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L'ESTHÉTIQUE ET LA SOCIOLOGIE

De omni re : le beau et le bien, ma passion d'hier et ma passion d'aujourd'hui.

Sommaire : A. Première période, avant 1885. — B. Seconde période, 1885-1889. — C. Troisième période, 1893. — D. Quatrième période, 1897. — E. Tô ttôcv. — F. Matérialisme du XIX® siècle, de Wagner, de la sociologie. — G. Pater, fratres.

71. — A la fin de 1896 et après sept années encombrées de sanglots, de détresses, de nouveautés, d'inconnues, de sacrifices, de triomphes, depuis les jours où j'ai cherché une arme, une cellule, le martyre, jusqu'à ceux où j'ai atteint les hauteurs suprêmes de mon existence, je me dois à moi-même quelques revisions, quelques corrections.

Wagner est à la fois le To irav et le Tô Ev; il est toutes les cinq lumières (le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, le gaz), puis un phare unique d'électricité au sommet de la tour Eiffel ou dans les mains de la Liberté éclairant le monde à New-York.

Si j'ai ressaisi pendant quelques instants ma plume brisée, ajouterai-je que le plus intelligent de mes amis a pris au sérieux l'ironie, — mes émules Aristophane et Cervantes n'en ont pas de mieux réussie, — par laquelle le temple de Bayreuth, reproduit et multiplié, devait suffire à la vie spirituelle et morale du genre humain.

72. — Première période, l'inconnu. Elle a pris fin pour la Muse à Rome en 1885. Il y a à cet égard une anecdote des plus intimes, des plus touchantes, avec notre filleule Fernande, et je vais la conter :

Fidèles à Beethoven et aux autres classiques, jusques et y compris Weber, longtemps nous avions méconnu Wagner. Par une de ces

soirées de printemps si naïves et charmantes sur les bords du Tibre, la Muse blanche, ac-^ compagnée de sa filleule, se promenait en un jardin. Dans une maison voisine dont les fenêtres étaient ouvertes, il se faisait de la musique. Tout à coup, s'arrètant, écoutant, admirant, elle s'écrie : « Mais cela est beau. » Ce qui se jouait, c'étaient les Murmures de la forêt dans Siegfriedy et l'étincelle avait été lancée.

Cette flamme n'a brillé pour le philosophe qu'à Bayreuth en 1889, après des incertitudes et des doutes depuis 1886.

Deuxième période. La Muse n'aimait pas mes pyramides et les raillait; mais je suis un géomètre et un algébriste, un mathématicien, avant d'être un artiste, presque avant d'être un philosophe. A mon retour de Bayreuth, la pyramide, procédant de haut en bas, était :

Beethoven, Bach, Gluck, Mozart, Haydn, Ktendel, Weber, Wagner. Je donnais ainsi-à Wagner le chiffre 8.

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Troisième période. C'est la période de Munich en 1893; Wagner prend le chiffrée 3 :

Beethoven, Bach, Wagner.

Quatrième période, 1897. Sur le seuil et au moment où je prends congé de la musique et de l'art, Wagner est le grand artiste du XIX® siècle, le premier, le seul.

Mais alors quelques restrictions s'imposent.

Lorsque j'ai pensé : l'âme d'un héros (Beethoven), l'âme d'un saint (Bach), l'âme de la nature (Wagner); lorsque j'ai parlé de cyclone, tremblement de terre, bataille, révolution, j'ai fait une réserve d'un caractère général et vrai ; en terminant, je vais la préciser, l'analyser.

« Wagner est autre chose que la musique. »

La musique est l'une dès sept formes de l'art, de l'esthétique, du beau.. Or Wagner, presque autant qu'un musicien, est un poète, je le préfère à Gœthe; non seulement un poète, mais un architecte apparemment, Bayreuth le démontre; plus qu'un architecte, et il s'élance tout à fait en dehors de l'esthétique : un sa-

WAGiNEK A NICE. n

vant, un politique, et, dans sonchant du cygne, Parsifal, un mystique : Beethoven et Bach sont To ?v, Wagner est To irav.

Mais il serait trop grand, et après Tavoir élevé, je vais l'abaisser. Il porte au front la marque fatale du xtx® siècle, la marque du matérialisme.

Moi-même, qui sous plus d'un rapport me compare avec lui, j'ai subi sans le savoir et sans le vouloir ce stigmate. Lorsque, après avoir fait à ma manière le tour des connaissances humaines, je finis par la sociologie, estce que je ne viens pas mourir dans la salle d'honneur du Musée social, abaissé, diminué, avili, étant descendu de la mansarde de Descartes.

Mais comme avant tout je suis un optimiste et un idéaliste, j'échappe et je me soustrais à la coopération, aux coopérateurs, à la matière, lorsque je pense à ce que je ne puis confier à personne en ce monde, que non seulement le socialisfne de la révolution, mais

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çncore celui de l'État, et celui même de la Libérienne sont que le passage, et des sommets du mont Nébo j'aperçois la terre promise :

pàter^ fratres.

73. — Tristan et Yseult. — Ce drame lyrique est celui que préférait Liszt et aussi la Muse. De môme Corneille n'a jamais dépassé le Cid, ni Racine Andromaque, ni le grand Condé Rocroi. Les poètes ont célébré le chant du cygne, le crépuscule ; mais ils ont chanté aussi l'Aurore qui, dé ses doigts de rose, entr'ouvrait les portes de TOrient. Dans ce premier éveil, cette première conscience ou inconscience de la nature, de l'histoire, de l'héroïsme, de la gloire, du génie, de l'amour, il y a ce je ne sais quoi qui apparaît, s'élance, s'échappe, et dont le vol, les ailes, la lumière, ne se retrouvent plus; car c'est U condition des choses, c'est la nécessité des nombres, qu'en ^progressant et en se transformant, s'ils s'agrandissent et s'élèvent indéfiniment et jusque sur les bords de cet abîme qu'ils ne franchissent jamais, et

au delà duquel se rencontre Tlnfini, à chaque instant de leur durée ils ont perdu quelque

chose: 9 est plus grand et plus beau que 8;

mais 8 avait ses lignes, ses formes, sa figure, et elles ont disparu sinon dans le néant, du moins dans l'existence, dans la réalité.

74. — La formule de la philosophie souveraine, la formule de Platon et de Descartes est : « Se saisissant soi-même et saisissant Dieu. » Alors je me saisis. «... Aux débuts de ma liberté, de mon indépendance, à vingt ans, elle (la philosophie) a reçu mes premières offrandes, mes premiers sacrifices, et c'est pour elle qu'en décembre 1841, qu'en janvier 1842, je me levais à cinq heures du matin, dans ma petite chambré sans feu, pour allumer ma lampe et étudier les Méditations de Descartes. »

Lequel des deux vaut le mieux, la mansarde ignorée de 1841 ou le palais des Bourbon- Condé de 1897? Lequel vaut le mieux, des Méditations ou de l'Alliance coopérative ? Et voici que j'ai une réponse nouvelle, inédite:

Lequel vaut le mieux, du Pater ou des Ficaires? Or ils sont inséparables, indivisibles: Ut sint unum sicut et nos.

75. Wagner à Munich en 1893. Le poète et le micsicien. — Le titre que j'inscris ici est le titre de ce que j'ai fait ou plutôt écrit de mieux dans cette période de ma vie qui s'appelle l'art ou l'esthétique, le beau.

J'en expose les raisons. Je connais mes défauts comme écrivain, ils sont graves et nombreux.

Le premier, tous les maîtres que j'ai connus, avec lesquels j'ai vécu, me l'ont répété à satiété : Développez, développez; dans vos écrits le contenu est toujours plus grand que le contenant. A quoi je répliquais: Ne développe pas qui veut. Les deux premières maîtresses de ma vie, qui sans doute en demeureront les dernières, ont été la philosophie et la mathématique; dès les années 1835, 1836, 1837, elles étaient mêlées, je le sais, d'un sentiment délicat, tendre, profond, mais comme réservé

aussi et abstrait tout autant que la métaphysique et l'algèbre, sentiment dont mon père disait: Il aime sa fiancée comme il aime la sainte Vierge.

Ne développe pas qui veut, et si par impossible j'avais déféré aux conseils qui m'étaient donnés de haut, je n'aurais plus été moi-même. Donc je demeure abstrait, obscur, énigmatique, insupportable.

In extî^emis un jeune ami a découvert le remède; c'est que l'auteur étant incorrigible, c'était le lecteur qu'il fallait, sinon corriger, du moins soutenir et aider. Systématiquement je ne me relis jamais pendant plus de trente minutes, et j'écrivais ces jours-ci : Ne me lisez jamais pendant plus d'un quart d'heure.

Mon premier tort m'est propre. Le second ne m'appartient pas, il caractérise mon temps. Sous beaucoup de rapports, je dis du mal de mon siècle : il est encombré, il est matérialiste, scientifique, érudit, critique. Quelle est

son étoile polaire? Il n'en a pas, ou, ce qui revient au même, il en a cinq ou six, et je viens de les rappeler en omettant, je ne sais pourquoi, l'armement à outrance, le duel ridicule entre la cuirasse du navire et l'obus, entre le projectile et la forteresse. Comment s'étonner que dans cette plénitude nous ayons perdu les formes sveltes, pures, élancées des v% i*% XVI, xwf siècles : Périclès, Auguste, lés Médicis, Louis XIV? La rhétorique, Victor Hugo, triomphent et dominent; ai-je assez critiqué, injurié l'auteur de la Légende des Siècles? Je suis le dernier de ses imitateurs.

Je laisserai donc mon Wagner à Munich, 80 pages, et encore je distingue et sépare des 30 pages qui précèdent Tristan, les 50 qui commencent avec ce drame lyrique. Ce que je retiens surtout, ce sont ces 50 pages.

En effet, je me trouvais dans ce que Ton appelle un des tournants du chemin. Après toute une longue vie consacrée au vrai, au beau, au juste, à l'utile, la science, la poli-

tique, l'art, la philosophie, je me dédiais à la piété divine et humaine, Pater , Fratres,

Après les adieux réels et agonisants de 1891, les adieux Imaginatifs, recueillis, suprêmes de 1893. La Muse était montée au ciel, et, son ascension se consommant, elle se séparait de la terre.

Un enfant qui serait elle et moi, notre image.

Cet enfant, Jean Aldebert, il avait au-dessus, au delà de son nom particulier, un nom général : Pauper sum ego.

Oui, il est pauvre le Dieu que j'adore et que j'aime. Je panse et je soigne ses cinq plaies, répétant : Simon le Cyrénéen, Chambrun le Lozérien.

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