LA WALKYRIE
49. — Wagner ne s'est élevé à la sainteté, au ciel, que vers les approches de son propre dénouement; j'entends parler de la coupole du Graal et de Parsifal. Dans son œuvre capitale, la tétralogie, je suis disposé à négliger ses dieux : Wotan a ses partisans et ses admirateurs, il m'est impossible de me ranger parmi eux, pas plus que de m'attacher à aucun des habitants ou habitantes du Walhalla, à aucune des Walkyries, Helmwige, Gerhilde, Ortlinde, Waltraute, Siegrune, Grimgerde, Schwertleite , Rossweisse, sauf cette exception unique, Brunehilde; d'ailleurs, au-
tant et plus que les autres elle participe des choses terrestres : plutôt qu'une Minerve ou une Diane, — une Hermione, uneAndromaque tout aussi grande, tout aussi belle. A côté de rhéroine se placera plus tard le héros Siegfried. Elle apparaît donc tout au commencement du Ring comme fille, plus tard amante , épouse, victime expiatoire; c'est sur son bûcher, sur son corps inanimé que se fermera le rideau final, en la troisième journée; nous sommes aujourd'hui à la première, que je ne sépare jamais de son prologue, de sa soirée préparatoire, le Rheingold.
Wagner a commis ici une faute, et à ma connaissance, cette seule fois. Savant et habile, ingénieux, diplomate, il réserve toujours pour la fin l'ultimatum de sa poésie et de sa musique, de son génie. Ainsi a-t-il fait pour Tristan^ pour X^^Maitres chanteurs^ Siegfried^ Gôtterdàmmerung^ ParsifaL Dans la Walkyrie^ au contraire, ce que j'aime le mieux, ce ne sont pas les derniers chants, les dernières sonorités.
c'est au contraire le i^^ acte. Cet acte d'ailleurs, avant mes voyages en Allemagne, m'avait révélé Wagner dans l'un de nos concerts parisiens ; j'ai eu l'occasion d'en parler.
50. — Il s'agit donc du duo ou dialogue entre Siegmund etSieglinde. Mes comparaisons, on le sait, m'arc-boutent : j'avais deux jambes, elles m'en donnent quatre. Alors, comparons avec le second acte de Tristan dans le palais d'Yseult et les bocages qui l'entourent pendant la chasse imprudente ou perfide du roi Marke, avec le dernier acte de Siegfried ^ lorsque, le héros ayant traversé la muraille de feu et délivré Brunehilde, éclate leur amour.
Il faut toujours que je distribue des prix : je donne le premier à la scène d'où Siegfried prendra sa naissance; elle a je ne sais quoi d'étrange et d'âpre, elle nous entr'ouvre comme les dernières profondeurs, les sanctuaires suprêmes où s'accomplit l'union de l'homme et de la femme, où se replie, se réserve et s'enveloppe l'amour.
Je pleure aux attendrissements, aux enlacements, aux unions de Tristan et d'Yseult, de Siegfried et de Brunehilde. Hier, je n'ai pas pleuré au spectacle de « l'intérieur de cette vaste salle, bâtie tout autour du tronc robuste d'un frêne )),et dans laquelle se trouvent Siegmund et Sieglinde. ♦
Pourquoi ? je vais le dire bien simplement.
C'est que je ne m'attendris jamais, dans les plus vives émotions, dans les plus fortes secousses de ma vie, qu'elles soient réelles ou fictives, qu'elles soient de l'art ou des frémissements, des affres de mon âme, de ma chair.
D'où vient cette beauté suprême dans le drame lyrique de la Walkyrie, autour du tronc de ce frêne, sur ce large banc attaché aux parois de l'habitation? C'est quej'ai vu et entendu quelque chose des miracles de ramour,des mystères de la création. Il connaît mal Tunivers, il connaît mal rhumanité, celui qui, dans l'amour, n'en comprend que les joies, les voluptés, le bonheur. N'oublions jamais que l'amour est créa-
teur et que dans toute création, s'il y a quelque chose qui commence et arrive, il y a quelque chose aussi qui s'en va et finit. Je doute que le bon et doux Haydn, dans son chef-d'œuvre la Création^ nous Tait dit; mais allez à laSixtine, à son plafond, regardez, contemplez la création d'Adam, la création d'Eve; et le génie profond, douloureux, austère de Michel-Ange vous aura tout appris avec la naïveté joyeuse et qui s'é-
lance de la femme, avec la mélancolie accablée, et qui hésite, de Thomme.
Lorsque je me saisis de toutes mes forces de philosophe, au delà de Descartes et de Platon j'arrive à Pythagore et à mes chers amis les nombres. Dans leur série, leur évolution, leur progression, symboles et signes de l'ascension indéfinie, universelle, 9 vaut mieux que 8, et 7 que 6. Pourquoi, cependant, avoir abandonné, trahi, méconnu les petits au profit des grands? Les routes de l'histoirC; qu'il s'agisse de la terre ou des cieux, sont toujours remplies de ruines, de spectres et de cadavres.
51. — La polyphonie maîtresse et souveraine éclate jusqu'ici dans les Maîtres chanteurs : toutefois, à celle de Tristan je préfère celle de la Walkyrie. Je l'ai dit, cette polyphonie n'apparaît guère dans le premier chefd'œuvre de Wagner qu'au S"" acte, elle remplit d'un bout à l'autre les Maîtres de Nuremberg^ elle se trouve aussi dans toute la Walkyrie. J'ai remarqué plus particulièrement la dernière scène du 1®*^ acte, sur laquelle on ne saurait trop insister, mais aussi la fin, lorsque Wotan, malgré la condamnation sévère, injuste, qu'il a prononcée contre sa fille, lui prépare cependant son rocher et surtout ses armes, avec des sollicitudes, non pas seulement d'un père, mais comme d'une mère. N'oublions pas l'ouverture, puisque le maître, ce qui d'ailleurs est un tort, est plutôt instrumental que vocal : toutes les ouvertures, tous les préludes sont de premier ordre et la perfection elle-même.
52. — L'un de mes amis, comparant les représentations de la Walkyrie en France
et en Allemagne, les directions de M. Colonne et de M. Lévi, me disait : « Au l^^ acte, à la différence des autres, il n'y a eu aucune coupure : cependant ce l^'' acte, à Munich, dure 7 minutes 5 secondes de plus qu'à Paris. » On approuvait d'ailleurs cette différence dans les mouvements, cette prolongation. De môme, il y a beaucoup de Français ici; leurs propos sur la muraille de feu qui a été figurée de telle ou de telle autre manière, sur la machinerie, les décors, les costumes, les parallèles entre les violons et les contrebasses, les flûtes et les grosses caisses, le diapason aussi et le timbre des voix, constituent tout le principal de leurs conversations. J'en demande pardon au lecteur, et aussi aux comptes rendus que je trouve dans tous nos journaux sur le théâtre de Munich , mais il m'est impossible de me mettre à l'unisson et d'arriver à cette conception de l'esthétique. 53. — Voici l'Anthologie wagnérienne ou les Illustrations et les Heures pour un critique d'art, pour un poète musicien, après qu'il aura
joué et rejoué, de la première note à la dernière, l'œuvre entière de Beethoven et de Bach. — A. Le Couronnement de Parsifai sous la coupole du Graal, avec les trois chœurs superposés des chevaliers, des adolescents et des enfants. B. Dans Gôtlerddmmerung la marche funèbre de Siegfried et, sur le bûcher où gît, en une blancheur éclatante, son cadavre, la mort, le sacrifice de Brunehilde. C. Le ciel domine la terre, de même que la mort surpasse la vie; moins haute et moins belle que leur mort, leur vie en son extase, en ce dialogue d'amour de Siegfried et de Brunehilde : le héros, ayant traversé la muraille de feu, délivre Brunehilde sur son rocher, du sommeil dont l'avait frappée Wotan. D. Dans l'intérieur d'une vaste salle bâtie tout autour du tronc robuste d'un frêne, sur un large banc attaché aux parois de l'habitation, Siegmund et Sieglinde préparent la naissance de Siegfried. E, L'union heureuse de Walther et d'Èva, après que les Maîtres chanteurs de Nuremberg, sous la conduite du cor-
WAGiNER A MUxNICH. «7
donnier, poète et musicien, Hans Sachs, ont célébré le choral biblique, et que les corporations, sur les bords de la Pegnitz, ont inauguré leurs danses et leurs jeux. F. Aux plages tragiques et sablonneuses, avec leurs roches noires, de la Cornouailles, du château de Karéol, les chants des marins et des pâtres ayant cessé, tombent l'un sur Tautre, inanimés, mourants, Tristan et Yseult : le roi Marke leur pardonne et les bénit.
54. — Je connaissais le musicien et le poète, puis j'ai découvert le critique et le philosophe, enfin le décorateur et le peintre, la plasticité : cependant elle me crevait les yeux, mais voilà : ce n'est pas la première fois dans mes études que les arbres me cachent la forêt, les détails un ensemble. Comme le Parthénon domine Athènes, le théâtre de Bayreuth s'élève au-dessus des campagnes et des vallées de la Franconie, au-dessus de ce parc ombragé, de ce bois sacré qui l'entoure. J'entre, le drame lyrique commence ; je suis la foule, le peuple, —
pour moi les ténèbres; — les héros et les dieux qui remplissent la scène se tiendront seuls dans la lumière. Est-ce que ces lignes d'architecture, est-ce que ces ombres et ces rayons, ce coloris, ne forment pas le génie même des arts plastiques? Wagner est l'esthétique universelle.