‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 15 sur 28 · Polyphonie de Wagner, je te salue l · texte numérisé non relu

Polyphonie de Wagner, je te salue l

Tu m'étais apparue au 3* acte seulement de Tristan et Yseult; ici, dès les premières sonorités de l'ouverture, tu domines, tu triomphes et tu ne finiras plus.

On sait combien cette polyphonie est la caractéristique du génie de Wagner; mais, si les champignons ou les roseaux poussent vite, il n'en est pas de même pour les chênes ; la force est la compagne de la durée, et, comme le dit le proverbe, le temps ne respecte que ce qui a compté avec lui. Je reprends toute ma chronologie, toute ma logique. Période préparatoire, dont je ne retiens même pas les dates et les lieux, période des Fées : je les ai entendues il y a quelques jours à peine, et il ne m'en reste déjà plus ni un sentiment ni une note.

Première période, Dresde; Tannhavser m'a peu charmé, et lorsqu'on l'a redonné pendant mon séjour, je me suis abstenu; il me suffisait, et il me suffira pour ma vie entière de cette seule audition. Enfin s'ouvre la seconde période; après la Saxonne, la Bavaroise ; nul plus que

moi n'admire Tristan; il y a la pensée, la tragédie, l'amour, la légende, la pitié, la douleur; mais il n'y a pas la polyphonie, sinon au 3® acte. Donc la voici à Nuremberg ; elle se développera plus encore dans Siegfried et dhiis le Crépuscule y grandissant toujours, s'exaltant, à ce point que non seulement je l'entends, mais je la vois, je la touche, je la respire ; elle a le parfum .des roses de l'Orient ; je la bois, elle a la saveur de ma vieille eau-de-vie. Peut-être dans Parsifal^ toute belle encore et sublime, elle se pliera un peu, se purifiera, touchera ses lèvres comme d'un charbon de feu, ainsi qu'il convient au moment du passage de la vie dans la mort, du temps dans l'éternité.

45. — Il y a un secret chez Wagner : pour le dérober et le connaître, pour s'emparer de cette flamme céleste, il faudrait un compositeur musical. A défaut, j'en disserterai en philosophe, la philosophie, comme l'a dit Descartes, permettant de parler avec autorité sur toutes choses. Il n'y a pas d'architecte, il n'y

a pas de constructeur pareil à Wagner. Il se joue avec les assises cyclopéennes, mégalithiques, et il les place en bon ordre à côté les unes des autres; ou y installera à volonté les tours ISotre-Dame, la cathédrale de Cologne, le Cotisée . De ses étreintes puissantes et vigoureuses, de sa poigne de fer, il saisit d'abord les premiers principes des choses; il s'empare des quatre éléments, oxygène, carbone, hydrogène, azote ; voulez-vous dire comme les anciens l'air, le feu, l'eau, la terre? Et il crée le monde. Ensuite viendront ou ne viendront pas les flores, les faunes, les humanités. Parfois, il me paraît que Siegfried n'en finit pas de forger à nouveau le glaive brisé de Siegmund, que Tristan, après le coup dont Ta frappé Melot, prolonge beaucoup ses agonies, et que peutêtre Walther aurait pu ne pas chanter sept fois sa romance; Kundry, de même, séduit pendant des heures Parsifal, qu'elle ne séduit pas. Et puis je me tais, c^r, je le répète, il y a ou il n'y a pas des mélodies, des harmonies, et toutes

les variétés des phonies, mais une chose reste et elle me suffit, cette première pierre que dans les fondements de son œuvre a posée Wagner; elle est de diamant, et ce diamant, il en est l'inventeur.

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