‹ WagnerChapitre 10 sur 32 · LE MATIN DE VENISE · texte numérisé non relu

LE MATIN DE VENISE

« Xnu uotis, Domine... »

'Palazzo Vendramin.]

Il était pétillant de vie. d'action et de joie. Il ne se contenait point, 11 s'échappait en saillies. 11 était plein de verve heureuse. 11 riait aux éclats. 11 avait l'hurneur verte et lumineuse de l'enfant. Sa puissante raison régnait au-dessus du mouvement de sa vie, au-dessus de ses désirs, et de ses passions, comme la coupole de Michel-Ange, là-haut, au-dessus de la foule bigarrée, et des pèlerins qui s'agitent dans le temple. Ses émotions ne l'asservissaient point; mais il était toujours ému. Son grand cœur grandissait toujours en amour. Il excellait dans le triomphe, comme il avait triomphé dans la misère et la défaite. Clairvoyant et doux, — en tout un bon maître. On ne le trompait pas; et, quand il le fallait, il se laissait tromper. Son vif regard, tour à tour si rêveur et si mobile, allait loin dans la vue de la vie. Son âme était pleine de mélodies et de chants intérieurs; et il y entendait aussi les paroles admirables que murmure en secret l'àme du monde. Il avait les échos de la peine universelle, et de l'universelle foi que la vie garde en la vie. II avait un cœur pour entendre l'àme vivante des hommes et de la nature, la confidence innocente de la prairie, l'aveu résigné des bois, le murmure

féminin des fleuves et des sources, la passion de l'Océan, et le trouble éternel des mers. 11 écoutait ce que ne connaissent point les autres hommes. 11 savait les langues mystérieuses du ciel, de Tair suave et de la lumière partout éparses, dans l'Univers, en regards douloureux et tendres, que le vulgaire n'aperçoit pas et qui se plaignent d'être négligés. Ce petit homme, robuste et nerveux, toujours prêt aux actions héroïques, si riche en pensées et en sentiments, goûtait le charme souverain, où tant de divine tristesse entre, d'être le confident le plus proche de Dieu. Son cœur débordait de la piété suprême, qui rend l'idéal présent. 11 était assez religieux pour donner une religion aux hommes, et pour en avoir la volonté. 11 fuyait, à ce couchant d'une vie si belle, tout ce qui l'assombrit et la dégrade, la haine, l'hiver, les spectacles grossiers et la laideur, — la plus obscène des choses. Quand les hirondelles et les mésanges, dans leur exquise sagesse, prenaient leur vol vers le Sud, il passait les Alpes avec elles. Il gagnait la merveilleuse Italie. Il vivait dans l'air bleu, qui sourit à travers les portiques de marbre, regard des dieux. Il était l'hôte des orangers et des roses, dans les villes où la pierre est dorée, comme une joue déjeune fille, par le soleil. Son âme harmonieuse en ses grandeurs diverses, respiraient l'indulgence, la force, la foi et le sourire. Sa jeunesse immortelle s'éveillait de plus en plus à l'éternité. Le printemps de cette terre délicieuse était en lui, comme en elle.

Ainsi s'en alla-t-il. au lendemain de Parsifal, finir joyeusement sa saison admirable, dans Venise, la plus amoureuse des villes. Comme il se levait, un matin, son cœur cessa de battre. Il poussa un cri ; il vit le ciel charmant au-dessus de sa tête ; et sa grande âme s'en fut.

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