IV INTRODUCTION
l'acclamer. Quelque chose, sans doute, s'est brisé en lui, ou peut-être ses oreilles de sourd ont-elles entendu l'écho d'un chant de l'au-delà ? Mais toujours est-il qu'on le voit s'arrêter, rejeter à jamais loin de soi cet appareil magnifique dont il excellait à tirer un magnifique parti, et puis, peu à peu, par une série de tentatives qui ne sont pas sans rappeler les tâtonnements frémissants de Rembrandt, le voilà qui, — évidemment pour soi seul, en attendant les siècles futurs, — se met à faire jaillir du sol une musique à la fois savante et « parlante », traduisant jusqu'aux nuances les plus fugitives des émotions de son être intime par des moyens empruntés au répertoire dédaigné des vénérables « perruques » du siècle précédent ! Essayons de nous représenter ce qui s'est passé là, pendant dix ou (juinze ans, dans cette âme de musicien autour de laquelle la surdité avait dressé depuis lors comme un mur de ténèbres ! Et n'est-ce pas cela seul qui nous importerait à connaître, du vrai Beethoven, au lieu des médiocres chagrins causés à Taffection d'un « oncU*- Gâteau » par Tinconduite de son vaurien de neveu ?
A cette même famille d'êtres exceptionnels appartenait Mozart, — celui de tous les hommes, peut-être, en qui s'est le plus pleinement incarné le pur génie de la création artistique. Chez celui-là, en effet, ce n'est pas au cours de la vie, sous l'influence d'une crise extérieure ou intime, que le génie s'est insinué jusque dans les racines les plus profondes du cœur et de l'esprit : dès l'enfance, ce pouvoir surnaturel était déjà en lui, le rendant aveugle et sourd à tout ce qui n'était pas le monde harmonieux de l'émotion musicale, ou plutôt ne lui permettant de prendre contact, parmi les éléments divers de la réalité du deiiors, qu'avec ceux qui. avaient de quoi alimenter, varier, ou renouveler cette seule réalité véritable de son âme de poète et de musicien. Car il y a encore une autre dilférence, des plus caractéristiques, entre le génie de Mozart et celui d'un Rembrandt ou d'un Beethoven, et qui consiste en ce que, toujours, les innombrables et touchantes péripéties du drame intérieur de Mozart se sont produites sous des impulsions musicales extérieures*. Toujours, avec sa nature essentiellement « féminine »,
* Un des hommes do notre temps qui connaissent le mieux la personne et l'œuvre de Rembrandt m'assure cependant qu'il en a toujours été des « manières » successives de ce mattre comme de celles du Mozart: la plus « spontanée » et n originale » d'entre elles en apparence a encore eu pour cause ou pour point de départ le désir soudain d'imiter un modèle nouveau.