‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 20 sur 28 · LA GÔTTERDÂMMERUNG. — DEUXIÈME AUDITION · texte numérisé non relu

LA GÔTTERDÂMMERUNG. — DEUXIÈME AUDITION

59 . — Wagner, en son fond , malgré ses rayons , a des ombres. Parsifal est son apothéose propre ; — dans Tristan^ il y a du bouddhisme ; — cet anneau du Nibelung est de même un symbole bouddhiste, le serpent qui mord sa queue. Or je persiste, malgré quelques modes du jour, à ne rien conserver de Tlndoustan, sinon Sakountala.

60. — Puisque la polyphonie est la marque de notre auteur, je ne crains pas d'y insister. Dans mes méthodes et mes analyses, après cette synthèse, cette caractéristique, j'arrive

aux divisions qui vont suivre, m'attachant seulement à la tétralogie, à laquelle s'adjoint pour moi une trilogie : le Rheingold^ la Walkyrie^ Siegfried y la Gôtterddmmerung ^ Tristan ^ les Maîtres chanteurs^ ParsifaL

Je retourne à l'ordre chronologique dont je ferai, selon mes coutumes, un ordre logique, prééminence et durée. Le maître dans Tristan n'a pas encore précisément inventé, découvert sa polyphonie; je ne la trouve qu'au 3® acte. Lorsqu'il passe aux Maîtres chanteurs ^ de 1865 à 1 868, il s'est tellement approprié les sonorités variées, multiples, innombrables, indéfinies; avec de tels ordres et de tels commandements il les réunit, il les sépare, il les diversifie, il les identifie, que nous touchons presque aux abus, à l'excès. Alors intervient la tétralogie tout entière ; d'un bout à l'autre elle forme un ensemble, une totalité ; et, dans cette existence commune, indivisible, il se produit un incessant et quadruple crescendo. La musique de la Walkyrie l'emporte sur celle du Rheingold^

Siegfried sur Brunehilde^ et la Gotterdàmmerung sur tout le reste ; il nous conduit à des sommités au-dessus desquelles il n'y a rien. Je me trompe, il reste, après la souveraineté, après la toute-puissance, après la troisième scène du 3® acte du Gi^épuscule des dieux, non plus à fortifier, mais à purifier. Cette atmosphère toute pleine et vivifiante, comme robuste, ce soleil à son zénith est fatigant, excessif, on peut les tempérer, adoucir : c'est Parsifal. A Bayreuth, j'avais prononcé : c'est le dernier mot; mais je ne comparais qu'avec Tristan et les Maîtres chanteurs; avant de juger définitivement il faut que je retourne à Bayreuth.

61. — Lapolyodie. Il faut bien que j'invente des mots nouveaux puisque j'assiste à des choses nouvelles. D'ailleurs ici, lorsque je quitte le lyrisme pour prendre le drame, je me sens plus à mon aise, et je vais plutôt critiquer. En vérité, c'est une prodigalité, une accumulation qui confine au désordre. Nous n'avons plus les géants, puisque, après que l'un avait tué l'autre,

Siegfried a occis le survivant; mais il nous reste les nains, les filles du Rhin, les héros, les dieux; nous avons de plus les Nornes, très intéressantes au lever du rideau. Que n'avonsnous pas encore de plus?... et des personnages dont je me serais passé : des Nibelungen d'une première sorte, nous arrivons à une seconde; des mineurs métallurgiques et forgerons de la première humanité aux invasions barbares des premiers siècles historiques de notre ère, les Burgondes, les Huns, que sais-je?Des chœurs d'hommes, des chœurs de femmes, des unions qui s'entre-croisent et s'échangent, Siegfried avec Goutrune, Brunehilde avec Gunther, les Guibichen : je n'y comprends plus rien.

Je parlais de la primitive humanité. Vainement on avait tenté d'y construire la tour de Babel : Wagner en a édifié deux, l'une pour la musique et l'autre pour la poésie.

62. — Kant et Schopenhauer. Le maître de Bayreuth en vérité serait trop grand si.

après avoir réussi à tel point, — malgré quelques réserves et quelques critiques, — comme musicien, poète, critique d'art, architecte et peintre, politique, il avait encore été un philosophe. Il l'est et il ne l'est pas : je m'explique.

Wagner trouvait sur le sol natal, dans les milieux ambiants et les traditions de l'Allemagne, deux philosophies, la première vraie, la seconde fausse : d'une part Leibniz et Kant, d'autre part Hegel et Schopenhauer. Entre l'une et l'autre, en définitive, il n'a pas su choisir, oscillant et se balançant constamment entre les deux : j'en ai donné des preuves au courant de cet écrit. Comment a-t-il vécu, comment est-il mort, entre le génie de l'Asie et le génie de l'Europe, entre les clartés de Platon, de Descartes, de Leibniz, entre les ténèbres de Brahma, de Bouddha, et de son ami le philosophe de Francfort, dont on conserve à Wahnfried, en une aussi belle place d'honneur, une aussi belle image?

63. — Vrri et mulieris conjunctio. J'hésite donc entre le dénouement de Parsifal et le dénouement de la Gôtterdàmmerung . Pour l'un, il n'y a plus que ma mémoire; pour l'autre, il y a toute ma vie, toute mon âme; mon arrivée à Munich dans les premiers jours de septembre et ma première audition , mon départ du 1'"'' octobre et mon audition finale. Je comprenais, j'admirais d'autant plus et mieux Brunehilde, qu'en un certain sens je m'unissais, je m'identifiais avec elle, avec sa mort volontaire, avec son sacrifice, que sous beaucoup de rapports j'étais, autant qu'au théâtre et à Munich, — à Paris et en ma demeure.

Entre zéro et l'infini, entre le néant et Dieu, se placent et se disposent les univers, les humanités, les indéfinités. Elles détiennent le beau, le vrai, le bien; elles renferment le mal. Pater noster qui es in cœlis, sanctificetur ^ répète chaque matin et chaque soir, sur la surface entière de la planète Terre, la civilisation : mais elle dit aussi : Libéra nos amalo.

Le mal, sous toutes ses formes et sous toutes ses manifestations, remplit notre existence; il se présente en nos enfances, nos faiblesses, nos maladies, nos infirmités, nos vieillesses, nos décrépitudes, il se rencontre en nos fautes, il se trouve en nos séparations. Nous marchions tous les deux dans la plénitude de nos facultés, dans l'accomplissement indivisible de nos destinées; nous faisions nos moissons, nous faisions nos vendanges. Que se passe-t-il, que s'est-il passé? Des ténèbres, des frémissements, des sanglots, des affres... Je me réveille, je suis seul.

(( Mon cher Seigneur, venez prendre auprès de moi votre place accoutumée », dit une héroïne célèbre. Sans l'Évangile, sur le drap mortuaire, je serais venu prendre ma place accoutumée, et j'y serais resté.

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