Dès ma première audition, je n'a
WAGNER A MUiNICH. 71
vais plus rien à apprendre des beautés du i^^ et du 3® acte : le second au contraire m'avait un peu échappé et je dirai pourquoi.
J'ai imprimé que je n'aimais pas les bouffes, pas plus le Belzébuth de Dante que le capitaltie Jean FalstafF de Shakspeare; je les chasse du théâtre et de l'armée. J'ai imprimé que seuls Aristophane, Cervantes, Molière, avaient su transformer ces fils grossiers et de chanvre qui font remuer les bras, les jambes et les têtes des marionnettes, en des fils d'or et de soie. Dès lors ces imaginations delà primitive humanité, ces nains et ces géants m'embêtent. Or^ dans tout le second acte, Mime et Fafner remplissent beaucoup trop le devant de la scène ; puis, enfant de Paris, ici je confesse la faute, le préjugé : un oiseau qui chante, soit; mais qui parle, et longuement, cela m'étonnait sur mes boulevards. Eh bien ! cet oiseau magique nous fait entendre des sonorités et des strophes touchantes, sublimes; c'est la trouvaille de ma deuxième audition. Cher et charmant oiseau
qui conduis Siegfried vers Brunehilde, je t'entendrai toujours.
57. — Après que j'avais bien pleuré au dénouement, que faire? Des intimités, des profondeurs de mon âme qui entrait en extase, tout d'un coup, à mon insu, se sont élevées vers le ciel des prières suppliantes et reconnaissantes, et c'est pour la première fois qu'au théâtre cela m'arrive.
58. — Je connais bien chez Wagner, et cela se voit du premier coup, le poète et le musicien ; mais il y a un troisième personnage que je n'avais pas assez considéré, le critique ; or cela importe beaucoup.
Rapports avec Dieu. — Il n'a pas de culte, il est spiritual iste.
Le portrait de Schopenhauer en face de Cosima à Wahnfried est un trompe-l'œil : Schopenhauer l'a touché sans le pénétrer : au fond, il célèbre les héros, les saints ; il est plutôt optimiste ; mais il a tant lutté, tant souffert !
Sur son tombeau, de même que dans sa vie.
il nW a pas la croix; du moins a-t-il évité cette pyramide ridicule, stupide, dont il a été question à Rome, en Corse et à Moncalieri en 1891.
Rapports avec son âme. — Sa marque, le travail, la bataille et la victoire.
Rapports avec Thumanité/ — Quoiqu'il ait commis une faute grave, très grave, que celui qui est sans péché lui jette la première pierre: dans tous les cas, ce n'est pas moi. Il a aimé, et, pendant près de vingt années, il est demeuré fidèle à son amour.
Rapports avec la nature. — Tout artiste se trouve fort engagé avec elle ; il a su cependant échapperàses prises, s'élever plus haut qu'elle.
Après les grandes divisions, pensons aux petites : cela tient à mon dernier paragraphe, à la nature. J'aime le tombeau de son chien auprès du sien. Voilà que je suis en train de lui pardonner sa couturière : j'ai proclamé que le temple de Bayreuth était le premier sanctuaire de l'art en ce siècle.
Plus je le regarde, plus je Tétudie, plus il grandit : voilà qu'il me domine tout autant que Beethoven, Bach, Corneille, Shakspeare, Dante.
Ce qui me sépare le plus de lui, c'est la croix absente sur le marbre de son tombeau ; je voudrais qu'un jour son fils l'y gravât. Et puis il est pardonnable, son erreur étant l'erreur capitale, mortelle, du siècle où il a vécu. Au moment où je dicte ces lignes, Munich, à mon grand âge, tout à l'heure soixante-quinze ans, dépassait mes forces. Je suis malade, je suis sur le grabat ; mais tout près de moi, j'ai cette petite croix d'or dont je ne me sépare jamais. Qui sait? Peut-être je vais mourir: je la lègue à Wagner.