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ÉRUDIT ET POÈTE

Le savant, rhistorien, le critique, le maître, qui s'est appelé Anatole de Montaiglon, est une figure qui impose le respect et, plus encore peutêtre, une sympathie profonde. A ce double titre, il convient de saluer, au moment où il disparait, le professeur à l'École des Chartes, Tun des doyens de la Société des antiquaires de France, Férudit toujours écouté du Comité des travaux historiques et du Comité des Sociétés des Beaux- Arts des départements, le président de la Société de l'Histoire de TArt français, né à Paris en 1824, et décédé à Tours le septembre 1895.

Ce qui distingue Montaiglon, dans l'emploi de rares qualités intellectuelles, c'est son orientation constante vers les questions d'art. Dès 1850, lorsqu'il briguait le diplôme d'archiviste paléographe, il donna pour titre à sa thèse : « Essai de dictionnaire des anciens peintres français

ANATOLE DE MONTAIGLON

pendant le Moyen- Age et la Renaissance ». Les dernières lignes qu'il ait tracées , peu de jours avant sa mort, servent de commentaire au cinquième tome de la Correspondance des Directeurs de V Académie de France à Rome. Pendant le demi-siècle qui sépare ces deux ouvrages, notre ami a été Tâme des Archives de l'Art français, de YAbecedario de Mariette, des Procès-verbaux de l'Académie de peinture et de sculpture, encyclopédies inestimables pour quiconque a le culte de Fart national et veut en parler avec compétence.

Est-ce là l'œuvre entière de Montaiglon? Gardons-nous de le penser. Ses élèves, restés ses amis, entreprirent de dresser la bibliographie des travaux de leur maître. Le volume qui renferme cet exposé succinct comprend près de 700 articles, et, sous un même titre, se trouvent énoncées des réimpressions d'ouvrages de sept et huit tomes. Et qu'on ne suppose pas que les auteurs de cette bibliographie aient su tout ressaisir. Montaiglon a été le collaborateur anonyme, le conseiller, le guide désintéressé de mille écrivains de notre temps. Ses heures étaient à tous; il ne se sentait jamais plus heureux que lorsqu'il avait aidé, au prix d'une semaine de recherches, à la solution d'un problème d'histoire, qu'un écrivain dans l'embarras lui avait soumis. Infatigable au labeur, il estimait avoir fait un sage emploi de sa journée s'il avait contribué à

éclairer la vie d'un artiste, Thistoire d'un chefd'œuvre. Ses pressentiments, ses aperçus recevaient toujours une sanction de la vérification des sources. Il avait pour lui le flair, le goût, la pénétration. L'idéal le captivait. Mais, à l'inverse des hommes qui se passionnent pour l'idée, il avait besoin de se sentir toujours sur le solide terrain de la vérité. On ne risquait pas d'errer lorsqu'on travaillait avec lui, lorsqu'on marchait dans son sentier. Ce qui expliquera peut-être la hauteur de vues à laquelle s'élevait, sans effort, cet homme d'enthousiasme et de savoir, c'est le penchant inné qui le portait à s'occuper de poésie. M. Giry, président de la Société de l'École des Chartes, a parlé de sonnets écrits par Montaiglon « dont quelques-uns de grande allure et de pensée profonde, méritent mieux que la publicité restreinte que sa modestie leur a donnée ».

Nous avons été le confident d'un désir que caressait Montaiglon. Par une sorte de coquetterie, nous l'avons vu souhaiter, depuis environ deux ans, d'ajouter, avant de mourir, un volume de vers de sa composition aux nombreuses publications en prose signées de son nom. L'idée prenait forme; nous l'encouragions nous-même dans ce projet. Chaque fois qu'il nous faisait l'honneur de passer quelques heures de sa soirée avec nous, il tirait de sa poche un carnet minuscule, et nous lisait ses vers les plus achevés.

ANATOLE DE MONTAIGLON

Nous n'étions pas, Dieu merci, dans cet ordre d'idées, son seul confident. M. J. Dumoulin, élève à l'École des Chartes, recevant un jour dans sa maison M. de Montaiglon, celui-ci lut VHymne à Cérés qu'il avait traduit d'Homère voilà près de seize ans. Cette composition comprend mille vers. Elle est d'une rigoureuse exactitude comme interprétation du texte original, et les stances sont d'un poète. M. Dumoulin, dont le père est l'un des premiers imprimeurs de Paris, réclama l'honneur de publier quelques exemplaires de ce poème qui seraient réservés à l'auteur. Montaiglon consentit avec joie à la demande de son élève. Il transcrivit, au mois de juin 1895, la première partie du poème, puis il quitta Paris qu'il ne devait plus revoir. En partant, il avait confié à M"^^ Despierres, une femme de cœur et de grand savoir, tous ses carnets de vers. Il était entendu que M""^ Despierres transcrirait cette masse énorme de poésies et qu'elle nous remettrait sa copie, afln que nous prissions le soin d'y chèrcher les éléments d'un recueil publiable. Lorsque l'imprimeur de VHymne à Cérès eût épuisé la copie que lui avait laissée Montaiglon, il eut recours à M'"^ Despierres pour obtenir la seconde partie du poème. C'est grâce au dévouement de cette amie du savant qu'il a été donné à Montaiglon de recevoir, la veille de sa mort, les dernières épreuves de son travail. Depuis lors, M"^' Despierres est morte. Elle

n'a pu transcrire les carnets du poète. Ces précieux manuscrits ont fait retour aux héritiers de Montaiglon. Le recueil qu'il projetait de publier verra-t-il le jour? Nous le désirons ardemment. Les disciples du maître qui, jadis, ont sauvé de l'oubli le titre de ses écrits en prose, se feraient honneur en publiant un volume de ses poésies. Certes, ce ne sont pas les pages bien venues qui feraient défaut. Le poète avait le souffle, l'émotion, la grâce, le trait, la souplesse.

Nous connaissons de lui maintes compositions familières qui décèlent la liberté de sa plume, l'allure vive de sa pensée. Telle est cette ballade sans prétention :

LE iPETIT JACQUES

OÙ donc est-il notre chéri?

Il était si mièvre^ si diable.

Un matin qu'au coin de Tétable 11 jouait avec le cabri Qui le menaçait de sa corne, C'était derrière cette borne Que courut chercher un abri Le petit Jacques.

Il vivait avec son Loulou ; Il lui tirait souvent la queue, Le coiffait de sa toque bleue^ Lift mettait sa ceinture au cou, Et sur ses pattes de derrière Lui faisait faire sa prière ; Il était si gentiment fou, Le petit Jacques.

Dans les champs et dans les bosquets Il cueillait leurs fleurs à brassées; Quand il les avait ramassées, Il les mettait en gros paquets ; Mais d'un papillon le passage Lui faisait jeter son bagage; Il perdait toujours ses bouquets^ Le petit Jacques.

Sans un instant se reposer Il changeait d'idée à toute heure ; Que par hasard il crie ou pleure^ On le calmait par un baiser ; Nous lui racontions des histoires Ou très roses, ou bien très noires ; Il était si doux d'amuser Le petit Jacques.

C'était de tous le favori; Mais tout d'un coup, à Fimproviste, Il est devenu pâle et triste^ Et depuis il n'a jamais ri ; C'était quatre jours avant Pâques, Quand on remontait les baraques.

Où donc est-il notre chéri.

Le petit Jacques?

Le sonnet qui suit n est-il point d'un observateur ingénieux?

A MADAME THOUNENS

L'homme et les gars sont à la pêche ; La femme assise à son fuseau, Tourne un rouet^ qui se dépêche Avec un bruit d'aile d'oiseau.

Il tombe une poussière sèche Du lin qui s'enroule en réseau^ Et sur la quenouille revêche Allonge son double biseau^

Pour devenir la grosse toile

Dont on fera plus tard la voile

Des barques, qui vont en troupeaux ;

La chemise de la fillette, Les brassières de la layette, Ou le drap du dernier repos.

Parfois notre auteur se plaît aux descriptions serrées, aux images saisissantes. Un soir qu'il regagne la place des Vosges, après s'être attardé chez des amis de la rive gauche, il contemple un instant la Seine et, rentré dans sa chambre, il jette sur son carnet les vers que voici :

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