SIMPLICITE ET UNITE DE VIE
il écrit à sa femme : « Plus je vais, plus je deviens avare de mon temps; le travail est non seulement un plaisir, mais c'est un besoin, et si bien
que je sois, quand je ne peux me livrer à ma chère peinture, je ne suis pas heureux ». A son vieil oncle qui lui fait le reproche de le laisser longtemps sans nouvelles, il déclare, le 3o décembre 1882 : « Mais tu
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le sais, quand il ne s'agit pas de peinture, je suis un gros paresseux, et je suis d'autant plus coupable que je ne lais aucun effort pour me corriger; et puis, j'ai tant de travaux en train que le soir n'est pas Je trop pour \ penser et étudier ce que j'exécute dans la journée. C'est, tu le sais, une passion; Dieu merci, elle n'est pas trop malheureuse. » Dans un discours prononcé, le ■).] octobre [885, à l'Institut, il s'écriait a\ec émotion : « Qui dira le nombre d'œuvrcs remarquables inspirées par l'ambition, avouée ou secrète, de conquérir un fauteuil dans cette enceinte? Et, quand l'honneur rêvé est acquis, lequel d'entre nous l'a considéré comme une auréole pour éclairer une vie désormais oisive! (le titre n'impose-t-il pas l'obligation, tant (pie l'âge le permet, de 1 1 a\ ailler davantage? »
Très matinal, en toute saison, à sept heures il se met au travail; il s'accorde une heure et demie pour déjeuner, et pousse sa journée <\c peinture jusqu'au moment où la nuit vient, pendant l'automne et l'hiver; et jusqu'à sept heures, au printemps et en été. Suivant l'expression savoureuse du Poussin, « il se fait de la peinture une délectation ». La peinture suffit pour lui donner toute la joie intellectuelle qu'il désire, dans l'association complète à ses goûts et à ses habitudes de la compagne, à l'intelligence si élevée, et d'un dévouement si délicat et si tendre. qu'il a choisie, à la mort de la mère de ses enfants, et dans l'affectueuse vénération d'un fils, avocat distingué du barreau de Paris, d'une fille, d'un gendre, et d'un petit-fils, qui lui font une vie familiale, toute de simplicité charmante et d'exquise intimité.
Dans son travail, W. Bouguereau apporte une méthode et une régularité inflexibles. A un de ses élè\es qui lui exposait ses dispositions sincères à mettre les bouchées doubles pour regagner le temps perdu, il réplique paternellement : « Ce n'est point là ce qu'il faut; le procédé est exécrable. Le travail sérieux est fait de calme, de mesure et de persévérance; ainsi, il peut durci- longtemps, et devienl fécond, parce ([d'il est facile. Il faut savoir se reposer, changer de sujet, et se rafraîchir les idées. Quand ou a peint huit heures sur la même toile, ces! assez: pins serait trop, et Ton ne produirait rien de bon. » l'n des tableaux auxquels le maître travaille en ce moment, pour le Salon
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GENÈSE DE LA COMPOSITION io5
de 1900, « le Rêve des Faunes », fournira le thème d'analyse de la genèse de ses compositions. A la fin de l'été de 1898, il revenait de La Rochelle à Paris. Il se réveilla à trois heures du matin. Le train traversait les plaines de la Beauce; des vapeurs flottaient sur les champs, illuminées à leur sommet par les premiers rayons de l'aurore. La brise matinale agitait ces vapeurs, et les faisait ressembler à des apparitions féminines, aux formes blanches et roses, ondulantes, et qui s'évanouissaient lentement, en une longue traînée transparente de fumée caressant la terre. Le spectacle était si féerique, si grandiose, si imprévu, qu'il ne put se retenir d'appeler sa femme pour lui en donner le plaisir. Le soir, après dîner, le maître prenait une plume, et, sur un bout de papier, faisait un croquis de ce qu'il avait vu le matin. Les vapeurs s'accentuaient en silhouettes de femmes planant au-dessus du sol; mais ce n'était encore qu'une sorte de nuée vivante, aux formes indécises. Le lendemain soir, la pensée se précisait, la nuée rampante s'élevait dans le ciel; les figures
faisaient leur ascension vers la lumière La vision avait pris corps.
Alors, à la première heure du jour, dans une esquisse rapide de lignes et de couleurs, toute vibrante, il représentait, sur la rive d'un fleuve, des faunes contemplant une apparition de nymphes blanches, dans les premiers rayons du soleil.
C'est dans ces croquis à la plume ou au crayon, exécutés, le soir, après dîner, sous la lampe familiale, au cours des séances de l'Institut ou de commissions, pour tromper l'ennui de l'attente, pour se distraire de discours inutiles, que le peintre donne les premières formes à la pensée qu'il veut réaliser, et dont il désire garder le souvenir pour l'utiliser éventuellement. « Je cherche constamment, me dit-il, je m'intéresse à tout ce que je vois; et j'y prends ce qui me parait pouvoir fournir un sujet de tableau. On dit que je fais exclusivement de la peinture pour gagner de l'argent; ce n'est pas vrai. Je n'ai pas besoin de gagner de l'argent; j'en ai plus qu'il ne m'en faut, et qu'en peuvent désirer les miens. Mais, j'ai besoin de toujours peindre, peindre comme je vois, comme je sens, et comme je sais. Voilà tout. On paye bien mes tableaux, je ne m'en plains pas; cela prouve que ce que je fais plaît encore. Si on me les payait moins cher, je ne cesserais pas pour cela d'en faire de ma
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façon. » Le sujet de ses compositions est toujours spontané, toujours personnel. Jamais l'artiste n'a accepté, de sa clientèle, une idée ou mi programme, avec livraison à une date déterminée. Il entend l'ester indépendant à tous les points de vue. « C'est bien naturel et très logique, ajouie-t-il avec humour, puisqu'on aime ma peinture, et qu'on l'achète un lion prix. »
Jusqu'à ci' que l'idée qu'il veut rendre soit bien précisée, et réponde exactement à sa \ision. \V. Bouguereau renouvelle ses croquis; il \ en a parfois jusqu'à une vingtaine. S'il a résolu de composer immédiatement le tableau, il en peint une esquisse en grisaille. Alors, il fait venir le modèle, et il crayonne tons les personnages qui doivent entrer dans
la composition; les dessins sont poussés au plus haut point de fini et de délicatesse. Ce travail préparé, le peintre fait un carton au fusain, en grandeur d'exécution définitive, mais avec de simples traits et sans les modelés, dont les éléments lui seront fournis ultérieurement par les dessins d'après nature. Quand la composition est arrêtée définitivement, elle est reportée sur la toile; et le peintre commence à travailler, d'après le modèle, directement, sans mise au carreau. Souvent, la peinture est rapide; parfois, elle est très lente, et il arrive même qu'elle « ne va pas ». En ce cas. W. Bouguereau abandonne sa toile, pousse le chevalet dans "un coin de son atelier, et passe à un tableau nouveau ou déjà entrepris. Une des particularités du tempérament du peintre est la faculté de pouvoir s'abstraire d'un projet en voie d'exécution, de l'oublier comme s'il n'existait plus, et de le reprendre, des jours et même des mois après, avec une nouvelle fraîcheur d'idées. C'est ainsi qu'il a toujours en train plusieurs tableaux, de sujets et de caractères très dille-