‹ W.-A. MozartChapitre 99 sur 153 · MOZART A SALZBOURG EN · texte numérisé non relu

MOZART A SALZBOURG EN

D'après un portrait anonyme envoyé par Mozart au P. Martini.

(lioloyno, Lycée Musical.)

Mon très cher et estimé Père et Maître, je vous prie bien instamment de m'en dire votre opinion, toute franche et sans réserve. Nous sommes en ce monde pour nous efforcer d'apprendre toujours, pour nous éclairer les uns les autres au moyen d'échange d'idées, et pour nous appliquer à faire avancer de plus en plus les sciences et les arts. Que de fois, oh ! que de fois j'ai éprouvé le désir de vivre plus près de vous, afin de pouvoir m'entretenir avec vous, mon révéré père ! Je vis ici dans un pays où la musique lait très peu fortune, bien que, sans parler même des maîtres qui nous ont quittés, nous possédions encore des artistes de valeur, et notamment des compositeurs ayant beaucoup de fond, de savoir, et de goût.

Pour ce qui est du théâtre, nous sommes très mal partagés en fait de chanteurs. Nous n'avons point de castrats, et n'en trouverons pas facilement : car ces gens-là veulent être bien payés, et la libéralité n'est point notre défaut. Pour ma part, cependant, je m'occupe à écrire de la musique de chambre et de la musique d'église. Il y a encore ici deux autres contrapuntistes, à savoir les sieurs Michel Haydn et Gaétan Adlgasser. Mon père est maître de chapelle à la cathédrale, ce qui m'offre l'occasion d'écrire pour celle-ci autant que je veux. Mon père, d'ailleurs, étant déjà depuis trente-six ans au service de cette Cour, et sachant bien que l'archevêque n'aime guère les figures anciennes, ne se soucie plus que très peu d'exécutions musicales, et s'est désormais adonné à la littérature de son art, comme à son étude favorite.

Notre musique d'église est très différente de celle qui se pratique en Italie, et d'autant plus qu'une messe, avec Kyrie, Gloria, Credo, la Sonate après l'épître, Y Offertoire ou Motet, le Sanctus et YAgnus Dei, même dans les plus grandes fêtes, quand c'est le prince en personne qui officie, ne doit pas durer plus longtemps que trois quarts d'heure au plus. Aussi un tel genre de composition exige-t-il une étude spéciale, sans compter que, malgré cette brièveté, la messe susdite doit être avec tous les instruments, y compris des trompettes militaires ! Oui, mon bien cher père, cela est ainsi !

Oh ! combien cela me serait bon de pouvoir encore vous raconter toute sorte de choses ! Je me recommande humblement à tous les membres de la Société Philharmonique, les prie toujours plus cordialement dem'accorderleur faveur, et ne cesse point de déplorer qu'il me faille vivre si loin de l'homme que j'aime, apprécie, et vénère le plus au monde, et à l'égard duquel je reste immuablement son très humble et très dévoué serviteur,

Wolfgang-Amade Mozart.

De la réponse du vénérable P. Martini, datée du 18 décembre sui-

vant, un passage seulement nous a été conservé. Le vieux maître y écrivait à son jeune élève et ami :

« En même temps que votre bonne lettre, j'ai reçu les motets. Je les ai examinés avec plaisir, d'un bout à l'autre, et je dois vous dire en toute franchise qu'ils m'ont beaucoup plu, car j'y ai trouvé tout ce qui distingue la musique moderne, c'est-à-dire une bonne harmonie, des modulations bien mûries, un mouvement des violons excellemment approprié, une coulée naturelle des voix, et une élaboration remarquable. Je me réjouis tout particulièrement de constater que, depuis le jour où j'ai eu l'agrément, à Bologne, de vous entendre sur le clavecin, vous avez fait d'aussi grands progrès dans la composition. Mais il faut que vous continuiez infatigablement à vous exercer : car la nature de la musique exige un exercice et une étude approfondis, aussi longtemps que l'on vit », etc.

La lettre des Mozart, telle qu'on vient de la lire, trouve son expli cation dans des lettres ultérieures du jeune homme et de son père, qui nous font comprendre ce désir soudain, chez l'ancien élève <ln P. Martini, de se rappeler au souvenir de son vieux maître bolonais En réalité, il paraît bien que c'est Léopold Mozart qui a eu l'idée de cette démarche, en vue du grand voyage de Wolfgang, décidé déjà, évidemment, depuis le milieu de l'année 1776. Le père de Mozart, sentant que son fils ne pouvait plus rien attendre de la faveur du nouvel archevêque, avait rêvé, pour Wolfgang, un emploi plu-honorable et lucratif auprès d'une autre Cour ; et il avait pensé, un peu naïvement, que la meilleure recommandation pour le jeune Wolfgang ne pourrait lui venir que du P. Martini, qu'il continuait à regarder comme le plus savant et plus autorisé des juges, en matière de musique. Ainsi la lettre qu'on vient de lire avait, à son point de départ, une idée intéressée : mais son contenu suffit à nous montrer que Mozart, en l'écrivant, n'a vraiment pensé qu'à rentrer en rapports avec le vénéré maître de son enfance. Et sa lettre n a pas seulement pour nous l'avantage de nous révéler sa charmante tendresse et simplicité de cœur : c'est chose bien significative, aussi, que le jeune homme, dans cette lettre, ne parle au P. Martini que de musique religieuse. Sans doute, il se souvient que le vieillard s'occupe surtout de cette musique-là : mais lui-même, avec son abandon naturel, n'en parlerait pas aussi exclusivement si, au moment où il écrivait sa lettre, il ne s'y était trouvé entièrement plongé. Et, en effet, comme nous l'avons dit, il est curieux de noter que, depuis ce mois de septembre 1776 jusqu'au début de l'année suivante, tout son travail artistique se soit borné à la composition de trois messes. « La situation de mon père, écrit-il au P. Martini, me fournit l'occasion de composer de la musique d'église autant qu'il me plaît. » Mais encore pouvons-nous être surpris que, durant ces quatre mois, cette composition de musique d'église lui ait plu, brus-

quement, au point de lui faire négliger tous les autres domaines de son art. 11 y a là, incontestablement, un problème d'ordre psychologique beaucoup plus qu'historique, c'est-à-dire ressortant plutôt des sentiments intimes du jeune maître que des circonstances extérieures. Et la solution de ce problème nous apparaît clairement lorsque, après avoir considéré la production de Mozart pendant la première période de 4776, nous éludions les trois messes qu'il va composer entre septembre et décembre de la même année.

Évidemment, dès le milieu de l'année, le jeune homme aura commencé à sentir tout ce qu'avait d'artificiel et d'insuffisant cette « galanterie » où il s'était adonné sans arrêt depuis les premiers mois de l'année précédente : l'inquiétude profonde que vont nous révéler ses œuvres instrumentales de 1777, il en aura senti déjà de vagues atteintes au moment où il aura composé la Sérénade pour Haffner et son trio de piano n° 264. Là-dessus, le hasard lui aura offert l'occasion de composer une messe ; et c'est alors, pendant ce travail, qu'il aura achevé de découvrir à quel point l'idéal « galant » laissait inutilisée, en lui, la plus belle part de son génie de poète et des hautes aspirations de son cœur. Si bien que, profitant de sa liberté « d'écrire pour l'église autant qu'il voulait », il aura aussitôt rêvé de refaire une autre messe, et puis une autre encore, où il pourrait satisfaire plus pleinement l'instinct de vie et de beauté musicales dont il était dominé. Et ainsi, de proche en proche, presque à son insu, une révolution totale se sera accomplie dans son art, le laissant décidément libéré de son ancien idéal « galant », sauf pour lui à ne pas savoir encore quel autre idéal il aurait à lui substituer, en dehors du genre de la musique religieuse. Par là s'expliquent la longue série des recherches et tâtonnements qui vont remplir toute son œuvre de l'année 1777, jusqu'au jour de son départ pour Mannheim et Paris. Mais la crise qui va se traduire à nous durant cette période, nous savons à présent qu'elle s'est annoncée déjà dès les derniers mois de 1776, sous l'influence de cette production exclusive de musique religieuse, et que même déjà, dès cette date, elle se sera trouvée tranchée en ce qui concerne ladite musique religieuse, puisque, comme nous le verrons, la troisième des messes de cette période nous le montre déjà réussissant à se constituer un style religieux absolument distinct de son style instrumental, et à peu près tel, en somme, qu'il restera désormais jusqu'au terme de sa carrière.

Le fait est que l'étude des trois messes de la fin de 1776 atteste pour nous, une fois de plus, l'étonnante rapidité et sûreté avec laquelle Mozart s'est toujours laissé conduire, dans l'évolution de sa manière, par la poussée secrète de son génie créateur. La première messe, chantée en novembre, mais sans doute commencée dès septembre ou octobre, se sert toujours encore, à l'église, du style homophone,

VINGT-TROISIEME PERMDE

mélodique et beaucoup plus instrumental que proprement vocal, qui, après nous être apparu dans la Messe de 1775, n'a point cessé do constituer le fond du langage de Mozart jusque dans ses Litanies et sa grande Messe de la première période de 1776. Mais déjà nous sentons que le jeune homme s'efforce, tout en continuant à pratiquer ce style, de lui donner un caractère sinon religieux, du moins grave, recueilli, aussi pénétré que possible de l'expression d'une simple et douce piété. Et c'est ce même effort qui, dans la troisième messe, par une pente à peine sensible, va amener Mozart à réintroduire dans son style religieux non plus le contrepoint savant et riche, mais encore tout épisodique et toujours beaucoup plus « galant » que religieux, des litanies etde la messe n° 254, mais, pour ainsi dire, un langage polyphone, un langage où chaque voix, sans affectation de science, ni d'adresse, tend à avoir son chant propre, son allure distincte. Ainsi, peu à peu, en travaillante ces messes, le jeune homme va se détacher de l'appareil d'idées et de procédés qu'il s'est plu à s'assimiler depuis un an et demi ; et quand, ensuite, il se remettra à la composition d'œuvres instrumentales et profanes, ce sera presque à son insu, insensiblement, qu'il se trouvera conduit à vouloir réaliser, là encore, une révolution et un progrès de la même espèce que ceux qu'il a vus s'accomplir en lui dans le genre particulier de la musique religieuse, — sans compter,peut-être, toute sorte de curiosités et d'ambitions, longtemps assoupies, qu'aura réveillées éSBB son cœur cette fréquentation plus assidue de l'église, aussi bien au contact d'œuvres d'une portée plus haute que, directement, sous l'influence ennoblissante de l'émotion catholique.

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