SUR LA ROUTE DE WAHNFRIED
Pour la dernière fois, Wagner, le 20 février 1883, monta la colline de Bayreuth, et fit la promenade de Wahnfried, Il était vêtu de blanc, et porté doucement par de lents chevaux, dans une voiture noire. Une foule immense le suivait; mais il n'en était pas moins seul ; et s'il la voyait, invisible à tous, nul ne put entendre ce qu'il se dit à lui-même, sans desceller ses lèvres, fermées du sourire le plus grave.
« Adieu, vie admirable. Printemps, je te vois poindre sous » les neiges, qui fondent, de l'hiver; et je salue ta verte jeu- » nesse. Les fleurs vont renaître, et dans leurs yeux r'ou verts, » le parfum et la gaieté de leurs frêles âmes riront demain à la » lumière, comme elles la bénissent écloses, sous les pas du » Sauveur. Les dernières feuilles des chênes tombent ; leur or » semé jonche la terre; la bouche rouge, avide de vie, et la tête » verte des bourgeons naissants poussent et dispersent ce trésor » vieilli, dont ils n'ont que faire.
» O vie, que je t'aimai. .. Comme j'ai cru en toi, ô monde...
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» Comme j'y crois encore. C'est donc, cette fois, à jamais. Tu » ne peux m'échapper. Je vais dormir; et déjà je me sens infi- » niment renaître dans cette harmonie printanière. Certes, ce » renouveau m'était dû : à tout, j'ai toujours préféré le prin- » temps. Terre maternelle, qui va, à travers les forêts profondes, » des Alpes sublimes au sublime Océan, toute ta sève coule de » mon cœur en tous mes membres.
» Seul, enfin, avec moi-même ! Seul avec toi, Erda. Seul avec » Tout. Une joie inexprimable me pénètre. Elle me porte. » comme un vaisseau, construit pour l'éternité, par la main des » dieux; elle me balance, comme Argo vogue, chargée de la » Toison, sur la mer fraternelle. Joie incomparable, tu es le prix » de la victoire, et tu es mon panégyrique.
» Tous ceux qui me suivent me pleurent et me vantent. Nul » ne peut me louer. Il faudrait qu'il fut comme moi. Celui » d'entre eux qui m'a le plus aimé, m'a fait souffrir cruellement. » et ne m'a pas compris. Tel est le sort de l'homme parmi "> les hommes. Ils m'adorent, comme ils m'ont maudit. Ils » m'exaltent, comme ils ont su me décrier. Oifimporte? Je les » aime assez pour m'en laisser aimer.
» Seul ici, pourtant, avec moi-même, ô vie. je goûte la féli-
» cité de me louer en toi. lis m'imiteront sans me comprendre.
» lis seront ma pieuse parodie. Je serai en eux le peu qu'ils
» valent. Et, en moi-même, ils me feront tort de moi. Qu'im-
» porte? Tous les apôtres, tous les scoliastes d'un dieu, ces
» gâcheurs de plâtre, élèvent pourtant l'Eglise divine. Tout est
» bien, dès qu'il est. Car il faut qu'il soit. 11 n'y a point de
» place ici pour le ridicule. Je touche le fond ineffable des
» faits. O joie : j'ai été ce que j'ai voulu. Et j'ai voulu, à l'i-
» mage de ce que j'étais.
» J'ai osé. J'ai osé être! Je l'ai pu. Voilà l'œuvre sans pareille.
» Voilà la merveille, où la vie se reconnaît et rend hommage à
» la vie. J'ai osé aller au bout de moi-même, le pouvant : au-
» dace divine : si grande, que rien n'est plus grand, sinon d'être
» en possession de pouvoir en faire la tentative. Car la hardiesse
» n'est pas si rare encore, que d'avoir lieu d'être hardi. Je ne me
» suis pas trompé. J'ai su, dès l'abord, que je ne me tromperais
» pas : j'ai forcé la nature, en la révélant à elle-même : on ne
» peut lui faire une autre violence. J'ai été l'accent que son
» rythme cherchait ; j'ai été la voix de ce qu'elle voulait dire.
» Qu'elle m'aime, moi qui l'ai si efficacement aimée. Qu'elle
» me rende infiniment la vie que je lui ai donnée. Tout est
» bien.
» Et maintenant, je vais savourer, à l'infini, la paix du Rêve
y> que j'ai porté dans ce monde, pour lequel j'ai combattu et j'ai
» vécu en armes. O joie. Merci à Dieu. Je suis dans le parfait
» repos ce que ma force a voulu que je fusse. J'ai bien mérité
» ma place au sein de la divinité. »