‹ W.-A. Mozart (volume 2)Chapitre 50 sur 178 · ET LE VOYAGE DE RETOUR · texte numérisé non relu

ET LE VOYAGE DE RETOUR

(juillet a novembrk)

Partis de La Haye vers le 15 avril, les Mozart donnèrent encore des concerts à Amsterdam (16 avril) et à Utrecht (18 avril). Ils s'arrêtèrent ensuite quelques jours à Malines, passèrent par Valenciennes, où le père note qu'ils rencontrèrent un « M. Graeb, maître de la Chapelle royale», et arrivèrent à Paris dans les premiers jours de mai. Ils y restèrent jusqu'au 9 juillet, puis ils se mirent en roule pour rentrer à Salzbourg, mais avec un long détour par la Suisse, où on leur avait fait espérer de brillantes recettes. Us s'arrêtèrent notamment pendant près d'une semaine à Dijon, où le père dit que tous les musiciens étaient» détestables », puis à Lyon pendant quatre semaines, à Genève pendant trois semaines, à Lausanne pendant cinq jours, à Berne pendant huit jours, à Zurich pendant quinze, à Schaffhouse, et arrivèrent ainsi, par de lentes étapes, à Donaueschingcii, où les avaitinvités le prince Joseph-VenceslasdeFûrstenberg. Ils passèrent douze jours dans cette résidence, fort bien traités par le prince et par son maître de chapelle Martelli ; et le père nous apprend, dans une lettre du 10 novembre, que, chaque soir entre cinq heures cl neuf heures, les enfants se sont fait entendre à la Cour. Nouvel arrêt, ensuite, à Biberach où il importe de noter que Wolfgang a eu à subir une sorte d'épreuve sur l'orgue, en concurrence avec le célèbre organiste Sixtus Bachmann, âgé seulement de deux ans de plus que lui. L'auditeur qui nous a conservé le souvenir de ce concours ajoute que, d'ailleurs, les deux jeunes exécutants se sont montrés également remarquables. Puis, après des haltes à Ulm, Gunzbourg, Dillingen, et Augsbourg, ils arrivèrent à Munich, où, dès le lendemain, leur vieil ami l'électeur de Bavière a commandé à Wolfgang d'improviser « une pièce » sur une « idée de deux ou trois mesures » qu'il lui a fredonnée. Dans une lettre de Munich, le 15 novembre, Léopold écrit qu'ils sont invités à Ratisbonne, mais qu'une nouvelle maladie de Wolfgang les empêche de s'y rendre ; et c'est encore de Munich

qu'il écrit, une dernière fois, le 22 novembre 1766, une lettre qui paraît fort importante, à en juger par le petit fragment qu'on en a publié. Dans ce fragment il manifeste la crainte que l'archevêque deSalzbourg ne sache pas apprécier suffisamment le génie deWolfgang et ne fournisse pas à celui-ci le moyen d'achever ses études : (c Car, dit-il, vous savez vous-même combien mon Wolfgang à encore à apprendre. » En tout cas, il va ramener ses enfants ; mais peut-être aura-t-il bientôt, de nouveau, à se remettre en route avec eux ? Enfin, vers le 30 novembre, les voyageurs se trouvèrent réinstallés à Salzbourg.

Les diverses étapes de ce voyage de retour, depuis le second départ de Paris, n'ont évidemment pas pu avoir sur le développement musical de l'enfant une influence comparable à celle du grand voyage en Allemagne de 1763 et des séjours à Paris, Londres, et La Haye. Encore aimerions-nous à avoir quelques renseignements sur elles, en dehors des faits mentionnés plus haut : mais en vérité nous n'en avons point, ni sous la forme d'œuvres composées par Mozart, ni sous la forme de comptes rendus de ses concerts ou de notions sur les musiciens intéressants qu'il a pu connaître. Nous savons cependant, parle catalogue de Léopold Mozart en 1768, que, «àLausanne, pour le duc Louis de Wurtemberg, Wolfgang a composé des soli de flûte traversière » ; que « pour le prince de Fûrstenberg, — donc à Donaueschingen, — il a composé divers soli de violon et violoncelle n et que, ailleurs encore, il a écrit « des soli de viole de gambe », mais peut-être était-ce à Londres, pour le fameux Abel. En outre, ce même catalogue mentionne« un petit Stabat Mater, à quatre voix, sans instruments » qui, à en juger par ce dernier détail, doit avoir été fait pendant le voyage plutôt qu'à Salzbourg. Et enfin nous trouvons dans le même catalogue « plusieurs pièces pour deux trompettes, deux cors, et deux cors de chasse » qui pourraient bien aussi, à cause de ce dernier instrument, avoir été composées en dehors de Salzbourg. Quant aux musiciens rencontrés, nous pouvons dire seulement que Martelli, le maître de chapelle de Donaueschingen, était un maître savant et adroit, et que le rival du petit Mozart sur l'orgue à Bibcrach, le futur P. Sixte Bachmann, allait être l'un des plus grands organistes allemands de la seconde moitié du xvin* siècle. Mais, quelque importance qu'aient pu avoir ces compositions perdues et ces rencontres ignorées, très certainement la seule partie de toute cette période qui ait exercé une action profonde et considérable sur le génie de Mozart a été le trimestre de son second séjour à Paris.

Sur ce séjour, malheureusement, les lettres du père ne nous apprennent rien, si ce n'est que les enfants sont encore allés deux fois se faire entendre à Versailles. Nous savons en outre, par un tableau d'Ollivier au Louvre, que Wolfgang a joué au Temple, chez

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le prince de Conti, où il aura eu loccasion de retrouver son ancien maître Schobert. D'autre part, son protecteur Grimm n'aura pas manqué de le conduire, de nouveau, au Palais-Royal, ainsi que nous le prouve, d'ailleurs, un petit rondeau, très ingénu, que la fille du duc d'Orléans «a pris la liberté de présenter àM.Wolfgang Mozart».

D'autre part, un fragment publié du précieux registre de Léopold Mozart nous apprend que nos voyageurs, pendant ce second séjour à Paris, ont rencontré dans cette ville un certain nombre de musiciens nouveaux, ou peut-être seulement entrevus pendant le séjour de 1764. Chose curieuse : à l'exception de « M. Philidor », le maître charmant du Maréchal, — dont la musique devait être depuis longtemps familière au petit Mozart, — et de « M. Honnauer » le claveciniste dont nous savons aussi que l'enfant connaissait déjà les brillantes sonates, tous ces personnages étaient des Allemands. Bornons-nous à citer, parmi eux : « M. Raupach », honnête claveciniste de Stralsund, dont nous verrons que l'enfant utilisera bientôt les sonates, ainsi que celles de Honnauer, pour des adaptations en concertos de sonates françaises, et puis encore a M. Becke », et « M. Cannabich », personnages plus considérables en vérité, mais dont la trace ne se révélera à nous que beaucoup plus tard dans la vie musicale de Mozart.

Enfin une seconde lettre de Grimm, écrite pendant ce séjour, ne nous parle guère que des progrès faits par l'enfant depuis les deux années précédentes. Voici les quelques passages de cette lettre qui méritent d'être retenus : « Ayant entendu Manzuoli ,à Londres pendant tout un hiver, l'enfant en a si bien profité que, quoiqu'il ait la voix excessivement faible, il chante avec autant de goût que d'âme. Il possède au suprême degré la profonde science de l'harmonie et de ses passages les plus cachés... Nous lui avons vu soutenir des assauts, pendant une heure et demie de suite, avec des musiciens qui suaient à grosses gouttes et avaient toute la peine du monde à se tirer d'affaire avec un enfant qui quittait le combat sans être fatigué. Je l'ai vu, sur l'orgue, dérouter et faire taire des organistes qui se croyaient fort habiles. A Londres, Bach le prenait entre ses genoux et ils jouaient ainsi, de tête alternativement, sur le même clavecin. Ici, il a subi la même épreuve avec M. Raupach, habile musicien, qui a été longtemps à Pétersbourg et qui improvise avec une grande supériorité. Cet eniant est d'ailleurs une des plus aimables créatures qu'on puisse voir, mettant, à tout ce qu'il dit et ce qu'il fait, de l'esprit et de l'âme, avec la grâce et la gentillesse de son âge. Il rassure même, par sa gaîté, contre la crainte qu'on a qu'un fruit si précoce ne tombe avant sa maturité... »

En fait de compositions datant de ce séjour, nous ne possédons qu'un petit motet, et qui nous montre seulement que l'enfant était entièrement retombé sous l'influence de la musique française. Mais

c'est dans les journaux et autres documents écrits du temps que nous devons chercher sous quelle forme s'est produit au juste ce nouveau contact de Mozart avec cette musique.

A l'Opéra, pendant le séjour des Mozart, la seule nouveauté véritable a été la représentation d'Aline, reine de Golconde, deMonsigny très remarquable effort dans la voie du drame lyrique, avec de grands récitatifs obligés très accompagnés et des « airs de mouvement » faisant déjà pressentir ceux de Gluck : mais tout cela desservi par une fâcheuse ignorance du métier musical qui doit avoir empêché les Mozart d'en tirer grand profit. Cette fois encore, au reste, toute la faveur du public allait aux Italiens, et c'est là que les Mozart doivent avoir entendu le plus de musique. En dehors des pièces nouvelles que nous allons citer, le répertoire des Italiens, pendant ce trimestre, leur a offert notamment : La Servante maîtresse de Pergolèse, le Maréchal et Tom Jones de Philidor, sans compter l'inévitable Annette et Lubin. Mais, en outre, les œuvres nouvelles ont été particulièrement nombreuses pendant les premiers mois de l'année 1766. C'est d'abord Za Bergère des Alpes, comédie de Marmontel, avec des ariettes, assez pauvres, de Kohaut; puis, le 27 février, une comédie en un acte avec des ariettes de Schobert, le Braconnier et le Garde Chasse, qui n'a eu aucun succès et que certainement les Mozart n'ont plus entendue, mais dont peut-être l'enfant aura pu connaître la partition. Le 23 avril, première représentation, — et reprise le 7 juin suivant, — d'une comédie intitulée les Pécheurs, avec des ariettes, très applaudies, de Gosscc. Enfin, le 23 juillet, quelques jours après le départ des Mozart, représentation de la charmante ClO' chette de Duni. Longtemps, pendant les années qui vont suivre, nous allons trouver le petit Mozart tout imprégné des ariettes françaises qu'il lui a été donné de retrouver là.

11 y a eu à Paris, pendant le trimestre en question, trois Concerts Spirituels. Celui du 8 mai avait à son programme un motet à grand chœur de Prudent, un autre de l'abbé d'Haudimont, un motet à voix seule de Lefèvre, des soli de harpe par Hochbrucker, et un concerto de violon de Capron « mêlé d'airs connus ». Le jour de la Pentecôte, 48 mai, le principal motet a été le Confllebor de Lalande : en outre, Balbastre a joué « un nouveau concerto d'orgue, et l'on a entendu la chapelle particulière du prince de Condé exécuter des morceaux de Bury, maître de chapelle de la Cour. Enfin le concert de la Fête-Dieu (29 mai) avait pour programme : 1° Exsultate Deo, motet à grand chœur de l'abbé Dugué ; 2" morceaux choisis de Rameau, par la chapelle du prince de Condé ; 3° Diligile, motet à voix seule de Dauvcrgne; 4* pièces de harpe par Hochbrucker; 5" Coronate flores, motet à voix seule de Lefèvre ; 6» Mémento Domine, motet à grand chœur de l'abbé d'Haudimont.

Quant aux annonces des éditeurs de musique, nous nous borne-

rons à citer : six Trios de Gossec op. IX pour deux violons et basse ; SixScherzi pour deux violons et violoncelle op. IV par Holzbauer ; six Trios à grand orchestre de Cannabich ; six Trios pour flûte, violon et basse par Wendling; six Sonates pour violoncelle avec accompagnement de violon par Duport; six Sonates de clavecin et violon de Sammartini ; et, (annoncées dans ï Avant-Coureur du 31 mars), les six Sonates de clavecin, avec accompagnement de violon ad libitum op. XIV, de Schobert.

A l'exception de Schobert, qui va mourir misérablement, par accident, quelques mois plus lard, tous les noms des compositeurs énumérés dans les annonces ci-dessus se retrouveront, pour nous, à des moments divers de la vie de Mozart : mais sans que nous puissions dire au juste si c'est à Paris déjà que celui-ci aura fait connaissance avec leurs œuvres. Et, au contraire, nous pouvons être assurés qu'il a fait connaissance dès lors avec le recueil des sonates de •Schobert op. XIV, qui contient les plus parfaits chefs-d'œuvre de ce maître, et dont l'empreinte sur Mozart, jusqu'au bout de la vie de celui-ci, a été d'une profondeur et d'une intensité extraordinaires. Mais ce n'est guère que deux ou trois ans plus tard que nous apercevrons, pour la première fois, dans l'œuvre de Mozart, un contre-coup direct de l'influence de ces sonates de Schobert, publiées pendant son second séjour à Paris: de telle sorte que, étant donnée l'hostilité de Grimm et de Léopold Mozart pour le maître silésicn, il est possible que l'enfant, d'abord, n'ait pas compris la haute valeur de ces sonates, trop différentes de la musique toute légère et « galante » à laquelle il était accoutumé pour le moment. N'importe : la publication de ces sonates de Schobert n'en est pas moins le grand événement du séjour des Mozart à Paris, puisqu'elles vont, désormais, alimenter Mozart, toute sa vie, d'expression et de beauté musicales. Non seulement, comme nous l'avons vu déjà, il y prendra textuellement des phrases entières; non seulement il transportera dans un air de V Enlèvement au Sérail des effets tirés du finale de la sonate de Schobert en si bémol, — pour ne pas énumérer ici bien d'autres emprunts que nous aurons à citer au fur et à mesure : mais ce sont encore ces sonates de Schobert qui lui révéleront un emploi de la musique plus noble et plus haut que celui que ses maîtres et ses concurrents lui apprendront à pratiquer. Qu'on lise, par exemple, dans l'édition Méreaux ou dans le recueil de M. Riemann, les deux sonates de Schobert en ré mineur et en ut mineur, ou encore la sonate en la, avec ses curieux chromatismes; jamais assurément, depuis certaines fantaisies de Sébastien Bach et les six premières suites de Ila'ndel, jamais le clavecin n'a été employé à traduire des sentiments aussi profonds, ni à les revêtir d'une poésie aussi pure et belle. Et parmi les leçons diverses que va en retirer Mozart, il y en a une, tout au moins, qu'il importe de signaler dès maintenant : c'est de Schobert,

comme nous l'avons dit déjà, qu'il va apprendre, — dès qu'il se remettra à faire des développements, — à leur donner celte importance pathétique singulière qu'il leur donnera lui-même durant toute sa vie, etdontil léguera ensuite le secret à Beethoven. Où donc, sinon dans les sonates susdites de Schobert, aurait-il pu trouver des exemples de cette montée soudaine de l'émotion, après les deux barres, de cette transfiguration subite du passage précédent, qui, de plus en plus, vont devenir chez lui des habitudes, et le distinguer de tous les autres compositeurs de son temps ? Mais, encore une fois, plus d'un an va s'écouler avant que Mozart revienne à l'usage des développements^. En 1766, il est encore tout à fait l'élève de Chrétien Bach ; et le seul effet immédiat qu'ait produit sur lui son second séjour à Paris paraît bien être plutôt d'ordre général" que se rattacher à tel ou tel homme, à telle ou telle œuvre, en particulier. Il se nourrit, de nouveau, d'airs français, dont nous entendrons l'écho dans ses compositions des années suivantes; et surtout, par-dessous son nouvel idéal italien d'élégance pure et noble, il recommence à éprouver ce besoin d'expression nette et simple, étroitement liée à im sens précis, qui est, sans aucun doute, le don le plus considérable qu'il ait reçu, pour sa vie entière, de notre génie national français.

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