JUILLET-18 OCTOBRE
Le premier séjour de Mozart en Italie a été traversé, vers le milieu de 1770, par un événement tout fortuit, mais d'une importance historique extraordinaire. On a vu que Léopold Mozart, dans ses lettres de Rome et de Naples, disait à sa femme qu'il tâcherait à découvrir un endroit un peu frais et ombragé, pour y passer l'été, en attendant le retour à Milan qui devait avoir lieu lorsque la troupe des chanteurs de l'opéra serait formée pour le saison d'hiver. Or, le hasard a voulu que le lieu choisi pour cette villégiature fût précisément le seul qui pouvait exercer sur le génie de Mozart une influence profonde et bienfaisante : ou plutôt tout porte à croire que ce n'est point le hasard qui a décidé du choix de Bologne, au sortir de Naples, mais bien le désir formel de l'enfant, instinctivement attiré vers le merveilleux professeur de musique bolonais qu'il avait eu l'occasion de rencontrer durant l'une des haltes rapides de son voyage entre Milan
et Home. On se souvient en effet que, à Bologne, le P. Martini s'est plu à éprouver la science du petit Mozart, et lui a notamment proposé un sujet de fugue : et bien que, au cours de son voyage, des épreuves du même genre lui eussent été imposées un peu partout, nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer que, tout de suite, le jeune garçon a senti et compris combien le bon vieux moine de Bologne avait à lui révéler de secrets musicaux que ne soupçonnaient point les autres compositeurs ou virtuoses aux questions desquels il avait dû répondre. Toujours est-il que, en quittant Rome pour la seconde fois, ce n'est point dans un village montagneux du nord que sont allés demeurer les deux voyageurs, mais bien à Bologne, et pour y prolonger leur séjour pendant trois mois entiers, jusqu'au moment où il leur est devenu indispensable de rentrer à Milan pour s'occuper du prochain opéra. Il y a eu là, dans la vie de Mozart, un de ces accidents providentiels dont on ne peut se défendre d'être émerveillé; et peut-être toute la vie de Mozart ne nous présente-t-clle pas d'accident plus favorable au développpement de son génie que ces trois mois passés au contact du professeur bolonais.
Voici, d'abord, ce que nous apprennent les voyageurs eux-mêmes sur les événements musicaux de ce trimestre :
Le 28 juillet, Léopold écrit à sa femme que le livret de l'opéra à composer pour Milan, Miihridate, roi de Pottt, vient de leur parvenir. Mais comme nous savons, d'autre part, que l'enfant a attendu son retour a Milan pour s'occuper de la composition des airs de cet opéra, — étant forcé d'accommoder lesdils airs aux moyens et au goût des chanteurs, — ce n'est qu'à propos de la période suivante que nous aurons à citer les détails donnés ici, par Léopold, sur le livret et la distribution probable de Mitridate. Le 4 août, Léopold écrit qu'il vient d'être malade, et il ajoute qu'il a eu la visite du compositeur bohémien Mysliweczek, qui a reçu la commande du premier opéra de 1772, à Milan, c'est-à-dire de la saison qui suivra celle où le premier opéra aura à être donné par Wolfgang. En postscriptum, ce dernier ajoute : « Mon violon a maintenant des cordes neuves, et j'en joue tous les jours : je te dis cela parce que maman m'a demandé si je faisais encore un peu de violon. J'ai eu au moins six fois déjà l'honneur d'aller seul dans des églises, pour assister à de magnifiques offices. J'ai déjà composé quatre symphonies itaUennes, en plus des airs, dont j'ai fait certainement au moins cinq ou six, et puis aussi un motet. . . Dis à M. de Schiedenhofen qu'il faut qu'il t'aide activement à écrire des menuets! Voici les commencements de plusieurs de mes cassations (suivent les premières mesures de trois morceaux, dont une marche, aujourd'hui perdus). Désormais, voilà ton désir satisfait! Mais j'ai bien à croire que la cassation dont tu me parles soit l'une des miennes : car, qui donc aurait l'audace de
faire jouer, comme étant de lui, une composition écrite par le fils du maître de chapelle, et cela quand sa mère et sa sœur sont présentes ? »
Le 11 août, Léopold écrit que le prince Pallavicini les a invités à passer plusieurs jours dans sa villa, voisine de Bologne. « A midi, tous les jours, il y a une messe, après laquelle on récite le rosaire, les litanies, le Salve Regina et le De Profundis. »
Lettre de Léopold, le 21 août : « Le 30 prochain aura lieu ici la grande fête annuelle, composée dune grand'messe et de vêpres, qu'organisent, avec le plus de magnificence possible, les membres de la Société philharmonique de Bologne. »
Dans sa lettre du 2o août, les seuls passages à citer sont les suivants : « Ma collection de livres et de musique, écrit Léopold, s'agrandit énormément... Wolfgang n'a plus désormais aucune voix pour chanter : ce qui l'ennuie fort, car il se trouve ainsi empêché de chanter ses propres compositions. »
Le l" septembre, Léopold écrit que, le 30 août, son fils et lui ont assisté à la messe et aux vêpres des membres de la Société philharmonique. « L'office a été composé par dix maîtres différents : le Kyrie et le Gloria par l'un, le Credo par un autre, et ainsi de suite,, chacun dirigeant lui-même l'exécution de son œuvre. » Mais Léopold ajoute que, seuls, les membres de la société ont le droit de faire exécuter leurs compositions.
Le 3 septembre, Léopold écrit qu'il se propose bientôt de partir pour Milan.
Le 22, c'est Wolfgang qui écrit à sa sœur : « Les six menuets de Haydn (Michel) me plaisent beaucoup plus que les douze premiers. Nous avons eu à les jouer souvent pour la comtesse Pallavicini, et nous aurions bien désiré pouvoir être en état d'introduire en Italie le goût des menuets allemands : car les menuets italiens durent presque aussi longtemps que des symphonies entières. »
Le 29 septembre, Léopold annonce que, ce même jour, Wolfgang a commencé les récitatifs de son prochain opéra.
Le 6 octobre, il écrit que son fils et lui ont assisté à la fête de saint Pétrone, patron de Bologne, et que, ce jour-là, dans l'église du saint, « une musique a été exécutée, où ont pris part tous les musiciens de Bologne ». Et Léopold ajoute : « Nous vouhons partir pour Milan dès mardi ; mais nous avons appris quelque chose qui va nous retenir ici encore jusqu'à jeudi, une chose qui, si elle se réalise, va faire à Wolfgang un honneur infini. Le P. Martini a reçu enfin ma Méthode de Violon. Nous sommes très intimement liés avec lui. La seconde partie de son grand œuvre {VHistoire de la Musique) vient de paraître : j'apporterai les deux volumes chez nous. Tous les jours nous allons chez lui, et nous avons des entretiens sur l'histoire de la musique. Et ainsi vous avez eu à Salzbourg trois académies? » En
post-scriplum Wolfgang écrit : « Combien je voudrais pouvoir bientôt entendre les symphonies de chambre de la famille Pertl S et y faire moi-môme une partie de trompette ou de flageolet ! J'ai vu et entendu ici la grande fête de saint Pétrone ; c'était beau, mais trop long, et on a été obligé de faire venir les trompettes de Luca (?), et encore ont-elles soufflé affreusement. »
Enfin le 20 octobre, de Milan, Léopold annonce que les voyageurs viennent d'arriver dans cette ville le 18, après un jour passé à Parme. Et voici comment il rend compte de l'événement auquel ii avait fait allusion dans sa lettre précédente : a L'Académie philharmonique de Bologne, à l'unanimité, vient de recevoir Wolfgang parmi ses membres, et lui a délivré le diplôme d'académicien. La concession de ce diplôme a été précédée d'une épreuve solennelle. Le 9 octobre, à quatre heures de l'après-midi, Wolfgang a dû comparaître dans la grande salle de l'académie. Là, le Princeps academiœ et les deux censeurs, qui tous les trois sont de vieux maîtres de chapelle, en présence de tous les autres membres lui ont donné le texte d'une antienne de l'antiphonaire, sur lequel il a dû composer un motet à quatre voix dans une chambre voisine. La composition achevée, les censeurs et tous les autres membres l'ont examinée, et puis l'on a voté, et comme toutes les boules étaient blanches, Wolfgang a été appelé devant ses juges. A son entrée, tous ont applaudi, et le Princeps, au nom de la société, a proclamé son admission... Tous se sont étonnés qu'il eût achevé son morceau si rapidement, car maints autres ont mis trois heures sur une antienne de trois lignes. El il faut que tu saches que l'épreuve est des plus difficiles : car ce genre de composition exclut bien des choses qu'on a dit à Wolfgang qu'il n'aurait pas le droit d'y faire, et lui, il est venu à bout de l'affaire en une bonne demi-heure! » Suivent les premiers mots du diplôme, auxquels Léopold ajoute encore la copie d'un certificat déhvré à Wolfgang par le P. Martini, et où nous lisons :
Bologne, le 12 octobre 1770.
« Je soussigné, ayant eu sous les yeux plusieurs compositions musicales de divers styles, et ayant plusieurs fois entendu le chevalier A.-W. Mozart jouer du piano et du violon, atteste que je l'ai trouvé très versé dans toutes les qualités de l'art musical, ce dont il m'a donné la preuve, surtout, au clavecin, où je lui ai proposé divers sujets qu'il a aussitôt développés de la façon la plus magistrale, avec toutes les conditions artistiques requises. En foi de quoi » etc..
Et Léopold ajoute que la nomination de Wolfgang lui fait « d'autant
1. On sait que Pertl était le nom familial de la mère de Mozart avant son mariage. Il s'agit là, évidemment, de petites séances de musique organisées chez les Mozart, sans doute avec des parents de la mère ; et ce sont les mêmes a aca- <}émie8 » dont parlait tout a l'heure Léopold Mozart.
plus d'honneur que l'Académie, vieille de plus d'un siècle, compte parmi ses membres, en plus du P. Martini et des autres musiciens éminents de l'Italie, les maîtres les plus remarquables des autres nations ».
La sœur, dans ses souvenirs, ne mentionne ce séjour de Bologne que pour raconter, d'après la lettre ci-dessus, l'admission de son frère kV Académie philharmonique. Ma\sno\ispossédons,paLr ailleurs, un témoignage authentique, et infiniment précieux, de la signification qu'a eue, pour Mozart, son séjour auprès du P. Martini : il nous <3st fourni par une lettre que Mozart lui-même, six ans après, écrira à son cher et vénéré professeur bolonais, pour lui soumettre un Offertoire de sa composition. « Très révérend Père et Maître, mon cher Maître bien aimé, — lui dira-t-il, — la vénération, l'estime, et le respect que je n'ai jamais cessé d'entretenir pour vous m'engagent à vous envoyer aujourd'hui un faible échantillon de ma musique, que je voudrais soumettre à votre jugement infaillible... Très cher et vénéré Père et Maître, je vous prie bien instamment de m'en dire votre opinion, toute franche et sans réserve... Que de fois oh ! que de fois j'éprouve le désir d'être plus près de vous, afin de pouvoir encore m'entretenir avec vous!... Ah pourquoi sommes-nous si éloignés l'un de l'autre, bien cher Maître et Père ! J'aurais tant de choses à vous dire!... Jamais je ne cesse de me désoler à la pensée de devoir vivre si loin de la personne que j'aime, que j'estime, et que je vénère le plus au monde ! » (Lettre du 4 septembre 1776.)
Nous savons encore, par les récits oraux de Léopold Mozart, que, chaque fois que l'enfant venait chez le P. Martini, celui-ci lui proposait un sujet de fugue, et que toujours il était ravi de la façon dont l'enfant s'acquittait de sa tâche. Au reste, le grand nombre de compositions achevées et d'esquisses que Mozart nous a laissées dans un style directement inspiré du P. Martini, et qui doivent sûrement avoir été écrites durant ce séjour, nous prouve assez avec quelle assiduité l'enfant a mis à profit les leçons du vieux maître. Et quant à l'atmosphère musicale dont il s'est pénétré pendant ce trimestre passé à Bologne, ou dans le voisinage immédiat de cette ville, nous allons en trouver un reflet des plus curieux dans le livre, déjà cité, de l'anglais Burney, qui a précisément visité Bologne en même temps qu'y demeuraient nos voyageurs salzbourgeois.
Le premier soin de Burney, en arrivant à Bologne, est naturellement d'aller se présenter au P. Martini. Ce savant franciscain a publié, en 1757, le premier volume de son Hisloire de la Musique, qui doit avoir cinq volumes en tout ; le second est sur le point de paraître, et l'on a vu, en effet que Léopold Mozart en parle à sa femme comme « étant déjà prêt ». Burney, tout de même que les Mozart, n'est pas moins émerveillé de la bonté que de la science du P. Martini. Il nous apprend que le vieux moine a chez lui une
collection magnifique d'imprimés et de manuscrits, occupant quatre chambres entières, et que le pape lui a donné l'autorisation d'examiner tous les manuscrits musicaux des églises et couvents d'Italie.
Burney va voir aussi le vieux castrat Farinelli, que l'on se rappelle que les Mozart ont également rencontré, dès leur premier passage à Bologne. Ce véritable prince des castrats italiens est un homme très accueillant et modeste, d'une érudition musicale extraordinaire, et possédant une collection admirable de clavecins et de pianos.
Il n'y a point d'opéra, à Bologne, pendant le séjour de Burney : mais nulle part on n'entend plus de musique que dans ces églises où nous avons vu que le petit Mozart, durant une maladie de son père, se vantait d'être souvent allé pour entendre « de magnifiques offices ». Burney, lui, mentionne seulement une messe en musique de Caroli, maître de chapelle de la cathédrale, dans l'église des Augustins : encore en juge-t-il la musique bien « vieux jeu », ce qui laisse à entendre que, à Bologne comme à Florence, les compositeurs d'église avaient gardé le culte du style ancien.
Sur le conseil de Martini, Burney prolonge de deux jours son arrêt à Bologne pour assister à la fêle musicale dont Léopold Mozart vient de parler à sa femme, dans sa lettre du 1" septembre. Cette fête, célébrée dans l'église Saint-Jean-du-Mont, est une sorte de concours entre les membres de la Société philharmonique, où prennent part une centaine de chanteurs et d'instrumentistes. Ce sont d'abord, à la messe, un Kyrie et un Gloria de Lanzi, « graves et majestueux » : les deux morceaux s'ouvrent par une longue introduction symphonique, qui sert ensuite d'accompagnement pour un chœur fort bien fait; puis viennent plusieurs jolis airs, et une fugue « excellente ». Le Graduale suivant est du susdit Caroli. dont le style, décidément, est déclaré « un peu trop suranné ». Le Credo est de Gibelli, élève du P. Martini, et « remarquable harmoniste ». Enfin cette première partie de la fête se termine par une « symphonie avec soli » de Piantanida, qui est le principal violon de Bologne.
Aux vêpres, le Domine est de Fontana di Carpi, qui la écrit tout entier en un seul mouvement. Puis vient un Dixit de l'abbé Zannotti que Burney proclame « admirable », et dont il prend plaisir à louer « l'accompagnement judicieux, les ritournelles expressives, les mélodies nouvelles et pleines de goût ». Le Confltebor de Vignali, assez insignifiant, est suivi d'un Beatus vir de Corretti, vieux prêtre dont la science en contrepoint est presque égale à celle du P. Martini. Un jeune élève de ce dernier, Ottani, a été chargé de composer le Laudatepueri. El la fête s'achève par un Magnificat dont lauteur, Mazzoni, est attaché à l'Opéra de Bologne en qualité de « compositeur ». Burney ajoute qu'il a rencontré, à ces offices, son confrère Léopold Mozart et le jeune fils de celui-ci, qui vient de recevoir l'ordre de l'Eperon d'Or, et s'apprête à composer un opéra pour
LE P. JEAN-BAPTISTE MARTINI, D'après une gravure contemporaine.
Milan. Mais il ne nous dit rien d'autre sur le jeune garçon ; et ce n'est que deux ans après qu'il aura l'occasion d'émettre sur lui, selon des renseignements reçus de Salzbourg, un jugement qui, du reste, ne fera guère honneur à sa perspicacité critique.
Dans ce milieu tout pénétré de veille musique, où personne ne songeait à l'opéra, et où, à côté du P. Martini, d'autres musiciens vivaient qui étaient « à peine moins savants que lui en contrepoint », on comprend que le petit Mozart se soit senti tout disposé à subir la paternelle influence de son nouveau maître. Et cette influence s'est exercée sur lui à un double point de vue : non seulement elle lui a fourni l'occasion de reprendre et de pousser plus à fond ses études de contrepoint, négligées ou abandonnées depuis son départ de S'alzbourg; elle a eu encore et surtout pour effet d'éveiller en lui, la première fois et maintenant à jamais, l'intelligence et le goût du contrepoint, ou plutôt de ce qu'on pourrait appeler la « musique bien écrite ».
Car, à défaut de Bologne et du P. Martini, Mozart n'aurait point manqué, tôt ou tard, d'avoir à reprendre et à compléter des études que l'on considérait toujours comme utiles pour l'éducation professionnelle d'un musicien. Mais ces études, tout en étant pratiquées un peu partout, étaient alors universellement dédaignées : on les regardait comme des exercices, précieux pour l'entraînement du jeune musicien, mais à la façon des thèmes latins que les professeurs do collège imposaient à leurs élèves. En même temps qu'on enseignait aux jeunes gens les règles du contrepoint, on les accoutumait à les mépriser, à les tenir pour un bagage précieux à posséder, mais dont on ne devait se servir que le moins possible dans l'usage courant de la composition. Et peut-être n'y avait-il vraiment au monde, à cette date, — exception faite de certains amateurs comme Ligniville ou d'originaux surannés comme tels compositeurs de l'Allemagne du Nord, — que le vénérable P. Martini qui pût avoir assez d'autorité pour inspirer au jeune Mozart le respect de l'ancien langage musical. De telle sorte que la signification principale du séjour de Mozart à Bologne ne consiste pas autant à lui avoir appris la pratique du contrepoint qu'à lui en avoir révélé la beauté souveraine. C'est à Bologne qu'est arrivée, dans la vie du jeune homme, cette crise décisive qui, par exemple, dans la vie d'un futur poète, se produit lorsqu'il découvre tout à coup l'éminente valeur artistique des chefs-d'œuvre que ses professeurs, jusqu'alors, lui ont fait concevoir simplement comme de fastidieuses machines pédagogiques, des sources de récompenses ou de punitions. Depuis lors, sauf quelques brèves périodes d'enthousiasme juvénile pour la « galanterie » à la mode, toujours les œuvres les plus « galantes » de Mozart se ressentiront de son goût pour le contrepoint ; et toujours nous le verrons éprouver une joie toute particulière lorsque l'occasion lui sera offerte de
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s'abandonner plus librement à ce goût, parmi l'indifférence générale de son entourage.
Quant à la part positive de l'enseignement reçu par Mozart à Bologne, l'analyse des œuvres écrites par lui durant ce séjour nous montrera, tout ensemble, de quelle nature ont été les leçons du P, Martini et combien le jeune homme en a profité. D'une façon générale, on peut dire que le savant franciscain a instruit son élève bien moins à approfondir les lois particulières du canon et de la fugue qu'à nourrir de contrepoint le langage mélodique et expressif qui lui était naturel. Avant tout, le contrepoint que Mozart a étudié à Bologne était essentiellement vocal, approprié aux ressources comme aux limites du chant; et toujours, en môme temps, les essais polyphoniques du jeune homme, durant cette période, attesteront un souci marqué d'associer au contrepoint une traduction fidèle et nuancée des divers sentiments indiqués par les paroles. Aussi bien cette alliance du contrepoint et du chant expressif était-elle le principe fondamental de la doctrine et de l'œuvre du P. Martini. Cet homme admirable avait constamment à cœur d'accommoder sa science à l'esprit nouveau de son temps, et, plus encore, de l'associer à sa qualité de prêtre et de chrétien. Avec cela, un représentant parfait du génie de sa race, et le dernier héritier de ce beau style italien qui, naguère, avait créé les chefs-d'œuvre des Frescobaldi et des Corelli, et de Hœndel même. En se nourrissant de ses leçons, — dont bien d'autres, avant lui, avaient profité, mais personne aussi pleinement ni avec autant de passion, — Mozart s'est trouvé prendre contact avec ce que l'Italie avait à lui donner de plus précieux et de plus sacré. Et si, plus tard, son œuvre va se distinguer de celle de ses plus grands rivaux par un caractère de beauté plus pure et plus haute, peut-être le devra-t-elle, en grande partie, à la chance qui lui aura permis de consacrer ces trois mois de sa jeunesse à recueillir l'héritage des vieux maîtres italiens.