DEUXIEME PERIODE L'ENFANT PRODIGE
(OCTOBRB 1762 —JUIN 1763)
Dès qu'il eut découvert les dons merveilleux de son petit garçon, Léopold Mozart résolut de l'exhiber dans toutes les Cours de l'Europe, comme un véritable « prodige » qu'il était ; et certes les premiers voyages de l'enfant, promené de ville en ville dans ces conditions, n'ont pas pu devenir aussi fructueux pour son éducation musicale qu'ils l'auraient été si, au lieu d'avoir toujours à se montrer lui-même, il avait pu s'occuper de voir et d'entendre les bons musiciens qui se trouvaient alors dans chacune des villes où il s'est arrêté. Toutefois, avec l'extraordinaire souplesse et mobilité de ses impressions, tout porte à croire que dès le début, malgré ces conditions défavorables, il a recueilli sur son passage bien des échos qui, sur-le-champ, lui sont entrés dans le cœur, et y ont fait germer de nouvelles idées musicales.
Sa sœur, dans la notice biographique qu'elle a écrite sur lui longtemps après sa mort, affirme que le voyage de V^ienne dont nous allons parler a déjà été précédé, sans doute durant l'été de 1762, d'une première « exhibition » de l'enfant à la Cour de Munich : mais aucun souvenir ne s'est conservé de ce voyage, probablement très court et n'ayant pu exercer d'action sur le développement artistique du petit « phénomène ». Voici d'ailleurs, avant tout, le passage du récit de la sœur touchant la période que nous étudions :
Dans la sixième année de Wolfgang, son père a fait avec lui un premier voyage: il l'a conduit à Munich, où les deux enfants se sont fait entendre du prince-électeur. Puis, après un séjour de trois semaines dans cette ville, les Mozart sont rentrés à Salzbourg.
Mais comme les enfants se perfectionnaient de plus en plus sur le clavecin, la famille des Mozart entreprit, le 18 septembre 1762, en passant par Passau et Lintz, un voyagea Vienne, où les enfants se produisirent à la Cour impériale peu de jours après leur arrivée. Ils firent également un petit voyage à Presbourg, et rentrèrent à Salzbourg en janvier 1763.
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La séance qu'ils donnèrent devant les Majestés impériales avait duré plus de trois heures ; et les grands-ducs et duchesses y avaient également assisté. L'empereur François dit, entre autres choses, à Wolfgang, que ce n'était pas difficile de jouer avec tous ses doigts, mais que ce qui serait plus malaisé, ce serait de jouer ainsi sur un clavecin qu'on aurait recouvert. Là-dessus, l'enfant se mit aussitôt à jouer d'un seul doigt avec la plus grande agilité; après quoi il fit recouvrir les touches, et joua par-dessus un drap, tout à fait comme s'il s'était déjà exercé souvent à ce tour de force.
Mais nous possédons, sur ce voyage de Vienne, d'autres renseignements à la fois plus détaillés et plus sûrs : car les souvenirs de la sœur de Mozart, recueillis près d'un demi-siècle après les faits qu'ils rapportent, sont malheureusement parfois entremêlés d'erreurs. Pour ce premier grand voyage comme pour celui qui allait suivre, Léopold Mozart avait emprunté de l'argent à un ami salzbourgeois, l'épicier Hagenauer, qui demeurait au rez-de-chaussée de la maison natale du petit Wolfgang ; et constamment, durant ces voyages, le père du petit « prodige » écrira aux Hagenauer de longues lettres, afin de les tenir au courant du succès de son entreprise. C'est de ces précieuses lettres que, ici et dans les chapitres à venir, nous allons détacher tous les passages capables de nous éclairer sur l'éducation musicale de Mozart.
La première lettre est datée de Lintz, le 3 octobre 1762. Léopold y raconte que l'enfant s'est fait entendre, à Passau, devant lévéque du lieu ; et il ajoute que maints protecteurs « sont résolus à nous faire, à Vienne, une réclame énorme ». Dans la seconde lettre, écrite à Vienne le 16 octobre, nous lisons :
Après notre départ de Lintz, nous sommes allésàlps, où trois moines, qui avaient été nos compagnons dans le coche d'eau, sont allés dire leurs messes dans la chapelle du couvent : alors, pendant ces messes, voilà que notre Woferl s'est arrangé pour grimper jusqu'à l'orgue, et en a si bien joué que les moines fransciscains du couvent, qui étaient en train de dîner avec des invités, se sont précipitamment levés de table, sont accourus à la chapelle, et ont failli mourir d'ébahissement... A la douane viennoise, notre garçon nous a dispensés de la visite : car il s'est aussitôt lié avec le douanier, lui a montré notre clavecin, et lui a joué un menuet sur son petit violon. Depuis notre arrivée, nous avons été à une académie du comte Gollalto... Dès maintenant on nous réclame partout. Le 10 octobre, pendant que j'étais à l'Opéra ', j'ai entendu l'archiduc Léopold raconter qu'il y avait à Vienne un petit garçon qui jouait si merveilleusement du clavecin, etc..
Sur notre séance à la Cour, je n'ai que le temps de vous apprendre ceci : c'est que nous avons été accueillis de Leurs Majestés avec tant de
1. Où l'on jouait l'Orfeo de Gluck, mais où sans doute le petit Wolfgang n'aura pas accompagné son pore.
faveur que, si je vous le racontais en détail, on ne manquerait pas de prendre mon récit pour une fable... Nous sommes restés chez llmpératrice de trois à six heures ; et l'Empereur m'a emmené dans un salon voisin, pour me faire entendre la façon dont l'infante jouait du violon. Aujourd'hui, après midi, nous allons chez les deux plus jeunes archiducs, puis chez le comte Palffy. Hier, nous avons été chez le comte Kaunitz ; avant-hier chez le comte Kinsky et le comte Udefeld.
De la lettre du 19 octobre, nous nous bornerons à ciler le passage suivant : « Aujourd'hui nous sommes allés chez l'ambassadeur de France; demain nous devons aller chez un certain comte Harrach... Nous avons promis de nous rendre ce soir à une grande académie, où se produiront les plus grands virtuoses qui se trouvent en ce moment à Vienne. On nous retient jusqu'à une semaine d'avance, par crainte d'arriver trop lard. Un jour, nous avons été dans une maison de deux heures et demie à quatre heures ; puis un carrosse est venu nous chercher et nous a conduits chez une dame où nous sommes restés jusqu'à cinq heures et demie ; après quoi il a fallu aller chez le comte Kaunitz, d'où nous ne sommes sortis que vers neuf heures. »
Par un véritable miracle, et qui justifiait bien les messes commandées par les Mozart dans diverses églises de Salzbourg, le petit "Wolfgang a survécu à une « production » aussi épuisante. Peut-être a-l-il été sauvé de la mort par « une espèce d'attaque de fièvre scarlatine » qui, pendant plusieurs semaines, l'a empoché de continuer la série de ses « séances ». Après quoi il semble bien que l'engouement du public viennois pour le petit « prodige » se soit lassé : car les dernières lettres de Léopold Mozart nous apprennent que, malgré son obstination à ne point quitter Vienne, « les ducats ne veulent plus affluer comme naguère » ; si bien que nos voyageurs, après être encore allés jusqu'à Presbourg en Hongrie, se décident enfin à regagner Salzbourg, où ils arrivent vers le 3 ou 4 janvier 1763.
Aux renseignements fournis par ces lettres s'ajoutent également certains détails significatifs recueillis et publiés par les premiers biographes de Mozart. Nous y voyons par exemple que, dès ce voyage de Vienne et durant toute son enfance, le petit Wolfgang « ne jouait que des danses ou autres bagatelles, quand il avait à se faire entendre de personnes qui ne savaient point la musique ». Pendant sa séance à la Cour viennoise, l'enfant, qui n'était entouré que de courtisans plus ou moins attentifs, demanda hardiment à l'empereur François : « Est-ce que M. Wagenseil n'est pas ici? Je veux qu'il vienne m'entendre : celui-là comprend ce que je joue ! » Puis, l'Empereur ayant fait venir Wagenseil, le petit Wolfgang dit au vieux maître : « Je suis en train de jouer un de vos concertos ! Il faut que vous me tourniez les pages ! »
Enfin nous ne pouvons nous dispenser de reproduire le récit bien connu d'un musicien de la chapelle de Salzbourg, le trompette
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Schachtner, qui rappelle à la sœur de Mozart de quelle façon l'enfant a obtenu de son père l'autorisation d'apprendre le violon :
Tout à fait dans les premiers jours après votre retour à Vienne, où Ton avait fait cadeau à Wolfgang d'un petit violon, notre excellent violoniste M. Wentzl, aujourd'hui défunt, soumit à l'examen de Monsieur votre papa une série de six trios qu'il avait composés pendant votre absence ; c'était son premier essai dans la composition. Nous décidâmes donc déjouer ces trios. Votre papa devait faire la basse sur son alto. Wentzl, le premier violon, et moi, le second. Or, voici que Wolfgangerl demande qu'on lui permette de faire le second violon! Votre papa repoussa naturellement une demande aussi insensée, car le petit n'avait pas eu la moindre leçon de violon, et son père le croyait tout à fait hors d'état de jouer quoi que ce fût sur cet instrument. Alors Wolfgang : « Mais, papa, pour faire la partie de second violon, on n'a pas besoin d'avoir appris ! » Et comme votre papa, là-dessus, lui ordonnait de s'en aller au plus vite et de nous laisser tranquilles, voilà Wolfgang qui se met à pleurer amèrement, tout en s'apprètant à sortir avec son violon ! Et moi, par pitié, je prie qu'on le laisse jouer avec moi, si bien que votre papa finit par lui dire : « Eh ! bien, soit ! Joue avec M. Schachtner, mais si doucement qu'on ne t'entende pas; sans quoi je te fais sortir sur-le-champ ! » Ainsi fut fait, Wolfgang se mit à jouer avec moi. Mais bientôt je découvre, à ma grande stupeur, que je suis absolument superflu. Je pose mon violon sur mes genoux, et je regarde Monsieur votre papa à qui cette scène lui avait fait monter des larmes dans les yeux. C'est de cette façon que l'on joua les six trios! Et, quand ce fut fini, nos éloges donnèrent à Wolfgang tant d'audace qu'il nous déclara qu'il pourrait jouer aussi le premier violon. Nous en fîmes l'essai par plaisanterie, et nous faillîmes mourir de rire, à le voir jouer sa partie avec une foule de mauvaises positions et de maladresses, mais, tout de même, sans rester une seule fois à court jusqu'au bout du morceau.
Ce récit, de môme que ceux de la sœur de Mozart, n'est malheureusement pas d'une exactitude parfaite : et sûrement, en tout cas, Schachtner se trompe lorsqu'il nous parle d'un « petit violon que Wolfgang a reçu en cadeau pendant son séjour à Vienne », puisque nous avons lu, dans une lettre de Léopold, que, dès son arrivée à la douane viennoise, « Woferl a joué un menuet sur son petit violon ». Pareillement, c'est à titre de simple curiosité que nous reproduisons encore un autre passage de la relation de Schachtner, nous montrant Wolfgang occupé, dès l'âge de cinq ans, à composer un concerto de clavecin :
Un jour, après l'office du jeudi, comme je montais chez vous en compagnie de Monsieur votre père, voilà que nous voyons le petit Wolfgang (il avait alors quatre ans) tout occupé à écrire quelque chose.
Papa : Que fais-tu là ? — Wolfg : Un concerto pour le clavecin ; je vais
avoir bientôt achevé la première partie ! — Papa : Fais voir ! — Wolfg : Mais je n'ai pas encore tout à fait achevé ! — Papa : Fais voir tout de même ! Cela doit être quelque chose de joli !
Et son papa lui prit le papier, et me montra un brouillis de notes de musique, dont la plupart étaient écrites sur des taches d'encre toutes frottées et étendues (car le petit Wolfgang, par inexpérience, plongeait toujours sa plume jusqu'au fond de l'encrier, d'où résultait à chaque fois un gros pâté : mais lui, résolument, il étendait le pâté avec le plat de la main, pour le sécher, et écrivait par-dessus). Nous commençâmes donc par rire de cet apparent galimatias ; mais votre papa porta ensuite son attention sur la chose essentielle, sur les notes, sur la manière de composer. Et longtemps il se tint tout raide, en contemplation devant la feuille de papier; après quoi je vis des larmes, larmes d'émerveillement et de joie, tomber de ses yeux. « Voyez donc, Monsieur Schachtner, me dit-il, comme tout est justement et régulièrement bien posé ! Par malheur, il n'y a rien à en faire, car le morceau est si difficile que personne ne serait en état de le jouer. » Ce qu'ayant entendu, le petit Wolfgang : « Mais, papa, aussi est-ce un concerto : il fiiut qu'on étudie beaucoup pour arriver à le jouer ! Tiens, voici comment ça doit aller ! » Et il se mit à jouer, mais ce fut tout juste si nous pûmes deviner ce qu'il avait eu en tète.
Tout cela, il faut bien l'avouer, ne nous instruit que très vaguement des progrès accomplis par le petit Wolfgang durant cette période, où il semble même que l'enfant ait tout à fait interrompu ses essais de composition, à moins que l'on veuille classer pendant ou après le voyage devienne un menuet avec trio, n* 6, au sujet duquel la sœur de Mozart se trompe sûrement en nous le présentant comme écrit « dans sa cinquième année ». Depuis que Léopold Mozart avait conçu le projet d'assurer la fortune de ses enfants, et la sienne propre, en exhibant les deux petits virtuoses dans toutes les Cours de l'Europe, l'éducation de Wolfgang avait cessé d'être un jeu, pour se transformer en un entraînement régulier et continu ; et les résultats de cet entraînement nous apparaîtront lorsque bientôt, à Munich, à Francfort, ùMannheim, à Bruxelles, et à Paris, nous verrons la variété merveilleuse qu'aura déjà revêtue le talent d'exécution du petit garçon. Non seulement celui-ci, au cours de cette année de préparatifs, acquerra une habileté remarquable sur le clavecin ; non seulement il aura profité de la permission d'apprendre le violon jusqu'à se trouver en état, le 13 juillet 1763, d'exécuter un concerto de violon en présence de l'Électeur de Bavière ; et non seulement, quelques semaines plus tard, le clergé et les musiciens d'Heidclberg décideront de commémorer, par une inscription gravée au mur d'une église, l'art incomparable avec lequel l'enfant-prodigc salzbourgcois aura déchiffré et improvisé sur l'orgue de ladite église : il n'y a pas jusqu'aux principes de l'harmonie et de la composition que Mozart, à Vienne et après son retour, n'ait étudiés déjà très sérieusement. De
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cela nous trouverons la preuve dans les premiers morceaux qu'il composera en octobre et novembre 1763, au sortir de cet intervalle tout consacré à son apprentissage professionnel ; et nous possédons en outre, depuis peu, un document des plus intéressants qui nous initie de plus près à ces études de composition du petit Mozart. C'est un gros cahier manuscrit où Léopold Mozart, à partir du 31 octobre 1762, a transcrit pour son fds une foule de morceaux des genres les plus divers, expressément pour habituer l'enfant aux règles de ces genres : un cahier qui correspond tout à fait, dans le domaine de la composition musicale, à ce qu'était naguère l'album où le musicien salzbourgeois avait recueilli d'autres petits morceaux destinés à exercer son fUs dans le jeu du clavecin.
Ce cahier, dont l'existence nous a été révélée par M. R. Gênée dans les Mittheilungen fur die Mozart-Gemeinde in Berlin de mars 1908, porte, sur le revers de sa première page, l'inscription suivante : « A mon cher fils Wolfgang-Amédoe, pour sa sixième fête, son père LÉOPOLD Mozart. A Salzbourg, le 31 octobre 1762. » Le 31 octobre est, en effet, la tête de saint Wolfgang, et ainsi la date de cette dédicace se trouve confirmée. Mais il n'en va pas de même quant à l'indication du lieu, puisque les Mozart, le 31 octobre 1762, ne se trouvaient certainement pas 5 Salzbourg, mais bien à Vienne. Il y aurait là de quoi jeter un doute sur l'authenticité du cahier si, dans le fac simile de l'inscription reproduit par M. Gênée, nous ne découvrions très évidemment que le mot « Salzbourg » a été écrit plus tard, à côté de la date susdite, et que l'écriture de ce mot est absolument différente de celle de la date, ainsi que du reste de l'inscription, — une écriture hésitante et tremblée de vieillard, tandis que tous les autres mots révèlent une main d'une sûreté parfaite. Aussi ne nous paraît-il pas contestable que le bon Léopold Mozart, dans sa vieillesse, aura voulu compléter une inscription datant des premières années de son cher fds, et se sera imaginé avoir commencé le cahier en question à Salzbourg, oubliant qu'il l'avait sans doute acheté, — et sûrement commencé, — à Vienne.
Pareillement, aucune discussion n'est possible sur l'objet de ce cahier, dont on a prétendu qu'il était destiné, lui aussi, à servir pour les études de clavecin de l'enfant. Le cahier contient, au début de chacune des séries dont nous allons parler, une ai'ia avec les paroles du chant; il contient un « morceau de trompette », un « morceau de cor de chasse », et maintes autres pièces qui, certainement, ne sont point faites pour apprendre le clavecin. En réalité, comme nous l'avons dit, c'est pour familiariser l'enfant avec les règles des divers genres musicaux, depuis Varia et la sonate jusqu'aux susdits « morceaux de trompette ou de cor de chasse », que Léopold Mozart s'est amusé à transcrire une foule de petites pièces, — 126 en tout, — choisies à dessein dans les genres et avec les
aspects les plus divers, de façon que Wolfgang se trouvât désormais en état de composer à son tour n'importe quel petit morceau d'un genre donné.
Sur une vingtaine de ces 126 pièces, Léopold Mozart a inscrit le nom des auteurs. C'est ainsi que nous trouvons, dans le recueil, dix pièces du vieux Telemann, — le plus souvent cité sous son pseudonyme italien de « Mêlante » — ; deux menuets et une marche sont du « Signor Bach », — c'est-à-dire du grand claveciniste contemporain Philippe-Emmanuel Bach — ; un menuet avec trio et un menuet allernatif sont « du Signor Ballhasar Schmidt », organiste et claveciniste de Nuremherg qui avait publié, aux environs de 1730, plusieurs recueils d'Exercices de clavecin; le célèbre Hasse, lui, ne figure dans le recueil qu'une seule fois, avec une charmante Polonaise. En outre, nous rencontrons des morceaux intitulés Marche de Bredau ou Menuet de Bataille, qui sont évidemment extraits d'œuvres du temps, comme aussi un « mourqui par M. Boise ». L'œuvre la plus importante du recueil, une sonatine en quatre morceaux, est de la composition de Gottfried Kirchhoff (1685-1746), honnête musicien saxon qui avait également publié de nombreux recueils de clavecin destinés aux débutants. Enfin chacune des vingt-cinq séries, à l'exception de deux, commence par une aria de chant extraite soit d'un Recueil de chants religieux ou d'un Nouveau recueil de chants. Sans compter qu'il suffit de jeter les yeux sur les morceaux non revêtus d'un nom d'auteur, avec l'extrême variété de leurs styles, et souvent leur naïve et piquante originalité, pour découvrir que ce sont là des œuvres que Léopold Mozart s'est borné, tout au plus, à simplifier ou à réduire, afin de les rendre plus accessibles à son petit garçon .
Dans sa touchante ingénuité, l'excellent musicien salzbourgeois a, de plus, imaginé de donner à cette longue série de petits morceaux une apparence plus variée au moyen d'un procédé qui, d'ailleurs, allait être employé, un siècle plus tard, par Hans de Biilow pour l'exhumation d'une série de sonates en un morceau de Domenico Scarlatti. Au lieu de juxtaposer simplement ces airs, marches, polonaises, et menuets, provenant des sources les plus diverses, il en a constitué des sortes de suites , au nombre de vingt-cinq, presque toutes commençant par Varia susdite, pour offrir ensuite une disparité infinie aussi bien dans le nombre que dans la nature des morceaux. Ainsi la première suite, en ut majeur, est formée de Varia, de la sonatine du Signor Kirchhoff, et d'un contentamento (ou toccata). La seconde, dans le même ton, contient une « courante de forge », — sans doute avec une imitation de bruits de marteau, — un menuet de Telemann, et une polonaise. La quatrième, en ut mineur, nous offre, au contraire, jusqu'à onze morceaux : Varia, une marche, un menuet, un scherzo, une polonaise, un lied avec paroles, unecAaw-
son de chasse (sans paroles), un troisième menuet, et un « morceau de trompette ». Quant aux tons, Léopold s'est efforcé de suivre la progression ordinaire, employée notamment par Sébastien Bach dans plusieurs de ses séries instructives : commençant par Vut majeur eiViU mineur pour aboutir au s* bémol majeur et au si mineur. Ajoutons que le genre du rondeau n'est représenté que par un « rigaudon en rondeau », que l'une des suites se termine, assez étrangement, par une entrée, et que plusieurs des morceaux portent l'appellation de mourqui, désignant des pièces où la main gauche procède constamment par octaves brisés, — ce qui était déjà comme une préparation au prochain envahissement de la musique de clavecin par la trop fameuse « basse d'Alberti ».
Ainsi Léopold Mozart initiait son fils aux règles et traditions des principaux genres musicaux : mais le choix qu'il faisait de ces genres nous fait voir, avec une évidence parfaite, à quel point le brave homme était peu au courant de la mode musicale de son époque. Dans un temps où la sonate était en train de se substituer triomphalement à toutes les formes anciennes, ce n'était qu'à titre exceptionnel, une seule fois, que le père de Mozart l'admettait parmi ses cent vingt-six pièces, et sous les espèces bien médiocres de la « sonatine du Signor Kirchhoff ». Tout le reste n'était qu'allemandes, polonaises, gigues, et passepieds, sans compter les menuets et les marches, c'est-à-dire des genres désormais surannés et ne pouvant guère permettre à l'enfant de rivaliser avec les compositeurs de toute race qu'il rencontrerait durant ses voyages. Aussi ne seronsnous pas surpris de voir l'empressement passionné avec lequel, en octobre 1763, à Bruxelles, l'enfant se mettra à imiter les sonates parisiennes d'Eckard, aussitôt qu'un heureux hasard les lui fera tomber sous la main. Et il semble bien résulter de tout cela que, pendant son séjour à Vienne, Mozart n'aura guère profité de la rencontre des maîtres locaux, tels que ce charmant et savant Wagenseil à qui il a demandé de tourner les pages d'un de ses concertos. Des menuets et de simples petites polonaises, voilà ce qui représentait alors, pour lui, toute la composition musicale !
Et, tout compte fait, nous devons nous féliciter de ce qu'il en ait été ainsi : car, si même Léopold Mozart ne s'est borné à choisir ces petites pièces archaïques que par ignorance du mouvement nouveau, son choix n'en a pas moins eu pour effet de restreindre utilement la curiosité artistique de son fils, à un âge où le contact familier d'œuvres plus hautes aurait risqué de troubler son cerveau et son cœur enfantins. Et puis il est sur que ces petits morceaux, sous l'allure démodée de la plupart d'entre eux, se trouvaient être d'excellente musique, à la fois savante et modeste, toute imprégnée encore des fortes traditions du vieux contrepoint, et présentant au petit garçon un aliment artistique infiniment plus sain que celui
qu'allaient lui offrir les sonates même d'un Eckard ou d'un Chrétien Bach. De telle façon que rinfluence de ce cahier sur son apprentissage de musicien a dû être, au fond, des plus salutaires, ne seraitce que parle contrepoids qu'elle installait en lui à l'influence, plus « moderne», mais beaucoup plus séduisante et plus dangereuse des modèles, que devait lui révéler chacune des étapes de son grand voyage des années suivantes.