‹ WagnerChapitre 12 sur 32 · I.E DRAME · texte numérisé non relu

I.E DRAME

Il n'y a pas de drame sans action. On pourra donner le nom de drame à un poème sans action : car tout se peut. Mais ce sera un jeu dramatique, non un drame.

L'action, de notre temps, est à l'image d'une société en décomposition : tout s'y mêle. On prend des morceaux de romans, et on les porte sur la scène. La confusion est si forte, qu'on ne craint pas de faire réciter par des comédiens les pages d'un livre, que son auteur même a appelé « un roman par lettres ». De la sorte, les acteurs effrontés jouent une Correspondance. On ne saurait rien imaginer de plus absurde. Loin de choquer le goût, cette absurdité plaît. Le goût corrompu ne sait à quoi se ragoûter. De la même manière, et par réciproque, on voit, comme à Rome sousTrajan, des professeurs faire lectures publiques de drames et de comédies. On en est charmé, car cela surprend. Le bon sens se venge, en ce qu'on lui obéit encore en y désobéissant; et pour plaire contre lui, il faut le surprendre. Ainsi on lit les drames, et on joue les romans. Toutes les décadences

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se ressemblent. En art, la mode brouille tous les moyens d'expression et tend à mêler en un tous les langages. Dans TEtat, tous les rangs se confondent. Non pas les rangs, comme les établit la loi, la coutume, la fortune ou le préjugé : cette confusion ne serait rien. Mais les rangs, comme les fixe la nature même : en un mot, dans la décadence, on voit le caractère de l'esclave pénétrer l'homme libre, et celui de l'homme libre pénétrer l'esclave; ceux qui sont faits pour obéir ont le front de faire les maîtres; ceux qui eussent fait des lieutenants, prennent licence de parler et d'agir en capitaines; et les vraies âmes maîtresses, s'il en est, ou sont victimes du nombre, ou se retirent. L'anarchie est partout. Les femmes veulent être hommes. Les enfants veulent être hommes. Les chiens veulent être hommes. Et les hommes qui ne veulent rien, sont chiens et vivent en chiens.

Un bon signe de cette anarchie, quand l'art est une place publique où les charlatans, les oisifs, les dupeurs et leurs dupes, tous confondus, prennent l'air et la qualité d'artistes. Alors, la première sotte venue de Chicago peint ses visions de filie mal élevée à la barbe du Vinci; et si tu vas à Florence, tu es séparé des objets de ton amour par une triple haie de ces impudentes, qui barbouillent côte à côte, et, attendant l'heure du thé, s'émancipent en propos libres sur l'anatomie masculine, sous l'œil complaisant et ennuyé de maigres barbons, sûrs de prendre sur ces Amazones une revanche de Scythes, avant qu'il soit minuit. Alors, n'importe quel coquin réforme la poésie et la musique. 11 n'a point d'avis, et pour cause; mais il en donne; et il a pour le moins un parti. 11 n'est point capable de marcher seul, une heure seulement, dans la voie austère du Devoir ou du Pur

WAGNER ET LE DRAME lOl

Amour: mais il croit connaître le fond des actions humaines. Après un nombre indéfini de bavardages, sommé de montrer ce qu'il sait foire, il produit une pièce, conçue par le néant au sein de la Muse de Straton, — et voilà un drame. Il suffit de porter une niaiserie ou une ordure sur le théâtre, selon la dramaturgie de ces fripons : et c'est un drame. 11 a du succès infailliblement, quand la sottise et la saleté s'y combinent. On dit en ce cas du drame qu'il est hardi, qu'il donne à penser, — qu'il est enfin un drame d'idées.

11 n'est pas si étonnant que le sens de l'action se soit perdu dans cette foire. Comme une belle action, dans la vie, demande un héros, dans l'art une belle action exige un maître. La grandeur du poète dramatique est de l'ordre des grandeurs mêmes de la vie. Je ne suis pas surpris que Sophocle ait commandé devant l'ennemi, comme stratège. Napoléon n'équivoquait point quand il pensait à faire de Corneille un prince. Je ne sais à quo Shakespeare n'eût pas été parfaitement propre, et même à menei un Empire.

I. Le drame est une action. Le Grec veut dire par là que le propre du drame est d'agir. Le fond du drame est un conflit. Le plus beau des drames se joue dans la matrice de l'action, quand les deux jumeaux intraitables qu'elle porte, se livrent un combat, et se prennent de lutte dans ce ventre de la vie. La volonté et l'intelligence, ce sont ces deux forces jumelles. En d'autres termes, la force de comprendre, qui ne pense pas à soi, et celle de comprendre tout en soi. Ce drame divin n'est pas facile à traiter. Et entre les œuvres de tous les grands poètes ensemble, je n'en sais encore que trois exemples.

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