L'OR DU RHIN
46. — Le Ring des Nibetungen ou la tétralogie^ l'œuvre capitale du maître de Bayreuth, repose sur la mythologie Scandinave. Nous ne connaissions guère jusque-là dans nos deux
origines du Nord et du Sud, germano-scandinave et gréco-latine, que la plus ancienne, la plus célèbre. A cette ancienneté elle doit d'ailleurs en partie son illustration. Rapprochons l'une et l'autre. La première commence nvec Homère, elle se continue d'abord avec les grands tragiques de la Grèce, ensuite avec les grands poètes de Rome, Lucrèce, Virgile, Ho-
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race, Ovide ; puis parle génie de la Renaissance et du XVI® siècle, du domaine de la poésie elle passe dans la peinture. Après que déjà elle avait reçu la gloire de la statuaire, elle est investie comme d'une nouvelle immortalité par toutes les écoles de Pérouse, Florence, Rome, Parme, Milan, Venise, qui transmettront leurs enseignements, qui légueront leurs pinceaux, leurs palettes,* à Madrid, Anvers et Amsterdam.
Dieu dont l'arc est d'argent, Dieu de Claros, écoute : Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.
Comparez avec les Eddas qui, recueillies seulement aux xf et xin'' siècles, ont ensuite disparu dans les ténèbres, et se sont endormies du plus profond sommeil jusqu'au xvii® siècle ; comparez avec le maître du Walhalla ; il nous apparaît tout d'abord comme borgne, c'est-àdire infirme, difforme, entouré de loups et de corbeaux ; comparez avec les Walkyries, ses
filles; elles hurlent, montées sur leurs coursiers sinistres, elles boivent dans des crânes le sang des morts. Ah ! qui me rendra Taigle de l'Olympe, les lions de Bacchus, les colombes d'Aphrodite !
Toute mythologie, on le sait, qu'elle soit barbare ou cultivée s'échappe toujours du sein profond de là grande mère Nature, elle en est pour l'humanité le premier contact : sensibilité naïve, imaginations confuses, connaissance obscure et primitive. Il s'agit donc toujours, sous des formes variées, appropriées, des quatre éléments, l'air, le feu, l'eau, la terre ; de là les quatre parties ou tableaux du Rheingold.
L'air, il est représenté par les dieux et les
déesses, Wotan, Donner, Froh, Loge, Fricka, Freia,Erda, par cet arc-en-ciel du dénouement, sur lequel ils se promènent, allant vers leur séjour du Walhalla. Le feu, ce sont les Nibelungen proprement dits, les nains Albérich et Mime, forgerons, mineurs, métallurgistes, les successeurs de Vulcain. L'eau, les filles du Rhin elles-mêmes, Woglinde, Wellgunde,
Flosshilde ; elles ont leurs partisans et leurs admirateurs; laissez-moi préférer leurs sœurs aînées les Océanides, lorsque, dans Eschyle, elles entourent et consolent le Titan injustement enchaîné sur son rocher solitaire. La terre enfin est représentée par ces architectes, constructeurs, maçons, qui se nomment Fasolt et Fafner, deux géants : c'est à eux qu'appartient la victoire, c'est à eux qu'échoit le trésor, ce trésoéternel toujours rêvé par les peuplades barbares, dénuées, errantes. Voici donc la circulation du vieux métal non plus entre l'agriculture, l'industrie, le commerce et la finance, mais dans la mythologie de l'Islande. Les nains le dérobent aux filles du Rhin, et les dieux aux nains, afin de le donner aux géants comme prix du Walhalla.
47. — Ma métaphysique distingue constamment Tordre logique ou de prééminence et l'ordre chronologique ou de durée (je démontrerai plus tard que les deux ordres se confondent chez Wagner). Rappelons ici
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quelques dates, elles sont pleines d'enseignements, elles sont révélatrices : F Or du Rhin, \ 854; la Walkyrie^ i 856 ; Tristan et Yseult, 1865; les Maîtres chanteurs ^ 1868. N'oublions pas qu'un certain maître de chapelle royale de Munich a été nommé en 1867, et qu'il a démissionné en 1869. Quant à Wagner, son apothéose est l'année 1870, elle a été marquée à la fois par son mariage et par la naissance de
ce fils si désiré, si fêté, Siegfried. Cette même année, la Walkyrie^ qu'avait précédée l'Or du Rhin, en 1869, a parachevé la gloire et le bonheur du maître.
Je reviens. J'ai un système: aimez-vous les tas de poussière ou les monceaux de menue paille? Pour moi, il me faut un ensemble, un tout solide et compact, une indissolubilité, une indivision, une unité ; le génie de Wagner a toujours été en grandissant, d'un développement laborieux, lent, douloureux ; sans doute, au jour le jour il amassait des trésors de poésie, de drame, de mélodies, d'harmonies, de lyrisme.
de polyphonie, et ces trésors, plus ou moins, demeuraient enfouis, inconnus. Un jour une flamme est descendue, un jour dans l'île perdue de la Tempête, — lisez Shakspeare,— à Fernando est apparue Miranda: alors,, après
qu'a été acclamé Tristan triomphe Walther.
Puis, jç n'en sais rien, mais je l'affirme, le maître reprend les œuvres terminées, orchestrées, qui avaient précédé: l'Or du Rhin^ la WalkyriCy Qi il nous les donne, et elles sont représentées sous des apparences renouvelées, sous une forme plus haute et plus belle.
Mon système est inébranlable. Le couronnement qui a suivi les deux manières de Dresde et de Munich, Bayreuth, l'emporte et domine avec Siegfried^ le Crépitscule^ ParsifaL Mais à Munich il y a quelques difficultés, quelques périls, parce que la Gornouailles et la Franconie ont été créées chacune d'elles d'un seul coup, d'une seule parole, tandis que les deux premières parties de la tétralogie ont été reprises à plusieurs fois, que le commencement et la
fin comptent une période de dix-sept années.
Dans cette échelle mystérieuse des années et des œuvres, que montent et descendent les anges entre la terre et le ciel, je suis donc tenté de marquer ainsi les degrés : le Vaisseau- Fantôme y Tannhauser^ Làhengrin^ Tristan et Yseulty les Maîtres chanteurs, F Or du Bhi?i, la Walkyrie, Siegfried , le Crépuscule, ParsifaL Toutefois, me réservant pendant quelque temps encore, je ne Tose pas aujourd'hui.
48. — La solution du problème est de fusionner en une seule entité le Rheingold et la Walkyrie : j'ai alors les neuf degrés d'une progression, d'une ascension, depuis le Vaisseau-Fantôme jusqu'à ParsifaL