L'ECOLE DES BEAUX-ARTS DE BORDEAUX
simples, eu égard aux faits qui m'étaient bien connus, et peu de jours après le jeune apprenti négociant suivait les cours de l'Ecole des Beaux- Arts de Bordeaux. »
Ce que Marionneau n'a point dit, dans cette page, par modestie sans doute, doit être ajouté. C'est que ce fut lui, déjà élève de l'école, qui suggéra avec insistance à son petit camarade rocliellois l'idée d'y entrer, et qui l'encourageait à vaincre les premières résistances de son père. Entre temps, le jeune homme avait changé de commerce; il était engagé chez un négociant en vins qui lui donnait vingt-cinq francs par mois. Cette spécialité nouvelle lui plaisait aussi peu que la première; de plus en plus, il rêvait de faire de la peinture. Un matin, Marionneau conduisit W. Bouguereau dans l'atelier du directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, Alaux, et lui demanda de l'accepter comme élève dans le cours supérieur qu'il suivait, déclarant avec éloquence que le candidat était assez fort pour être admis. Après avoir hésité pendant plusieurs jours, Alaux donna son consentement. Le petit commis assistait aux
cours de dessin et de peinture, de six à huit heures du matin, puis il rentrait diligemment au bureau de son patron, pour travailler aux écritures commerciales. Le soir, dans sa petite chambre, à la lueur vacillante des bouts de chandelles ramassés soigneusement dans la maison et dans le bureau, il dessinait avec acharnement d'après nature et de mémoire. Pour gagner quelque argent, il faisait, entre temps, de petites lithographies coloriées pour la décoration des boites de pruneaux d'Agen, et pour les pots de confiture et de raisiné des épiciers du voisinage.
Au bout de deux ans d'études, en i8445 W. Bouguereau concourait pour la figure peinte, et remportait le premier prix ; Marionneau eut le
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second. Le sujel du concours était un « Saint Roch ». A la suite de ce succès, le jeune artiste se décida à jouer son va-tout. Pour avoir, \ is-
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à-vis de sa famille, une excuse à cette décision, il demanda à son patron une augmentation d'appointements, <|ui lui fut refusée sans hésitation. Après avoir démontré à son père, par cet exemple, que la carrière du commerce des \ins ne permettait pas de vivre, il lui dit qu'il désirait faire de la peinture, assure'' de réussir par la volonté et par l'énergie
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qu'il y apporterait. Le père répondit : « Fais ce que tu veux, mon enfant, mais à tes risques et périls; tu sais bien que je ne peux pas t'aider ».
W. Bouguereau avait dans sa mère un défenseur, un conseiller intime, discret, mais ardent. Femme de haute intelligence, de tempérament énergique et résolu, elle était ambitieuse pour ce fils unique qu'elle adorait, et dont elle avait, la première, reconnu les dispositions artistiques exceptionnelles. Elle-même comprenait et aimait l'art, avec un sentiment instinctif de la beauté des êtres et des choses. Elle subvenait en cachette aux dépenses spéciales que provoquaient les études de dessin et de peinture, au moyen de travaux d'aiguille et de tricot exécutés à ses moments perdus, et qu'elle vendait à des marchands. Quand il y avait une décision grave à prendre à ce propos, qu'il s'agissait de vaincre les hésitations du père inquiet des incertitudes de la carrière de peintre, elle intervenait habilement, et savait toujours réussira faire adopter ses désirs et ses vues. Son influence sur la vie et sur l'œuvre de l'artiste a été constante et immense. Quand elle fut veuve, elle vint habiter avec lui, tenant sa maison avec économie, écartant farouchement les importuns et les indiscrets, afin qu'il put se consacrer tout entier au travail, sans préoccupations ni soucis de la vie matérielle. Jusqu'à sa mort, en iN()<>, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, elle ne quitta jamais l'hôtel de la rue Notre-Dame-des-Champs , que son fils avait fait construire avec les premières économies réalisées.
En décidant son père à lui laisser suivre sa vocation, même à ses risques et périls, W. Bouguereau avail obtenu un grand succès; mais, il fallait vivre, et la solution immédiate du problème se présentait fort mal. Le jeune artiste eut une inspiration originale et ingénieuse. Il pria son oncle de s'enquérir s'il n'\ aurait pas moyen de peindre quelques portraits dans la région. Le brave homme, qui aimait beaucoup son neveu et qui était très fier de ses premiers succès, répondit que cela était fort possible; et il l'invita immédiatement à revenir à Mortagne, lui assurant au moins, comme autrefois, le vivre et le couvert, lui efiet, il présenta son neveu, au titre de lauréat de l'Ecole des beaux-Arts de Bordeaux et comme un portraitiste habile, à quelques riches propriétaires, qui, à leur tour, le recommandèrent à leurs amis. En trois mois, le jeune peintre
fit, à Mortagne, à Saint-Dizant, à Saint-Fort, à Saint-Thomas, ù Saint- Bonnet, à Ciers-Lalande et à Saint-Jean-d'Angely, trente-trois portraits à l'huile, qui lui rapportèrent neuf cents francs. Tout avait été bénéfice dans cette première campagne artistique. Ses modèles le nourrissaient; et, au besoin, quand il se trouvait trop éloigné de Mortagne. le logeaient. Lors du tirage au sort du jeune artiste, une parente de sa mère, Mme Monlun, de La Rochelle, l'assura pour neuf cents francs. Il tira le numéro 12, qui devait le conduire à la caserne pour sept ans; sans cette générosité, il aurait, vraisemblablement, été perdu pour l'art. Au moyen de l'argent qu'il avait gagné en Saintonge, W. Bouguereau put faire le voyage de Bordeaux à Paris, où il arrivait fin mars 1H4C1.
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