‹ Wagner à Munich, Francfort, NiceChapitre 21 sur 28 · A MON AMI VINCENT D'INDY · texte numérisé non relu

A MON AMI VINCENT D'INDY

Sommaire. — A. Ma psychologie individuelle : le vrai, le beau, le bien. — B. Beethoven ouThéroïsme, 1841 ; Bach ou la sainteté, 1884 ; Wagner ou la nature, 1889. — C. Wagner, le poète et le musicien. — D. Le poète, ses héroïnes créées, de Brunehildo à Senta. — E. Le musicien, sa polyphonie se fortifiant, de Tristan au Crépuscule, se purifiant dans Parsifal, — F, Fusion de la polyphonie, de la sainteté, de l'héroïsme. — G. Un calembour sublime sur les deux mots fal eipai'si.

64. — En vérité, je commence à croire que Wagner, à qui jusqu'en ces derniers jours je préférais Beethoven et Bach, prend la première place et occupe le sommet de Tune de ces pyramides dont j'aime tant l'édification. Toutefois, la Muse n'appréciant pas mes formules algébriques et mes constructions renouvelées

de la géométrie, de la vallée du Nil et de Chéops, je m'arrête et je me tais. Je me rends justice lorsque je déclare que ma caractéristique n'est point l'esthétique et le beau ; c'est elle, c'est la Muse qui les a introduits dans ma vie en 1853 ; jusque-là, j'étais un philosophe, depuis 1833, depuis le lycée Sainte-Barbe-Rollin et la maîtrise de celui que j'appelle mon second père, le cartésien et platonicien Augustin Sénac.

Guenille si l'on veut, mon histoire intime, ma psychologie individuelle m'ont toujours été chères, et je terminerai ce souvenir rapide en rappelant que, depuis 1891, ma dominante est la recherche et la pratique du bien, la création du Musée social sous l'inscription : Pate7% fratres.

65. — Je reviens à la musique et à Wagner, qui sont l'objet propre du présent essai. Depuis la loge du Conservatoire où me donnait place avant 1848 le meilleur ami de ma jeunesse, Henri Fournier, devenu sénateur et ambassa-

deur, je n'ai jamais cessé d'entendre, d'admirer Beethoven, la 9® symphonie, son œuvre entière depuis la première note jusqu'à la dernière, ses * trois manières; et, ayant enfin traversé, franchi les doutes, les hésitations qui me sont familiers, c'est la dernière manière, qu'après l'avoir qualifiée de démente et de folle, je préfère. Je fais de même pour le maître de Bayreuth chez qui aussi je distingue trois manières. Pour Raphaël, au contraire, je m'en suis toujours tenu et je m'en tiens toujours à la seconde, à la Pietà Borghèse.

Après Beethoven, longues années après, ayant édifié ma Sainte-Chapelle, avec son acoustique très étudiée, son orgue et son orchestre invisibles, — j'ignorais Bayreuth à cette date et je me félicite de m'être rencontré sans le savoir avec son invention de génie, — j'ai reconnu que le maître de la musique sacrée, de l'orgue, se trouvait à l'école Saint- Thomas de Leipzig; constamment je l'ai écouté, attentif à l'interprétation d'un disciple digne de

ce maître M. Guilrnant; puis je l'ai fait entendre à mes amis, à mes relations, dans mes vingt concerts spirituels, 1884-1895 ; je me suis approprié, avec le concours de MM. Guilmant et Maurice Bouchor, quelques-unes des plus belles cantates, plus la Passion selon saint Jean que le premier j'ai fait connaître, après son existence de presque deux siècles, à un public de la France et de Paris.

66. — Ceci est pour expliquer comment j'ai compris Wagner seulement dans mes vieux jours et lors du pèlerinage que j'ai accompli, cédant à la demande si souvent répétée de la compagne de ma vie, de Celle qui n'est plus et dont le génie, — je prends le mot au sens antique, — dominait tellement le mien :

Mon génie étonné tremble devant le sien.

Je le répète, Bayreuth, en 1889, a fait de moi ce néophyte disposé, sinon à renverser les statues du passé, du moins à s'en séparer et détourner quelque peu. Peut-être je mour-

rai comme j'ai vécu sur le cœur de Beethoven et de Bach; aujourd'hui c'est celui de Wagner qui m'affermit, m'enthousiasme et me console; car je n'oublierai jamais que l'art est consolateur, depuis surtout que ma pensée, — elle l'est si rarement, — a été comprise par l'un des maîtres de la musique en la période contemporaine,^ Vincent d'Indy.

J'ai entendu dans la Franconie, j'ai entendu à Munich cette polyphonie inconnue jusqu'à Tristan et Yseult. Elle a été, à partir de ce drame lyrique, se modifiant, se développant et se prodiguant de plus en plus, de même que, sur l'Olympe, le maître des dieux et des hommes, Zeus, assemble les nuages, les tempêtes et la foudre, — jusqu'à l'accomplissement de Siegfriedei du Crépuscule^ jusqu'aux illuminations, aux rayonnements et aux allégeances de Parsifal.

Wagner a construit et parachevé, à la différence de l'humanité primitive, deux tours de Babel : l'une pour la musique, l'autre pour la

poésie; il s'est même essayé dans la critique d'art et la philosophie; mais en vérité, ce serait trop pour un seul homme, et ici il a échoué. Qu'il lui suffise, dans son bois sacré, d'avoir élevé ce temple unique avec son orchestre invisible, ses ténèbres pour le Demos et la lumière pour le drame lyrique, ses héroïnes, ses héros.

67. — J'ai besoin d'insister sur ce drame, sur cette poésie. Je ne me suis guère amusé, dans ma longue existence, à imiter Alcibiade, à couper la queue de mon chien, et ceux qui ont cru que je l'avais fait lorsque j'ai imprimé que le grand poète de l'Allemagne, ce n'était pas le sceptique Goethe, mais l'inspiré Wagner, se sont trompés. Puisqu'on ne me lit pas, il faut bien que je me lise moi-même et que je me relise. J'ai dit, — peu importent les termes et je cite de mémoire : — Le génie participe de la puissance divine, il est créateur; Sakountala, la Sulamite, Andromaque, Antigone, Iphigénie, les Océanides au Prométhée d'Es-

chyle, Béatrix, Juliette, Ophélie, Desdémone, Imogène, Pauline, Chimène, vous vivez, vos yeux brillent, vos lèvres ont des baisers. Quels longs entretiens, quels dialogues interminables n'ai-je point eus avec vous, soit en tête à tête, soit en des chœurs sublimes, dans ces jardins, sur ces terrasses, entre la mer et les Alpes, que moi aussi j'ai créés et qui sont dignes de vous. Quelles compagnes vous ont donc été données par Goethe, Schiller, Byron, Lamartine, Victor Hugo, j'en ignore; et alors jamais je ne consentirai à les nommer grands. Tu es grand, ô mon Wagner, dans la poésie comme dans la musique, et je le démontre.

Aussi fécond, aussi inépuisable que Shakspeare, Wagner, comme poète et comme créateur, nous a donné Brunehilde, non seulement Brunehilde qui se présente la première de toutes (et dont je suis, quoique m'exposant à être pourfendu par Siegfried, éperdument amoureux), mais encore la douce et tendre Èva, la passionnée et douloureuse Yseult; cette

autre, cette nouvelle Psyché, nullement inférieure à la première, Eisa; cette victime du dévouement et du sacrifice, Elisabeth; enfin l'évoquée et retrouvée non pas sur la terre, mais dans les cieux, Senta.

68. — Quant à sa musique, elle est la polyphonie, et comme il se mêle toujours à mes élans d'art quelque réserve de philosophe, après l'avoir élevée, glorifiée, je vais un peu l'abaisser. Elle m'enveloppe comme un cyclone; plus encore qu'un phénomène particulier, elle est comme la réunion, l'ensemble, la voix de tous les phénomènes généraux de la grande mère nature. Je l'ai comparée au poème de Lucrèce, à son panthéisme matérialiste; les quatre éléments de l'antiquité; l'oxygène, le carbone, l'hydrogène, l'azote de la science moderne. En sens inverse et contradictoire, j'ai témoigné de la sainteté de Bach, de l'héroïsme de Beethoven. Mais le sujet est compliqué, difficile, obscur; je fais et je défais, je m'éloigne et je reviens, car enfin Wagner, — plus

je l'étudié, je le médite, je l'écoute, et plus je l'admire, et je l'aime, — est tout. Par la musique d'abord il forme un univers, avec son terrain et son sol, ses montagnes et ses vallées, son firmament, ses horizons, son atmosphère; ensuite par la poésie il introduit un drame, avec ses scènes, ses héroïnes, ses héros, les Walkyries, les filles du Rhin , les Norncs, Wotan, Donner, Froh, Loge, Fricka, Freia, Erda.

69. — Jeunes gens, ne cherchez pas à imiter, à reproduire la polyphonie de Bayreuth; elle est incomparable, elle est unique; vous n'y réussirez pas. Mais en la reconnaissant, comme votre maîtresse et votre souveraine, souvenezvous de Parsifal, de ce chant du cygne comme purifié, spiritualisé, idéalisé; inspirez-vous de la sainteté de la Messe en si^ des deux Passions et des Cantates; inspirez-vous de l'héroïsme des symphonies, des quatuors, des trios, des sonates, les cinq dernières surtout, n^s 28-32. Jetez le tout dans ce chaudron

célèbre de la magicienne fatale, et il en sortira votre chef-d'œuvre.

70. — Le premier acte de Parsifal se termine par un calembour sublime. Gurnemanz dit au héros : « Je croyais que tu étais Parsifal, mais tu n'es que Fal-Parsi. »

Dans tout grand artiste, il se trouve un dément; avant sa folie et au-dessus il doit avoir la pureté. Après la faute humaine, Bayreuth a pratiqué cette vertu mystique.

J'aime les mathématiques, leurs formules, et voici la formule de Wagner : Vertu > Génie.

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