‹ W. BouguereauChapitre 16 sur 58 · Y. ISO T (IF ERE VU · texte numérisé non relu

Y. ISO T (IF ERE VU

panneaux ont été récemment transportés dans un château du Bugey, par un héritier de la propriétaire de la villa, lors de sa vente à la municipalité, qui l'a transformée en casino.

LV POESIE ET L ELOQWENCI Décoration de l'hôtel Bartholoni.

Ce début peu sensationnel lui suivi d'une rare bonne fortune, qui allait mettre en évidence le jeune peintre, sur un théâtre plus important. Lesueur venail d'achever la restauration de l'hôtel de Custine, dans la rue de La Rochefoucauld, à Paris, (pie M. Bartholoni axait acheté. Il avait projeté de le l'aire décorer de peintures par un artiste eu renom; mais les devis des bâtiments furent Tort dépassés, et il

ne resta plus à l'architecte qu'une somme relativement minime pour la décoration. Lesueur demanda à Picot de lui indiquer un peintre modeste, mais habile pourtant, qui consentirait à se charger de ce

LA DANSE ET LA MUSIQUE Décoration de l'hôtel Bartholoni,

travail pour peu d'argent. Picot lui envoya W. Bouguereau, sur qui « le Triomphe du Martyr » avait appelé l'attention de son ancien maître. La commande était assez importante ; il s'agissait de deux plafonds et de neuf panneaux pour trois salons. Dans l'un de ces plafonds, W. Bouguereau représenta une allégorie de la Musique; et, dans l'autre, l'Histoire de l'Amour, en quatre compositions correspondant aux quatre

5o \N . BOUGUEREAU

caissons dont il est formé : i L'Amour présente des (leurs à une jeune lille; :>" Il la pique de sa Qèche; 3" Il rit des pleurs qu'elle répand; 4" Il s'enfuit à titre d'aile. Sur les panneaux, furent peintes : i "les Muses; •x l'Ode; ')" la Chanson; j" l'Histoire et l'Astronomie; 5° la Hanse et la Musique; 6° la Tragédie et la Comédie; ~" la Poésie et l'Eloquence; et deux charmantes fantaisies : l'Amour redemandant ses armes, et l'Amour châtié. L'année suivante, charmé de la décoration exécutée chez son père, M. Etienne Bartholoni confiait à W. Bouguereau la décoration d'un vieil hôtel qu'il venait d'acheter dans la rue de Yerneuil. Le jeune artiste y peignit, en très peu de temps, un plafond comprenant deux figures allégoriques ; trois grands panneaux : la Fortune. l'Amitié et l'Amour; deux dessus de porte « Arion sur un Dauphin » et « Bacchante sur une Panthère »; deux tympans : « Scènes d'Automne » et « Scènes de Printemps ».

Quelques-unes de ces peintures furent exposées au Salon de 1 8 "> 7 . Les critiques du temps les louèrent. Paul de Saint-Victor écrivit : « Ces groupes au repos, planant sur leurs fonds noirs, respirent la poésie mélancolique qui s'exhale de l'Elégie de Virgile. -Vucune nuance moderne n'altère leurs ligures empreintes, dans la grâce comme dans la tristesse, d'une solennité silencieuse. L'œil les voit venir comme du fond des temps, isolées du monde extérieur, enveloppées de l'atmosphère du passé, absorbées dans la fixité sereine du symbole. Mais ce n'est pas seulement l'expression, c'est le style antique que W. Bouguereau a su rendre. On ne saurait trop louer le jeu aérien des figures. le pur ovale des visages, la noble coupe des profils, les belles formations des mains et des pieds, et les fins contrastes des inflexions et des attitudes. » Et Théophile Gautier disait : « Nous avons insisté longuement sur \\ . Bouguereau, mais ce n'est pas trop d'un article pour cel artiste qui. tout en se reliant à la tradition, contient des éléments nouveaux et promet un fécond avenir. Il répond d'ailleurs plus exactement que d'autres à l'idée qu'on se faisait autrefois du peintre d'histoire, et c'esl pour cela que nous lui avons donné cette place. »

En iHr. VV. Bouguereau exécutait une importante décoration pour l'hôtel Pcicire. rue du Faubourg-Saint-llonoré. à Paris : deux plafonds

ETUDE POUR LE PLAFOND DE LA SALLE DES CONCERTS DU CRAND-TUEATRE DE BORDEAUX

Wl B©TU©UÏ]EM}E.&1II

// r ft // tr

représentant l'un « le Jour et la Nuit » , l'autre « les Quatre Saisons » ; avec quatre voussures et quatre médaillons consacrés à Flore, Cérès, Pomone, Vesta, et aux Quatre Saisons. Théophile Gautier nous a laissé sur ces peintures une belle page, pleine d'éloges sans restrictions : « W. Bouguereau est en train de peindre pour M. Emile Pereire les panneaux décoratifs de deux salons qui, lorsqu'ils seront achevés, en feront les deux salons les pins somptueux du monde, car aucun luxe

-*<ab>>

DESSIN POUR LE PLAFOND DE 1. A SALLE DES CONCERTS DE' GRAND-THEATRE DE BORDEAUX.

ne peut rivaliser avec le luxe de l'intelligence, et l'on n'aura pas le droit de dire au banquier célèbre, en parcourant sa demeure : « Tu l'as faite riche, ne pouvant la faire belle ». Le premier salon, au compartiment central et circulaire de son plafond, fait tourner la ronde éternelle des Saisons sur le bleu d'un ciel clair; aux quatre angles, les divinités spéciales à chaque division de l'année : Flore, Cérès, Pomone, Vesta; les fleurs, le blé, les fruits, le feu. Quatre dessus de porte ou de glace répètent le sujet à l'état humain : des groupes de jeunes hommes et de jeunes femmes se livrent aux occupations que comportent le Printemps, l'Eté, l'Automne et l'Hiver. Vous comprenez sans plus de discours le sens de la composition : l'année zodiacale, l'année divine, l'année humaine. Le ciel au plafond, les dieux sur le soffite, les hommes sur le mur, c'est à la fois ingénieux, logique et simple. L'autre pièce repré-

w . B01 CI ERE \ l

sente la Journée : au plafond, I aurore amenanl le Joui-, ou, si la mythologie vous plaît, Leucothoë précédant Phœbus; sur les murs, Vmphitrite ou Thétis allant au-devanl d'Apollon, belle à justifier le madrigal de Saint- Aulaire, el Diane descendant en rayon d'argent sur le sein du jeune pasteur, traduction antique des vers d'Alfred de Musset,

Pour l;i lune.

Depuis Enclymion, od s;iii ce qu'elle vaut. Des petits génies a cheval sur des monstres fautas-

tiques et se délaelianl d un fond d or réticulé complètent cette décoration où \\ . Bouguereau i ravive d'anciens thèmespar la nouveautéel l'invent ion du détail. »

En i865, la municipalité de Bordeaux axait décidé de faire décorer de peintures la salle des concerts du Grand-Théâtre. Cette décoration devait comprendre un plafond, de m m. ■>/> de longueur sur 5 met ces de largeur, quatre écoinçons avec figures en camaïeu, quatorze tympans, el quatorze médaillons. Informé de celle décision,

\\ . Bouguereau adressa au maire. M. Henri

Broehon, la lettre suivante :

« Seclieron, près Genève, 3o aoûl t865. « VIonsieur le maire. Parmi les choses que rêve un artiste digne de ce nom. une des désirées est un travail sérieux; en associant son nom à un nom déjà plus célèbre, il s'efforce de passer avec lui à la postérité. I ne occasion se présente, et elle se présente à Bordeaux, dans la ville où j'ai commencé mes études de peinture, dans la ville qui m'a donné tanl de preuves de sympathie dont vous-même,

nsieur le maire, avez daigné être l'interprète en venanl me visitera

Paris. Permettez-moi donc, monsieur le maire, de faire appel à votre bienveillance pour obtenir les travaux de peinture qui doivent décorer la salle des concerts du Grand-Théâtre de Bordeaux, vous assu-

rant d'avance de tous mes efforts pour me rendre digne d'occuper une place dans un monument si célèbre. W. Bouguereau. »

La demande de W. Bouguereau fut accueillie - .,

avec empressement par le Conseil municipal, qui offrit à l'artiste, pour ce travail, une somme de 36 ooo francs, payable en trois annuités, sans intérêts.

Dans le plafond, l'artiste a peint « Apollon et les Muses chantant devant les dieux dans l'Olympe ». Les ligures en camaïeu des écoinçons personnifient la Musique guerrière, la Musique pastorale, la Musique lyrique et la Musique religieuse. Les tympans sont décorés de génies portant chacun un instrument de musique: les médaillons contiennent les portraits de Meyerbeer, llossini, Halévy, Auber, Beetboven, Mozart, Grétry, Gluck, Weber, Haydn, Boieldieu, Ilérold, Rode, et Garât, le célèbre chanteur, né à bordeaux. Le plafond. qui fut exposé au Salon de 1869, produisit dans le monde des artistes, parmi les critiques, et dans le public une vive sensation. Il fut loué avec enthousiasme et discute'' avec passion. Théophile

Gautier résumait ainsi son opinion favorable : « Toute cette grande machine est composée avec beaucoup de goût et de sagesse; les masses de la composition se distribuent et s'équilibrent heureusement. Le dessin est d'une correction irréprochable; le coloris, harmonieux et doux. Plusieurs morceaux sont d'un modelé très fin. Les Grâces, le Mercure, détachés de l'ensemble et encadrés à part, feraient des tableaux charmants. La Vénus avec l'Amour est très jolie. Et l'exécution générale montre une adresse, une certitude et une conduite de pinceau que bien peu de peintres possèdent aujourd'hui. Mais à cette grande toile si parfaite il manque quelque chose que nous ne pouvons définir, peut-être un défaut, une rupture d'équilibre, du

w BOUGUERE U

côté du dessin ou de la couleur, une violence quelconque, un éclair de génie troublaul cette inaltérable sérénité. » Edmond About écrivait, avec son humour à tendances d'ironie systématique, à travers laquelle perce souvent une émotion mal dissimulée : « Tout cela est vraiment correct dans l'ensemble et dans le détail : on se réjouit de penser que les Bordelais vont avoir leur plafond d'Apollon comme nous, et tous les hommes compétents déclarent que W. Bouguereau a dépensé sur cette toile une somme de travail, de savoir, de goût, de talent même. Nous n'avons pas beaucoup de peintres assez habiles pour faire aussi bien dans cette dimension; l'œuvre contentera beaucoup de monde et ne choquera personne : si l'on me permettait d'en couper un mètre carré à mon choix, je ne saurais à quel morceau donner la préférence, car tous se valent, et je me retirerais probablement sans rien prendre, concluait ainsi : « Que manque-t-il donc à W . Bouguereau pour que sa grande toile soit le chef-d'œuvre, cette année, de la peinture monumentale? Il \ a là une grosse besogne cul reprise et menée à bonne fin.

Les artistes capables de jeter bien ou mal une quarantaine de personnages plus grands <|iie nature, ha- \ billes ou courl vêtus, dans le plafond d'une salle de théâtre ou de concert, ne se comptent pas à la douzaine; que d'années d'études, que de pa- \-, lienles recherches, que de volonté et d'intelligence, de savoir et de goût, suppose un pareil travail! Kl

Georges Lafenestre

ETL'DF. D ENFANT

DÉCORATIONS D'HOTELS ET D'ÉDIFICES CIVILS 5g

cependant... et cependant! Et cependant, avec moins de science, moins d'expérience, moins d'habileté, on peut imaginer quelque artiste, plus naïf ou plus hardi, tirant d'un pareil sujet un parti plus saisissant ! »

Ce n'était point dans la lumière crue et violente du Palais de l'Industrie que cette peinture pouvait être vue et étudiée de façon à ce qu'il fût porté sur son compte un jugement définitif. Elle avait été conçue et exécutée en vue d'un milieu spécial, sous tous les rapports entièrement différent de celui du Salon : une salle de concert, à l'architecture solennelle, à l'ornementation dorée exubérante. Aujourd'hui, après trente ans de service, le plafond est d'une douce et exquise harmonie de couleurs; tout s'est fondu dans une tonalité générale, chaude et dorée, pareille à celle d'un émail, qui laisse transparaître la blancheur et le rose des chairs, le chatoiement des étoffes, et leur donne de l'éclat sans violence, de la délicatesse sans mièvrerie; alors que tant de peintures, dont on lui opposait les \ igueurs et les hardiesses, sont devenues indécises et obscures, parce que l'action du temps les a dévorées dans leur inconsistance et dans leur fragilité, et qu'elle fortifiait l'œuvre de probité et de conscience dans la conception, dans la matière et dans le travail.

On s'étonne de ne pas trouver de peintures de W. Bouguereau à l'Opéra, à l'Hôtel de ville de Paris, au Panthéon, à la Sorbonne, etc.; on en a créé la légende que l'artiste, absorbé par les commandes des marchands, n'a jamais voulu accepter de travaux dans les monuments publies, parce qu'ils sont généralement fort mal payés. Cette légende est fausse de tous points. A l'Hôtel de Ville de Paris, Ballu lui avait offert le plafond du Salon des Sciences; le peintre accepta la proposition avec reconnaissance; mais la Commission municipale des Beaux- Arts ne ratifia point le choix de l'architecte qui venait de mourir, et fit confier le plafond à P. -A. Besnard. A l'Opéra, Charles Garnier, qui fut le camarade de W. Bouguereau à la villa Médicis, et qui le tenait en haute estime artistique, désirait lui faire une place importante à côté de Paul Baudry; des influences administratives vinrent à la traverse. 11 ne put lui proposer que la commande des cartons pour

6<i W. liOM.I BREÀU

quatre dessus de portes de couloirs, <|ui devaient être exécutés en mosaïques vénitiennes; W. Bouguereau refusa sans hésiter une offre évidemment dérisoire à l'égard d'un artiste qui avail déjà exécuté la magistrale composition de la salle des concerts <lu Grand-Théâtre de Bordeaux. W . Bouguereau a toujours accepté, sans aucune amertume, avec sa philosophie souriante, ces déceptions diverses, qui, au fond, n'étaient pour lin que 1res relatives, puisque, dans le temps qu'il aurait consacré aux travaux de décoration monumentale, il pouvait faire de la peinture de chevalet, suivanl ses idées et conformément à ses goûts. « Qu'importe d'ailleurs, pour un artiste, me disait-il à ce propos, qu'il ait fait ceci ou cela, de grandes décorations ou de petits tableaux, s il peut laisser après lui quelque chose qui soit l'expression de sa personnalité, qui l'empêche de mourir tout entier. Pour moi, j'envie la fortune d'Antonello de Messine, qui, par son chef-d'œuvre, unique, --le portrait du Louvre, - a vécu et vivra dans la mémoire des hommes, plus longtemps (pie tant de peintres qui ont fait des peintures de dimensions colossales, aujourd'hui ignorées ou disparues. »

la

vr

Page 1