ETUDE POUR « L ADORATION" DES BERGERS
exubérante, et se lance facilement dans les excentricités, le jeune artiste avait déjà de tact, de mesure, de discrétion et de clarté. « Les Quatre Saisons », exécutées, au lendemain du retour de Rome, sont particulièrement expressives à ce point de vue. Au souffle des premiers zépliirs, le Printemps ouvre sa robe; l'Eté porte dans un pli de sa tunique des épis de blé; l'Automne, laissant tomber ses voiles, tient
(I une mai 11 le thyrse des bacchantes, et, de l'autre, élève une coupe d'or à la hauteur de son fronl couronné de pampres verts; l'Hiver, au visage sévère, s'enveloppe dans ses longs vêtements sombres. V l'hôtel Bartholoni lils. les Sciences, les Lettres et les \ il s n'onl pas moins de signification précise dans leur simplicité. Leurs attributs, une sphère céleste, un style, une lyre, un diadème, une flûte de Pan, etc., — sont presque invisibles; cependant, chaque personnalité est exactement déterminée. Le peintre a appris à Pompéi la science des figures aériennes. déesses, nymphes, bacchantes, danseuses, etc., -drapées, avec majesté, grâce, ou noblesse, dans des ('tollés légères, qui encadrent, ou voilent sans les cacher, les corps superbes au\ chairs de marbre et d ivoire, et dont un mouvement, un ijeste. une attitude, caractérise l'allégorie ou le symbole, par une nouvelle et particulière forme de beauté.
Dans les scènes des Saisons, à plusieurs personnages, que \\ . Bouguereau a choisies comme thèmes des panneaux et des voussures de
l'hôtel Pereire et des hôtels Bartholoni, l'inspiration dérive également de lait pompéien, par l'eurythmie des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants, par le choix et l'arrangemenl des compositions, qui évoquent immédiatement à I esprit le souvenir des églogues, des idylles et des pastorales, les plus poétiques, les plus délicates, que nous ait léguées l'antiquité. Daphnis offre à Chloé un nid qu'il vient de trouver, pendant qu'une de ses compagnes ramasse des Heurs dans la prairie : c'est le printemps. I n moissonneur. qui se repose sous les arbres, contemple son curant nu. debout sur les genoux de la mère : c'est l'Été. Lue jeune fille, assise sur le gazon, porte à sa bouche une grappe de raisin, pendue à un sarment qu'attire à elle son amoureux : c'est I' automne. I ne bergère et un berger
écoutent les vers que leur dit un poète des champs : c'est l'Hiver. Ailleurs, des jeunes filles, rieuses, se couronnent de fleurs printanières, et cueillent aux vignes des raisins cpie vient de mûrir le soleil automnal. Les médaillons des divinités champêtres, - - pareils à des camées grecs, — qui accompagnent ces scènes rustiques, n'ont pas moins de fantaisie gracieuse, de pittoresque originalité. Autour de la figure assise qui les personnifie, la tète endiadémée de roses, ou d'épis, ou de pampres, ou de lierre, et tenant en mains ses attributs, une corbeille de fleurs, un thyrse, une lampe, un flambeau, des Amours allégorisent ingénieusement les dons de Flore, de Cérès, de Pomone et de Vesta. Et, là encore, la préoccupation des attitudes, des gestes et des mouvements, qui conduisent à de belles lignes décoratives, d'une fantaisie imprévue, d'un coloris frais et éclatant, a toujours primé celle du symbolisme, légère armature de la composition. Aussi, Théophile Gautier n'hésitait pas à dire de ces peintures qu'elles ont quelque chose du style d'André Chénier; et de leur auteur qu'on ne saurait être en même temps plus grec et plus moderne. Clément de Ris publiait la même opinion, en rappelant l'exemple de Raphaël. Le grand plafond', de l'hôtel Emile Pereire fournit à Edmond About l'occasion dune critique, qui vient, en effet, aussitôt à l'esprit, et qu'il est intéressant de signaler, parce que l'artiste, tenant compte de ce qu'elle avait de juste, en profita pour modifier sensiblement les procédés rapportés de Pompéi. « Il perd ses ligures dans des flots de plis inutiles, écrivait le spirituel
journaliste; et, si l'on retranchait l'excédent
de ses draperies, il y aurait de quoi habiller
les neuf Muses. Les plis superflus sont haïssables dans la peinture comme dans le discours les paroles oiseuses. Raphaël trouve infailliblement le pli juste et s'y tient; M. Ingres en met quelquefois deux
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mi trois, lorsqu'il n'a pas su trouver le hon; M. lîouguereau trouve le bon ci il le noie ► . La décoration de la salle des concerts du Grand- Théâtre de Bordeaux, la première de sujet mythologique qu'il exécuta après celle de L'hôtel Pereire, témoigne dune évolution décisive dans la composition et dans le coloris. Il abandonne les draperies Qottantes, jaunes, bleues, violettes, comme des moyens trop faciles de faire ressortir, sur un tond vigoureux, la délicatesse marmoréenne (li !s chairs; il recherche une harmonie générale de couleurs, plus franche et plus tendre, cl il aborde hardiment les nus triomphants dans la beauté épanouie des formes. V Venise, il avail eu la hantise des secrets de Véronèse et du Titien pour ambrer les chairs et pour les glacer d'un émail transparent; afin de surprendre ces secrets, il étudia de nouveau tout ce que le Louvre possède des grands Vénitiens. L'expérience de ces procédés nouveaux et de cette manière nouvelle donna entière satisfaction à son ambition. Les critiques louèrent unanimement le coloris doux et délical de cette peinture, les tons nacrés des chairs, les nuances changeantes et claires des étoffes, la souplesse du pinceau, et l'équilibre parfait de toutes les masses d'une composition, que certainement, ajoutaient-ils, bien peu d'artistes contemporains auraient eu le courage d'entreprendre, même avec la certitude de la mener à lionne lin.