LA SEINE LA NUIT
En rentrant, à la nuit, par n'importe quel pont De ceux qui dans Paris s'étagent sur la Seine, On a le sentiment d'une terreur soudaine A voir l'eau qui se hâte en son silence prompt.
Si les lignes des quais ont la lumière au front, Elles n'éclairent pas cette sombre inhumaine, L'eau qui ne dort jamais et dont la froide haine Tente les désespoirs par l'abîme profond.
L'arche laisse filtrer des clartés éloignées
Qui tracent des lueurs, tremblantes et baignées.
Dont l'incertain reflet se tort en expirant ;
ANATOLE DE MONTAIGLON. - 99
Malgré cette clarté qui pâlit et se plombe,
Le fleuve, obscur et noir, qui s'écoule en pleurant^
Semble comme le vide et l'horreur d'une tombe.
Les grands spectacles de la nature ne sauraient le laisser indifférent. Nombreuses sont les poésies qui lui furent inspirées par un coucher de soleil, les clartés douteuses de la lune, l'aurore dans les campagnes, Féclat de Fheure de midi à Fépoque des moissons. Empruntons à notre auteur ce qu'il dit de la montagne :
La Montagne est la vie, et l'abrégé du monde. A ses pieds le printemps et ses herbages frais ; L'été sur ses genoux, avec les longs guérets Où la vigne mûrit près de la moisson blonde ;
Plushaut^ sur le penchant de son épaule ronde, L'automne avec les bois et les hautes forêts Qui du ciel éloigné semblent être si près Qu'ils comprennent sa voix quand le vent souffle etgron-
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Sur sa tête l'hiver ; des sommets froids et nus Si les flancs rocailleux restent secs et chenus, Leur plateau disparait sous les neiges sauvages.
Et là;, du névé gris sous les muets arceaux Naissent^ en se glissant les sources des ruisseaux Pour descendre à la mer — d'où montent les nuages.
Les élégies sont fréquentes dans Fœuvre du poète. Il les enferme volontiers dans un cadre restreint, celui du sonnet, par exemple, mais Soulary, Sainte-Beuve, Hérédia, Sully-Pru-
dhomme n'ont-ils pas usé, maintes fois, du sonnet élégiaque? Laissons parler Montaiglon qui vient de traverser un cimetière normand :
J'ai passé ce matin dans un vieux cimetière De village, rempli d'arbres verts et de nids,; Au centre un if géant et dix fois séculaire Epandait l'abri noir de ses rameaux brunis.
Les tertres des tombeaux étaient tous aplanis Sous le tapis épais de l'herbe printanière. Et de ces morts muets la tranquille poussière En silence dormait sous les cieux infinis.
On croit contre l'oubli se faire une défense Dans les villes ; l'orgueil s'y refuse au silence ; Mais qu'on vienne du Sud^ de l'Orient, du Nord,
Dans le thème commun des titres funéraires, Les différences sont, en somme, similaires : Il est né le... tel jour, et tel jour il est mort.
Notre ami se sentait pressé. Des signes avantcoureurs l'avaient averti delà brièveté des jours. Je ne sais quoi lui laissait le pressentiment d'une mort prochaine. Les vers qui suivent ont été tracés dans une heure de mélancoUe :
Au lieu que les jours se remplissent Ils vont en s'évanouissant ; Ils marchent, ils courent, ils glissent : L'on est trop sûr que l'on descend.
Dans leur changement incessant, Les sommeils, les réveils finissent, Et l'on voit mourir en naissant Les heures qui se raccourcissent.
Il ne reste^ dans cette nuit, Que le souvenir, qui s'enfuit, Et de l'amitié la mémoire.
Quand par le Temps on est vaincu, 11 ne faut pas s'en faire accroire :
On ne vit plus, on a vécu.
M. J. Dumoulin, qui connaissait bien son maître, a dit de lui : « Je ne veux apprécier que la bonté de son cœur. Dans ses conversations toujours brillantes et animées, Témotion s'emparait de lui au souvenir de sa mère : « Je ne dis point ma mère, je dis ma maman comme au temps de ma tendresse d'enfant. » Les pauvres allaient souvent frapper à la porte de notre maître. « Encore vous? » disait-il doucement à une pauvre femme qui, sans doute, recourait trop fréquemment à sa charité. « Mais si vous en avez besoin! » Et il tirait de sa bourse une pièce d'or destinée à parfaire le prix du loyer de la mendiante. »
Ces lignes de M. Dumoulin trouvent une justification inattendue dans les vers que le poète a consacrés à remémorer ses deuils intimes. Écoutons-le :