AGNER ET LE ROI LOUIS
Wagner avait plus de cinquante ans, quand il connut le Roi Louis. Le jeune souverain n'avait pas la moitié de cet âge. Wagner, en dépit de toute sa force et de tout son génie, n'était pas sûr, à cette époque, d'en imposer l'estime au monde, ni même d'y établir son droit de venir à la vie. Il se voyait étouffé de toutes parts. A Paris, on venait de l'écraser, en présence de l'Europe; et la cabale se flattait de l'avoir enseveli sous le ridicule. L'Allemagne ne lui était pas moins ennemie. Les démocrates n'avaient plus confiance à cet artiste, qui osait faire dépendre la politique de l'art. Les proscrits enthousiastes de 48. et toute cette école de révolutionnaires optimistes, lui en voulaient de son isolement même , de ses malheurs , et de son désespoir philosophique. En effet, les solitaires passent toujours. — et non sans raison, — pour aimer la solitude où ils vivent, où souvent ils se confinent, et d'où on les soupçonne de ne pas vouloir sortir. En outre, les esprits oratoires, les athées sans tourments, tous ceux qui ont une bonne idée de la nature et de l'homme, se méfient des grands
cœurs, en proie à la tristesse et à la mélancolie. Tandis qu'euxmêmes, au milieu de la défaite et de toutes les humiliations, s'attendent sans cesse à une victoire prochaine. — ils ne pardonnent pas aisément à une vue pessimiste de l'univers. Elle les décourage. En vain, ces hommes sont-ils souvent les plus moroses, et mènent-ils avec rigidité la vie la plus maussade du monde, parfois au fond d'une prison : ils chargent leurs illusions de rire pour eux; et la lumière, qu'ils ne doutent point de voir bientôt se lever sur la terre, leur tient lieu de toute autre clarté. Us ne reprochent que davantage la passion . la verve de vie, qu'ils sentent dans ces grands désespérés, que rien ne peut satisfaire, et que l'élan invincible d'une riche nature pousse sans cesse à tenter la fortune, pour éprouver une fois encore s'ils n'en sauraient être satisfaits. Beaucoup d'optimistes sont moroses, car leur vie est sèche. Au contraire, beaucoup de pessimistes passent continuellement et toujours avec passion, du goût au dégoût d'une vie qui les désespère. Wagner était de ceux-là, et suspect à ses anciens amis. Du reste, en tout pessimiste profond, couve un cœur religieux, que les athées soupçonnent. Dans les âmes du premier rang, la Religion est la dernière née de la Douleur. Et quel que soit le culte où elle s'arrête, il faut que cette Religion naisse. A la vérité, elle est bien dédaigneuse de toutes les Eglises : car elle en a une à fonder.
Wagner en était au point où Ton ne se supporte plus soimême. Avec tout son génie, après avoir créé un art, il semblait n'avoir pas f:iit un seul pas dans la carrière. Au déclin de la vie, il paraissait à ses débuts. Spectacle admirable d'un tel discrédit, suivi d'un si grand triomphe. 11 ne faudrait pas s'y lier, pour se
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rendre certain de l'emporter tôt ou tard. Il est rare qu'on ait un art à donner à son siècle. Leçon magnifique, toutefois, de volonté, de parti pris imperturbable. Nobles approches de la mort; voisinage admirable qu'avec cette reine cruelle ose entretenir la victoire. Vaincre ou mourir : voilà la plus belle parole du monde. Wagner pouvait succomber ; mais céder jamais. Il était possible qu'il mourût, accablé de misère, d'ennui, sous l'injustice de son temps : il ne l'était pas qu'il se trahît lui-même pour lui plaire. Jamais, il n'a pensé un seul moment à réconcilier ce qu'il croyait le mal et le mensonge, avec ce qu'il croyait être le bien et la vérité.
Pourtant il vieillissait. Non point que son âme prit de l'âge ; ce ne serait point la peine de l'avoir immortelle. Mais la neige des ans tombait sur sa vie ; elle la cachait; elle en engourdissait l'élan ; elle en étouffait la fleur aux yeux du monde. Wagner a connu ce supplice du doute d'autrui, qui finirait par gagner le grand homme lui-même, s'il n'y avait pas en lui on ne sait quoi de plus fort que lui, qui ne laisse pas de place au doute. Mais le retard du succès est sans pardon au jugement des hommes. Le succès est tout pour eux: et d'ailleurs, sur quoi jugeraientils? — L'obscurité est mortelle, moins pour celui qu'elle cache, qu'à cause de ceux à qui elle le tient caché ; il peut bien être grand et beau; il ne l'est que pour lui. Obscur, il n'est rien pour le monde : or, c'est dans le monde qu'on vit.
Wagner passait donc par toutes les angoisses de la défaite. L'échec lui faisait de la vie une agonie continuelle. Quoi donc? Cette œuvre immense, elle resterait enfouie dans sa volonté, comme un trésor dans un abîme? — Pensée dévorante, dont l'obsession ne saurait se soutenir longtemps, sinon à la condi-
tion d'y offrir une vigueur, une jeunesse inébranlables. Bien plus : les misères quotidiennes de la pauvreté, cette vermine qui s'attache aux vaincus, tourmentaient Wagner sans relâche. 11 végétait dans le dénùment. Il avait des dettes. Ses créanciers perdaient patience, comme ses amis et ses partisans mêmes.
Chez son éditeur, il n'avait plus de crédit. Wagner, déjà au bord de la vieillesse, n'avait pas encore entendu ses ouvrages dans un théâtre ; moins encore, il s'est vu à la veijle de ne pouvoir même plus les faire paraître ; plus d'une fois, il se tourna en esprit, vers la mort, comme un voyageur, couvert de blessures, outre sa fatigue, ne voit, dans la maison où il entre, dût-on l'y égorger, que l'espoir du repos dans un lit. Plus on aime la lutte, plus on prend à la longue en horreur, un combat sans utilité et sans gloire. 11 est doux de tomber à Roncevaux, mais en couvrant la retraite de Charlemagne : douce est la mort que le son du cor porte aux oreilles du grand Empereur, puisqu'elle le sauve, et qu'il lui donnera des larmes. Wagner, enfin, songeait à mourir; ou, ce qui est une extrémité plus terrible pour un homme comme lui, à fouler aux pieds tout espoir, toute foi au monde de son temps. 11 pensa un jour à partir pour l'Amérique. S'il l'eût fait, c'eût été, j'imagine, comme Thémistocles fuyant chez les Barbares, ou même comme Achille descendu dans le Tartare.
Voilà où en était Wagner, quand il rencontra le roi de Bavière : Louis 11 l'a sauvé.
L'œuvre de Bayreuth, où le roi n'est, si l'on veut, directement pour rien, sans lui ne serait point. D'abord, il fallait vivre. Puis il fallait rendre Wagner à la réalité, et son drame aux faits.
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Il fallait les tirer ensemble de l'état fabuleux, où l'ignorance, le doute, le ridicule universels prétendaient les tenir. Plus tard, Wagner n'a pas trouvé, sans des peines innombrables, l'argent et les patrons nécessaires à son théâtre. Du moins, n'était-il plus pour eux un inconnu. A Munich, ils avaient entendu ses œuvres, la moitié de la Tétralogie, Tristan, ei Les Maîtres. Les amis fanatiques de Wagner datent de là, comme les chanteurs, les musiciens, les machinistes, les interprètes et la méthode du drame wagnérien. Le roi Louis a eu, dès l'abord, les idées que Wagner mit en actes à Bayreuth, soit qu'il en ait donné à Wagner, soit que Wagner lui ait fait adopter les siennes. Quand on y réfléchit, les projets de Wagner ne pouvaient réussir à moins d'un Prince absolu. 11 lui fallait un protecteur puissant, libre de faire ses volontés et de les imposer aux autres, dui eût donné un public à Wagner, sinon un roi ? — Il n'y a pas échoué ; un roi est imité volontiers dans ses goûts. Il a des courtisans qui, s'il le veut, prennent parti, au besoin, pour leurs bâillements et leur déplaisir même. Un roi seul dispose d'un peuple pour ses caprices, ne fût-ce que par la faculté d'en vider une ou deux fois la bourse. Le roi Louis n'est-il pas allé, jusques à courir le risque d'une petite révolution, pour Lamour de Wagner? C'est beaucoup se dévouer à un artiste.
La pire espèce de gens raisonnables, les sages sans chaleur, n'ont pas tardé à voir dans ce dévoûment royal une folie. Et d'autres, encore plus pauvres de cœur, y ont trouvé un prétexte à perdre de réputation un roi avec un grand homme. Quelle
occasion plus heureuse de fonder la sienne, pour un journaliste ou pour un médecin ? — Le roi Louis >écrit à Wagner, comme un enfiint passionné à son premier ami. Presque toujours, ces belles amitiés se fondent sur l'admiration. De tous les sentiments humains, il n'en est pas qui conseille un abandon de soi plus chaste, ni plus tendre. D'Alcibiades même dépité, il fait une Choéphore, qui suit, dans leur procession, les pensées de ce Silène de Socrate. Le roi Louis donne à Wagner les noms que l'amitié prodigue comme l'amour même. L'admiration juvénile ne se sépare pas de la tendresse. Le lait de leurs mères est encore sur ces lèvres ; et ils le mêlent aux paroles, qu'ils échangent avec leurs héros. Dans une âme généreuse, quelle passion plus pleine que la première vue du génie ? — Le roi Louis appelle Wagner sn mon bien-aimé ; mon tout ; mon héros ; mon unique ; mon âme ». 11 lui parle sur ce ton de tendresse, que les cœurs avides de grands sentiments, sensibles par-dessus tout à l'amitié, ont toujours pris, au début de la vie, quand le mal. ni le soupçon même du mal, ne les a pas déveloutés de leur innocence. 11 fallait bien, là-dessus, qu'un médecin surgît, son scalpel grossier au doigt, et vînt dépouiller la vie de son charme virginal, comme on ouvre un mort à Tamphithéâtre. Ces médecins ne savent point dire si un immonde meurtrier, si quelque animal atroce, un hideux composé de singe, de chacal et de bête chaude, déguisé en homme, ditfère au fond d'eux; et ils trouvent, en effet, qu'à tout prendre, il ne diffère pas. Mais ils n'hésitent jamais à faire d'un César, d'un Michel- Ange, d'un Wagner, ils ne savent quoi de moins qu'un homme, qu'un assassin absurde, et même qu'eux ; en quoi ils poussent la louange du génie jusqu'à l'hyperbole, et jusqu'à
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l'injustice rhumiliation de leurs propres mérites. La pratique du cadavre les aveugle sur la vie. L'habitude des ulcères les trompe, sur les gestations de l'âme. Ils voient un malade en tout homme, qui n'est point fait sur le modèle des autres. La bête brute s'y conforme, selon leur goût ; mais César en dégénère. Logique de si peu de prix, qu'elle avilit le grand objet où elle s'applique. Un organe ne se développe qu'aux dépens des autres, et le corps est malade. Mais il n'en va pas de même dans le monde des sentiments. Là, il est de belles maladies. Elles ont fait la beauté de l'homme. Les partis pris du cœur et de la pensée l'ont seuls porté au delà de lui-même. Tout sacrifice en vient, tout don de soi en procède : le scandale des médecins est la beauté de l'homme de foi. Et les voilà qui en jugent, non pas selon ce qu'il est, mais suivant ce qu'ils sont eux-mêmes. Qu'ils sont habiles à ravaler un dieu... Comme ils lui font honte de sa divinité... Comme ils la prennent sur le fait dans les méninges... On ne les trompe pas. Lacassagne eût bien prouvé que Jésus-Christ n'était pas raisonnable ; mais il défend dé douter que Vacher le soit.
Le roi Louis avait l'âme passionnée et délicate. Une vie plate lui ûusait horreur. Peut-être avait-il quelques germes de cette humeur néronienne qui travaille tous les souverains ; ils jouent, sans le vouloir, la comédie, quand ils n'ont pas la force de l'écrire pour la scène du destin, et de la ûiire jouer par le monde. 11 avait conçu de beaux rêves ; et, de bonne heure, il en avait pu voir la vanité. Il était le dernier d'une famille illustre, rongée par les siècles. On ne sort pas impunément d'une race royale, en possession du trône depuis mille ans. Mais convenir de la
démence n'est pas accorder la turpitude. Surtout, s'il s'agit d'un Wagner ; et qu'on prétende déduire sa honte, du fait qu'un autre n'avait pas sa raison. Comme tous les jeunes hommes de bonne race, le roi de Bavière avait le cœur épris d'amours idéales. Point de jeune héros, qui n'entre dans la vie par une autre porte. Ne fût-ce que la durée d'un printemps, chaque grand homme a d'abord eu les songes et le chaste désir d'une vierge. A ceux qui sont faibles, comme le roi Louis, il reste toujours de la femme. Ils sont trop bien nés, pour finir en hommes du commun. Ils ne le sont pas assez pour devenir des hommes extraordinaires. Ils demeurent en chemin. Les mots tendres, les mouvements passionnés, où les médecins découvrent d'affreux dérèglements, sont, au contraire, une marque de leur pureté première. Puis, ils s'attachent à cette condition virginale par défi, par gageure, par coquetterie.
Que pouvait le roi Louis ? 11 n'avait ni la force ni les moyens de mener un Empire. Moins encore l'énergie de les arracher à la fortune. 11 eût été brisé, s'il l'avait voulu. La Bavière est une sorte d'Espagne allemande. Ce peuple se sent moins barbare que le Prussien. Il paie en faiblesse sa délicatesse morale. Son prince cherchait ardemment quelque tâche royale, un rôle digne d'un roi. Peu d'hommes ont eu, en effet, un sentiment plus noble de la grandeur souveraine. Louis XIV était son modèle. Il a choisi la meilleure part, entre celles dont on lui laissa le choix. Il voulait vivre dans le souvenir des hommes. 11 vivra. On ne peut le séparer de Wagner. Des tyrans italiens ne survivent à leurs villes mêmes, que pour avoir été les patrons d'un grand artiste. Le roi Louis ne fut donc pas si puéril. Il a eu pour Wagner cet amour jaloux et docile des femmes pures, qui
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veulent être aimées pour tous leurs dons, hormis un seul qu'elles ne pensent pas à faire, et qu'on ne songe même pas qu'elles fissent jamais. Elles sont fières de leur héros. Elles se glorifient de sa gloire. Quand un souverain ne peut poursuivre son propre triomphe, quoi de mieux que d'assurer celui d'une grande pensée? Enfin, la douce majesté du malheur a couronné celui-ci, et sa jeune tête, qui fut belle, porte les tristes asphodèles, que décernent à leur victime les longues souffrances et les catastrophes redoublées. 'Wagner a dit de lui quelques paroles, qui suffisent à les venger tous deux : « 11 est. pour son malheur, si » beau, si riche d'esprit et de cœur, que sa vie, je le crains, » s'écoulera fugitive comme un rêve divin, en ce monde bas et » vulgaire. » Pour laver Shakespeare, c'est assez du charme céleste qu'il donne aux amis. Et le puissant Michel-Ange n'a pas besoin même de "Vittoria Colonna pour le défendre contre les médecins. Qu'entendent-ils à la passion, en des cœurs de cet ordre? — Il en va de même pour tout; et, là-dessus on les invite, je suppose, à faire de leurs épileptiques un Socrate ou un César, puisque leurs clients de Bicètre et César ont également l'épilepsie, à les en croire. Mais entre eux il est cette seule différence, que leurs épileptiques sont de pauvres bêtes, à la chaîne dans un cabanon, et que César est le plus grand des hommes. 'Voilà le rien, dont ces doctes ne s'avisent pas et le respect, qu'ils n'ont point, de ce qui les passe. C'est pourquoi j'admirai la vengeance des dieux quand leur châtiment frappa un misérable journaliste, le premier en France, qui ait fait sur 'Wagner et le roi de Bavière la calomnie, familière depuis à tous ceux de cet étage. Je ne le nommerai point. Il est mort, depuis, en prison, ou peu s'en faut. Il y fut mis, dit-on. pour une raison injuste, lise peut. Mais il y
est mort justement. Sa fin fut digne de son mérite. Le plus lâche des crimes, et le plus bas, — juger selon les règles, quand on est vil, ce qui s'y offre candidement, ce qui n'y peut jamais tomber et y échappe de soi.
Comme le feu de la Révolution française s'était répandu de Paris sur toute l'Europe, l'incendie gagna Dresde. Tous les cœurs généreux se prirent à espérer. Le mépris de l'ordre écroulé n'allait pas en eux sans une foi candide à la bonté d'un ordre nouveau. Jamais, depuis l'ivresse sublime de la Convention, il n'y eut un plus bel élan à la justice, ni une croyance plus enthousiaste à la perfection de la nature humaine. Ils étaient comme des enfants, qui croient sans voir, et même en dépit de ce qu'ils voient. Car les enfants sont l'espoir de la vie ; et, par là, leurs erreurs mêmes ont une raison que la sagesse des vieillards n'a pas.
Cependant Wagner avait un ami, le Russe Bakounine, qui dans l'incendie ne s'attachait qu'aux flammes qui dévorent, aux décombres jonchant le sol, au désert fumant que laisse le feu à la place où furent les villes. 'Wagner l'aimait, persuadé que de cette frénésie devait jaillir, tôt ou tard, une étincelle créatrice. Il avait pour lui le goût confiant qu'on sent pour toute force, jusqu'au jour où l'on a la preuve qu'elle est uniquement faite pour nuire.
Dans le temps que Bakounine pensait à une destruction universelle, où Wagner rêvait de bâtir sur le sol vierge une cité idéale, Wagner fit entendre à Bakounine la Symphonie avec chœurs. Le Russe fut ému. Le Barbare pleura. Et, retrouvant Wagner à la sortie, il décida d'excepter seul, entre tous les objets du vieux monde voué à la destruction, le chef-d'œuvre de Beethoven.
— Tout sera anéanti, dit-il. Mais nous sauverons la Symphonie avec chœurs, 11 faut lui faire grâce,
WaGxMer. — C'est à nous qu'elle est faite, en ce cas, cher Bakounine, Beethoven a porté là une Religion aux hommes. . .
Bakounine. — Je ne sais. Pourquoi une Religion? — Point de ciel ; point de Dieu. La fraternité des hommes ne me semble souvent qu'une belle idée; et, pour tout dire, une idée en l'air. Quelquefois même, je la trouve niaise, et presque une pensée slavophile.
Wagnkr. — Pourquoi donc as-tu senti que la Symphonie méritait de survivre au monde qui l'a produite?
Bakounink, avec candeur. — C'est que j'ai été ému. . . »
Ils poursuivirent leur route, un moment, en silence. Puis, Bakounine revint à ses projets de réforme par le fer et le feu, et par le labour de l'Humanité à grand soc, de fond en comble. Avec malice, il fit avouer à Wagner qu'on ne peut rien conserver d'un monde, où le plaisir du spectacle grossier se donne pour celui du drame, et où le métier de la musique en est pris pour l'art.
Bakounine. — Réformerons-nous tout, Wagner?
Wagner. — Quoi donc? Et qui en doute? — Le plaisir est
la fleur de l'arbre. Nous nous divertissons à l'image de ce que nous sommes. Le divertissement est une recherche de l'oubli, par une pensée qui ne peut jamais retrouver qu'elle. Si elle ment dans la vie, il faut bien que son rêve soit mensonge. Il ne me faut que voir un opéra, et ceux qui s'y plaisent, pour savoir jusqu'où ce monde est gâté, jusqu'où son cœur est corrompu, ennemi du vrai, du fond qui importe seul, — enfin comme il ment. Si nous ne sommes idéalistes, nous n'aurons certes pas un art.
Bakounine. — Soit. L'Idéal est un bélier comme un autre. Détruisons donc.
Wagner. — Toujours détruire. . . Dois-tu t'en tenir là?
Bakounine. — Ouvre ton manteau.
Wagner, r/t?;//. — Quoi ? . . . Veux-tu essayer sur mon cœur un coup de poignard nouveau ?
Bakounine. — Ouvre ton manteau. . . Je gage que tu portes quelque gilet de velours ou une chemise de soie,
Wagner. — L'un et l'autre. — si tu le permets.
Bakounine. — Je ne me trompais pas. En dépit de cette misère atroce, que tu plains. . .
Wagner. — O Cosaque, tu ne sais pas encore de quelle splendeur peut se vêtir une vie misérable.
Bakounine. — Va, tu seras toujours vêtu de soie.
Wagner. — Je le voudrais. Je le crois, du reste. Et pourquoi, dis-moi, ces insectes filent-ils leur cocon d'or sur la feuille du mûrier?
Bakounine. — Je ne sais... Mais périsse leur industrie naïve, si. . .
Wagner. — Quoi? Détruire encore? — Que fais-tu de la nature ? Au fond, tu la hais. Tu n'y veux revenir que dans l'espoir obscur de rentrer au sein du Chaos. L'ordre divin t'échappe, cher Cosaque. La nuit de l'Asie et sa séduction morne commencent au delà de l'Elbe, comme la plaine qui court jusqu'aux glaces du Pôle et aux vagues désertes du Pacifique... — Pourtant, tu semblés te promettre on ne sait quoi d'heureux et de juste de l'Avenir. . .
Bakounine. — On ne sait quoi... en effet; et ce n'est encore qu'un mirage. Crois-m'en; toute illusion est perverse. Tantôt cette Symphonie m'attachait à la vie, et du même coup à mes larmes. Je ne tiens pas à l'ordre nouveau, et je n'y fonde point mon espérance. Je jouis de n'en point nourrir. Je bafoue celle que la Vie. cette femelle, désire, conçoit du premier venu, chaque jour, et chaque jour allaite de son sang. L'ordre nouveau me plaît, parce qu'il est ruineux de l'autre ; et voilà tout. Que la plaine soit semée dans un monde labouré par l'incendie sur une terre en ruines.
Wagner. — Tu pousses ta pensée, comme le cheval des steppes au galop, uniquement heureux de dévorer l'espace, jouissant du danger pressenti, dans le rapide soupçon, dans l'espoir peut-être que tu t'iras briser d'un seul élan sur un obstacle. Tu n'as point de rêves dans l'esprit.
Bakounine. — Et toi. tu en as trop.
Wagner. — Sans rêves, nul n'est bon pour la vie.
Bakounine. — Et toi, tu n'es bon qu'à une œuvre de l'esprit. Tu ne sais point que la plus grande est la plus vaine. Tu me fais donc pitié.
Wagner. — Tu me la fais aussi, cher Bakounine. Je porte
le monde dans mon âme : et tu voudrais que je n'y crusse point ?
Bakounine. — Heureux ton fruit de n'avoir pas 'vu le jour : il me faudrait le détruire. Si tu portes un monde, j'en ai la négation dans mes lourdes entrailles. Et c'est aussi un dur enfant de sept mois, qui frappe du pied à la porte. Pauvre songeur !.. Entasse les actes sur tes songes, et fais naître un magnifique édifice de ta rêverie : je suis là : il sera détruit. Je suis la Réalité.
Wagner. — Tu n'es pas artiste. Tu ne peux me comprendre. Tu ne m'aimeras pas longtemps. Et tel que tu es, je peuxt'aimer: voilà la différence. Car je suis sûr de te prendre en moi, sans dommage ; d'en faire une pierre de mon temple, et de te vaincre enfin.
Bakounine. — Ton monde est à naître, comme ma Nuit, à la fin de ce jour lugubre. C'est pourquoi l'un et l'autre de nous, ayant le même ennemi à mettre au sépulcre, nous pouvons être amis. Voilà une étrange amitié...
'Wagner. — Pense que l'immortelle Beauté l'a faite; que le grand Beethoven l'a conduite à ton cœur, et l'a mise sous tes yeux. N'est-ce pas assez pour f instruire ?.. 11 le faudrait.
Bakounine. — Nous sommes amis, parce que nul de nous n'a pu agir encore. Quand la proie est abattue, les dents qui la déchirent se heurtent. Aussitôt, elles se disputent le morceau, — et l'amitié est détruite.
Wagner. — Détruite !.. tu ne parles que de détruire... Et moi je ne songe qu'à édifier. 11 n'est rien que je ne veuille renverser, sans vouloir le relever dans sa beauté parfaite.
Bakounine. — Nous n'en sommes pas là. Va : si le temps
vient de cet univers en ruines, il le sera aussi que je m'oppose à toi, et que je te dise : C'en est assez; je ne veux pas... Tu souris?
Wagner. — O ami. brave ! Je ne te crains point. Nulle parole n'est plus vaine que la tienne. Car. dès l'origine, j'ai dit et je dirai toujours : Je veux. »