémoire présenté en 1891. M^"^ Despierres nous fait apprécier le talent de Jehan Lemoyne, maître de l'œuvre de l'église Notre-Dame d'Alençon et de Pierre Fourmentin, « vitrier et bourgeois d'Alençon )>, qui, le 10 février 1530, acceptait d'exécuter « la bonne et suffisante victre historiée de l'Assomption » ; Bertin Duval, autre verrier, arrive du Mans, et je le vois pressant le pas afin de s'assurer la commande des vitraux de V Annonciation et de la Descente de croix. Complétant le groupe de ces maîtres vaillants, Michel Fourmentin, fils de Pierre, allume son four d'où sortira tout à l'heure la verrière du Sacrifice d'Abraham, Ainsi la terre normande, que déjà nous tenions pour belle et féconde, ajoute à la liste de ses grands artistes les maîtres que je viens de nommer, contemporains de Jean Goujon et prédécesseurs de Nicolas Poussin.

En 1892, nous ne quittons pas Alençon, 'nais

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cette fois, ce ne sont plus les peintres ou les verriers qui occupent M""^ Despierres, c'est le théâtre. En France, si on le compare ar^^ arts du dessin, Fart dramatique retarde. Une étude excellente d'Émile Morice, parue il y a cinquante ans, a trait à la mise en scène des My stères j et Fauteur estime que Fenfance du théâtre dans notre pays ne prend fin qu'avec le Cid. Despierres, demi-compatriote de Corneille, s'est occupée du théâtre dans la région normande, antérieurement à Corneille. Pouvait-il y avoir profit pour nous aux recherches de M"''' Despierres? N'en doutez pas. Geoffroy, dont le Cours de littératiirè dramatique fait autorité, est d'avis que les auteurs qui méritent peu d'attention comme écrivains lui semblent toujours curieux comme monuments. Les auteurs, il est vrai, se dérobent à Despierres, mais elle est en mesure de dire comment fut construit à Alençon, en Fan 1520, le théâtre destiné à la représentation du Commencement du monde : elle a décrit l'architecture de cet édifice dont les dispositions imprévues vont à Fencontre des hypothèses de plusieurs érudits. La dissertation de M'^'' Despierres ajoute à la valeur des documents qu'elle a su découvrir. Ce qu'elle a dit de l'emplacement des scènes ou « parloirs y> est à retenir. Mais non contente de s'être pénétrée de l'aménagement intérieur du théâtre d'Alençon, M"'^ Despierres incline à penser

que les artistes, dont elle avait reconstitué Fétat civil à une session précédente, ont dû prendre part à la décoration du monument. Après les peintres et les imagiers, viennent les acteurs. Messire Richard Auvray, « prestre » de la paroisse de Notre-Dame d'Alençon, et plusieurs bourgeois ou échevins de la ville acceptent un rôle dans les pièces en préparation. Ce sont donc des Alençonnais de marque qui se font comédiens pour la plus grande joie de leurs compatriotes. A cela, quoi de surprenant? De nos jours encore, en Bavière, à Ober-Ammergau, la tradition n'a pas varié. Mêmes scènes et mêmes interprètes.

J'ai dit tout à l'heure que AP' Despierres inclinait à attribuer aux artistes d'Alençon, antérieurement nommés par elle, une part dans les ornements du théâtre construit en 1520, et qui subsista jusqu'en 1546 environ. Ce n'était, sous la plume de l'écrivain, qu'une supposition. Mais afin de nommer sûrement les auteurs inconnus de la parure de l'édifice dont elle venait de parler, M"^^ Despierres, dans un second mémoire, a groupé les notices biographiques de cent huit sculpteurs ou menuisiers imagiers d'Alençon. Ce travail consciencieux est de tous points inédit. Les registres des paroisses, les minutes du tabellionage ont fourni les éléments de cette riche nomenclature. Les dates extrêmes entre lesquelles se meut l'historien sont 1444 et 1698. Nul

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doute qu'aux alentours de 1520 nous n'ayons coudoyé, sans le reconnaître, Tun des décorateurs de l'important théâtre d'Alençon.

Puis vient l'histoire du château de Carrouges et de sa chapelle décorée sous Louis XIII. C'est en 1893 que M"^^ Despierres traite ce sujet. L'année suivante, elle y revient au sujet d'un tableau exécuté sous Louis XIV. Il s'agit de la commande d'une Descente de Croix faite à Oarrouges, le V juin 1681. Cette commande est curieuse, et je flaire de la part des deux peintres d'Argentan, Pierre Boucher et Joseph Regnault, qui ce jour-là, prirent l'avis de la population de Carrouges sur le tableau qu'ils projetaient de peindre, une ruse assez adroite. A Normand, Normand et demi. Voici les faits. Nos deux maîtres d'Argentan découvrent une gravure de la Descente de Croix de Rubens, peinte en 1612, qui décore la cathédrale d'Anvers. Une idée lumineuse leur vient. Dessiner la composition et la présenter comme une œuvre de leur invention à quelque Mécène naïf qui commanderait le tableau. Le Mécène choisi par les deux complices fut la population de la paroisse de Carrouges. Vite en route. C'est un dimanche, Boucher et Regnault arrivent à la sortie de la messe. Tout le monde s'assemble dans le cimetière. Les deux peintres déplient leur dessin, le font circuler de main en main sous les yeux ébahis de paysans qui ne se doutent

guère de Rubens. Nos madrés font valoir le mérite de leur pseudo-travail et conviennent du prix de cent livres pour Fexécution de la peinture qui, plus tard, prendra place dans l'église de Carrouges. Elle s'y trouve encore de nos jours. Boucher et Regnault ont fait, je vous le jure, un bon marché le P'^ juin 1681, et M"^^ Despierres a eu la main heureuse en retrouvant les pièces authentiques relatives à ce contrat origiprestement conclu en plein vent.

Mais entre tous ses travaux lus dans la salle de l'Hémicycle, le mémoire présenté par M™^ Despierres au mois d'avril dernier doit être signalé avec éloges.

Un distique célèbre renferme les noms des cités antiques qui se sont disputé l'honneur d'avoir vu naître Homère. Un distique sufflrait-il au dénombrement des localités où l'on a cherché le berceau des Gabriel? M""^ Despierres s'est imposé la tâche de retrouver ce berceau. Déjà MM. Bouriat, Loth, Jules Guiffrey, Adolphe Lance s'étaient appliqués à la solution du problème. De son côté, M. Anatole de Montaiglon avait pensé découvrir en Touraine le lieu d'origine de ces architectes émérites. Racan et Chapelain étaient les guides de M. de Montaiglon. M. de Grandmaison entrant en lice corroborait les prévisions de M. de Montaiglon. M""^ Despierres nous oriente vers la Normandie ; elle revendique au profit de cette province ce que la Touraine semblait avoir

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conquis. Or, les probabilités, les preuves, les noms, se pressent si nombreux sous la plume de Despierres que la Touraine paraît fléchir dans cette joute inattendue. Dès 1600, un Jacques Gabriel est architecte à Argentan. Il a pour fils, de 1602 à 1610, Maurice P^ Jacques II et André. Maurice sera le successeur de son père à Argentan. L'une de ses filles étant venue à se marier en 1651, un témoin de son mariage s'appelle Jacques Gabriel et réside à Saint-Paterne en Touraine. Serait-ce Jacques II qui aurait été se lixer à Saint-Paterne? Maurice P"" eut pour fils' Jacques III, Maurice II et Jean. Tous trois deviendront architectes et seront un jour qualifiés « bourgeois de Paris ». Nous voici en présence des Gabriel de Paris, les seuls vraiment célèbres, et M"^^ Despierres, dans une série de déductions serrées, apportant à Tappui de son dire des fac-similés de signatures, n'hésite pas à conclure que Paris est cette fois tributaire d'Argentan. Chemin faisant. Fauteur établit que le pont Royal est l'ouvrage de Jacques IV Gabriel, et non du Frère Romain, comme on l'a répété trop souvent. Le Frère Romain fut uniquement chargé de recevoir, en compagnie de Libéral Bruand, le travail de son confrère Gabriel. Nous aurons tous une gratitude réelle à M"^^ Despierres, pour le travail difficile et vraiment curieux , sinon décisif en toutes ses parties, qu'elle a su conduire à si bon terme.

Le 19 avril, pendant la séance de clôture de la session, au moment même où le rapporteur général rendait hommage à son érudition, M™^ Despierres dut quitter la salle de l'Hémicycle sous la menace d'une congestion qui ne fut conjurée qu'à grand'peine. Quelques semaines plus tard, se sentant rétablie, elle allait s'installer pendant plusieurs jours à la mairie de Saint-Paterne, où elle constatait par l'attentif examen des archives locales, que ses artistes préférés, les Gabriel, ne pouvaient être dits originaires de Touraine !

Nous avons sous les yeux d'importantes études de notre auteur sur les Orgues de Notre- Dame d'Alençon ou les Imprimeurs àlençonnais de 1520 à 1575. Mais un livre étendu, plein de sève et d'attrait, décisif sur la question, c'est VHistoire du Point d'Alencon depuis son origine jusqu'à nos jours. Cet ouvrage excellent, curieux au premier chef, documenté avec un soin jaloux, est à la fois l'œuvre d'un esprit savant et d'une femme de goût. Dix années nous séparent du jour où fut éditée cette belle publication. Personne, que je sache, ne s'est risqué à rien ajouter au texte de M™' Despierres. Elle seule eût été en mesure de nous apprendre encore sur les fabriques alençonnaises, et voilà qu'elle a cessé de vivre. Elle aurait approuvé, la vaillante femme, que l'on inscrivît sur sa tombe ces paroles profondes, relevées, il y a cinquante

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ans, par un illustre écrivain sur le marbre d'un monument ancien dans l'un des cimetières de la campagne de Rome, proche les catacombes de Saint- Laurent : Pleure sur le mort parce qu'il s'est reposé!

PAUL DE SAINT- VICTOR

ÉCRIVAIN

La joie est ici-bas toujours jeune et nouvelle, Mais le chagrin n'est vrai qu'autant qu'il a vieilli. A peine si le maître^ hier enseveli, Commence à s'endormir dans la nuit éternelle. L'ange qui l'emporta n'a pas fermé son aile : Peut-être est-ce bien vite oser parler de lui.

Qu'importe? Nous avons été son client, ce n'est pas à nous à peser Thommage rendu par la presse, par un poète illustre, par un critique éminent à cet écrivain de race, et à passer outre. Notre dette subsiste : nous voulons la payer.

L'homme, chez Saint- Victor est connu. Victor Hugo n'a pu moins faire que de rappeler dans l'éloge de son ami cette rudesse qui distinguait l'auteur des Deux Masques. Oublieux de certaines convenances, Saint- Victor ne savait pas ouvrir un entretien : il le poursuivait. Riche de pensées

PAUL DE SAINT-VICTOR

et d'images, il supprimait les formules banales et allait droit au but. Ce n'est pas lui qui se fût attardé à s'enquérir de la santé de son interlocuteuro Rapide, incisif et brillant dans son verbe comme dans son allure, il tenait à la fois du gentilhomme et du soldat. Ce n'était pas un oisif, encore moins un désœuvré. Je l'ai vu souvent et longuement mais je ne me souviens pas d'une attitude abandonnée chez ce vivant de l'esprit.

Il me semble que je l'ai toujours vu passer.

Alors même que ses fonctions officielles le retenaient pendant plusieurs heures au sein d'une assemblée, il n'y faisait que de brèves apparitions, jetant un mot dans le débat, une épithète, un trait, une antithèse, puis, sa flèche lancée, Saint- Victor redevenait songeur et silencieux. Mais si courte qu'eût été sa présence, il avait éclairé la discussion, renversé l'échafaudage laborieux de quelque discoureur importun, tranché de sa lame damasquinée le nœud d'une question trop longtemps débattue.

Intelligence supérieure et déliée, Paul de Saint- Victor fut un prosateur fourvoyé. Son élément, ce n'était pas le journal, mais le livre. Et pendant toute sa vie Saint-Victor n'a été que journaliste!

Il semble que nous formulions ici un paradoxe, il est cependant exact que certains esprits sont faits pour planer dans une sphère lumineuse et sereine, loin de l'orbite troublé où s'agitent les passions du jour, où se nouent les intrigues, où

s'élaborent les célébrités de hasard. Or, les esprits dont je parle, exilés volontaires de la politique, des coteries, se plaisent aux grandes et belles œuvres. On les voit penchés sur leur poème qu'ils parachèvent lentement. S'ils relèvent le front, s'ils jettent quelques stances de leur chef-d'œuvre aux vents- discrets de la solitude qui les entoure, ces stances ont la grâce d'un chant. Chaque syllabe vient frapper l'oreille comme les perles d'un collier habilement serties dans de l'or ciselé charment le regard; c'est d'un doigté suave et savant qu'ils cadencent leurs notes : on dirait des lapidaires d'harmonie.

On n'atteint pas sans labeur à cette perfection de la forme , et le travail du style exige de longues heures. C'est pourquoilejournalest une mauvaise école pour quiconque a le culte de la langue. Le journal, c'est le minotaure. Insatiable, exigeant, ce dieu moderne n'a rien de la sérénité qui sied aux puissances. Ala fois esclave et despote, il suit sa destinée. Le fait tient plus de place que l'idée dans son temple. Qu'importe aux feuilles légères et sans lien qu'il disperse cette beauté souveraine du style et de la pensée? Ses fidèles, ceux dont il est l'oracle , écoutent-ils seulement ce qu'il dit? Non. Le journal est l'œuvre d'un passant et ce sont des passants qui le liront.

Saint- Victor a eu l'ambition de réagir contre le journalisme improvisé. Ses critiques valent mieux que des feuilletons. Ce sont les pages d'un livre,

PAUL DE SAINT-VICTOR

pages amoureusement écrites par un maître sévère, puis détachées une à une et glissées dans la Presse, la Liberté, la Revue de France ou le Moniteur universel. La réputation de ce critique au verbe étincelant fut grande; elle fut immense parmi les lettrés, et je sais tel écrivain d'art qui à jour fixe se procurait le Moniteur pour y lire et conserver ensuite la Revue du lundi de Saint-Victor. Mais cet effort nouveau, inaccoutumé, presque étrange d'un homme qui eùtpu faire tant délivres charmants et qui usait sa vie magnifiquement à écrire des feuilletons ne fut pas compris de tous. Le désintéressement de l'écrivain qui s'impose à lui-même des devoirs que tant d'autres jugent inutiles, le soin que prit ce contemporain d'Alcibiade égaré dans notre milieu d'agioteurs à se draper dignement sous sa pourpre, déplurent aux journalistes de profession. Saint- Victor fut taxé d'ignorance, parce qu'il savait peindre ce qu'il sentait et que son impression toute personnelle était neuve et élevée!

Le premier tort du critique est de s'être livré à la presse quotidienne ; sa seconde faute est d'avoir abordé simultanément, et avec une égale aptitude, la critique d'art, la critique littéraire et la critique dramatique. Ce n'est pas nous qui le blâmerons d'avoir agi de la sorte. Mais nous avons constaté le jour de ses funérailles que cette multiplicité de tendances chez l'écrivain avait quelque peu dérouté l'opinion sur son compte.

C'est le critique d'art que la plupart ont exclusivement célébré. Cependant, ce livre patriotique, Barbares et Bandits, écrit par Saint-Victor au grondement des canons prussiens, à la lueur des incendies de la Commune, n'est point un ouvrage d'art. L'auteur lui-même s'est excusé d'avoir donné place dans ce volume à une brève notice nécrologique sur Henri Regnault. Hommes et Dieux que M. Schérer a eu raison d'appeler « une des choses les plus distinguées de notre temps » n'est pas à proprement parler un livre d'art. Enlevez les soixante pages du début et vous vou§ trouvez en colloque avec Marc-Aurèle, Louis XI, Henri III, Boccace, Agrippa d'Aubigné, Gil-Blas, Don Quichotte, Manon Lescaut, Swift. Enfin, le maître-livre, le livre voulu de Saint-Victor, Les Deux Masques a pour objet l'antiquité observée par un érudit, un penseur et un poète plus encore que par un critique. L'art plastique et l'art pittoresque ne sont pas l'objectif de l'écrivain. Il s'est détourné de Praxitèle pour contempler Eschyle, et si la mort ne fût venue l'interrompre, Sophocle, Euripide, Aristophane, Calidassa l'indien, Shakespeare l'anglais, Corneille, Racine et Molière, cette trinité française eussent reçu de Paul de Saint-Victor l'encens parfumé de son enthousiasme, de ses analyses pénétrantes, de ses graves réflexions, bien faites pour aider les intelligences paresseuses ou distraites à s'approcher du génie.

PAUL DE SAINT-VICTOR

Ce livre, Les Deux Masques, était venu trop tard. Il y a quinze ans que Saint-Victor eût clù récrire. L'opinion se fût faite sur Fauteur; une opinion plus vraie, plus raisonnée que celle dont les bruits discordants fatiguent nos oreilles.

Le public saluerait dans Ftiomme qui disparaît aujourd'hui un savant merveilleux qui voulut donner à ses jugements sur les mondes et les théogonies du passé la forme entraînante d'une incantation. Et devant le verdict encourageant des lettrés. Saint- Victor eut lui-même modifié sa manière. Érudit, il eût montré moins de dédainpour ce qui est le signe contemporain de l'érudition. Cet helléniste de bon aloi n'eût pas négligé, comme il l'a fait, de rappeler ses sources. Que voulez-vous? Les Normaliens et les Ch artistes ont gagné la bataille. Il est de règle à notre époque de hérisser les pages que Ton écrit de toute sorte de renvois et de citations. Cette méthode n'est un embarras que pour les ignorants. Rien de plus aisé pour l'écrivain sincère que de noter l'ouvrage, la strophe, le vers auxquels il se réfère dans son propre texte. C'est à ce prix qu'un livre qui n'est pas une œuvre de fantaisie peut de nos jours prétendre à l'estime.

Autre est l'usage dans la presse quotidienne. Faire montre de savoir avec ce déploiement de signes paraîtrait puéril. Saint-Victor est resté journaliste dans ses livres sous ce rapport. Il traite de la grandeur et de la décadence de Bac-

chus, cle la tragédie des Perses, des Atrides, de Prométhée, des Euménides en homme qui s'est nourri de la sève antique et ce disciple des dieux n'a pas Tair de se souvenir de ses précepteurs. A peine a-t-il vidé la coupe d onyx que lui avait apportée quelque messager céleste qu'il l'a brisée sans retour. Combien de moins lettrés que lui seraient entrés tête haute à l'académie des Inscriptions avec Les Deux Masques augmentés de lourds appendices!

On en conviendra, le mépris de Saint-Victor pour ce que tant d'autres pratiquent à l'excès lui fait honneur. Nous y trouvons une preuve de sa sincérité. Encore qu'il y ait eu selon nous exagération dans son système, il ne dépendait que de lui d'agir tout autrement.

Tenter de résumer Les Deux Masques est chose impossible. Leur vaste cadre se refuse à toute réduction. Au surplus, si nous voulions relever quelques-uns de ces tableaux achevés, condensés en moins d'une page, comme des intailles dans leur monture, il nous faudrait faire un choix arbitraire et difficile. Nous nous rappelons pourtant les lignes consacrées par l'écrivain à la bataille de Marathon :

<( Les feux de l'aurore sont moins doux que les premiers regards de la gloire. » — Ces paroles modernes d'une grâce attique peuvent s'appliquer à cette jeune bataille, aube d'un jour rayonnant, fleur de pourpre d'un printemps

PAUL DE SAINT-VICTOR

sacré. Il y a de la primeur du bourgeon dans ses verts lauriers; il y a de la sève dans son sang fécondant et frais comme une pluie d'avril. Ce petit peuple qui se dévoue à la patrie commune, ces dix mille contre deux cent mille qui marchent en avant sans regarder derrière eux, cette victoire qui semble divine tant elle est rapide, quel plus noble et plus pur triomphe! La beauté du lieu s'ajoute à la beauté de Faction. C'est sur une plage sablonneuse comme une arène olympique, que les Athéniens courent à l'ennemi; les montagnes et la mer l'encadrent : ici le camp et là les vaisseaux. La tactique du combat a la simplicité des mouvements d'un lutteur; l'héroïque tragédie s'ordonne selon les règles des belles unités. Le Messager même ne lui manque pas; il est représenté par ce soldat qui courut annoncer sa délivrance à Athènes, et tomba mort sur la place, en agitant sa palme, comme un coursier épuisé par l'élan d'un dieu. »

Ainsi parle ce Grec qui avait à ses heures l'esprit si français. Pourquoi n'avons-nous pas eu sous les yeux cette prose vivante et chaude quand nous étions enfants et qu'on essayait d'incliner notre jeune esprit vers l'antiquité.

S'il parlait des modernes, Saint-Victor ne voyait pas moins juste. Son portrait de Mérimée dans Barbares et Bandits, son étude sur Don Quichotte dans Hommes et Dieux, sont des œuvres hors de pair. Cependant, l'homme qui a

signé ces pages ne s'est pas renfermé comme Sainte-Beuve dans la critique littéraire. Il a été critique d'art et nous comprenons que son ami Charles Blanc ait surtout exalté l'écrivain d'art dans le discours qu'il a prononcé sur la tombe de Saint- Victor. Plus grand, selon nous, que Théophile Gautier, chez qui la bizarrerie de l'expression faussait la pensée au lieu de la fortifier, Saint- Victor a parlé de l'art avec foi et avec amour. Il est de la race de Fromentin, et Fromentin critique d'art n'a besoin que de la perspective du temps pour grandir et être salué maître. Plus voisin de nous, plus mêlé à l'école contemporaine par la nature même des sujets qui s'imposaient à lui, Saint-Victor s'est volontiers constitué le défenseur des débutants; il y a plus : il aimait la sculpture. Je viens de relire son Salon de 1873, MM. Falguière, Blanchard, Lafrance , Louis-Noël sont de sa part l'objet d'une critique bienveillante et motivée. Le conseil suit l'éloge ou le blâme et nulle part la plume ne se change en stylet. Les statuaires auxquels s'adresse l'écrivain sont déjeunes hommes qu'il enseigne. Comprise delà sorte, la mission que s'était donnée Saint- Victor est des plus belles. Il y ajoutait des démarches ignorées, de vaillants plaidoyers à huis clos en faveur des statuaires.

C'est ainsi, — nous tenons le fait de M. Paul Lacroix, — que Saint-Victor a maintes fois solHcité du gouvernement de la République de grands

PAUL DE SAINT-VICTOR

travaux de sculpture. « L'art plastique, répétait-il volontiers, est Fart populaire par excellence : la République se doit aux sculpteurs. » Avec quelle verve il parlait des maîtres statuaires : Rude, Pradier, Barye, David d'Angers! Comme il savait peindre les tortures de l'âme, l'isolement, la faim des sculpteurs!

Combien parmi les critiques en renom auront éprouvé cette pitié? Combien auront passé de l'émotion à l'acte? Combien se seront faits à son exemple les champions généreux et hardis d'un art trop délaissé! Je veux croire pour mon pays, pour mon époque, que l'auteur à'Hommes et Dieux laisse après lui des disciples, mais ce fier penchant de sa nature justifie bien, ce me semble, la parole de Victor Hugo : « Pas de délicatesse plus exquise que celle de ce noble esprit. Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un chevalier français, vous aurez Saint-Victor. » L'éloge n'est que juste.

FERNÀND THESMiR

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