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DRAME ET MUSIQUE

S'il y a un théâtre allemand, et même s'il est, en Europe, un autre théâtre que celui de la France, c'est la question. Le peuple le plus sociable est seul en mesure, peut-être, de donner le drame à l'humanité. Le drame doit s'adresser à tous les hommes. La pensée et les passions les plus générales, où le genre humain reconnaît la nature humaine. — voilà le drame. Tout ce qui est factice tue le drame : et de même tout ce qui est trop particulier. Beaucoup de gens acquièrent les élégances, les recherches, la rareté du fond et de la forme, voire même un air de poésie. Très peu, la large simplicité du drame. Les Romains, en dépit de leur force, les Alexandrins, en dépit de leur subtilité, n'ont pas eu de théâtre. Mais Athènes n'a pas cessé de montrer une fécondité incroyable en cet art ; la scène antique a duré aussi longtemps qu'Athènes. La France disparaîtra plus tôt que le drame français, depuis la grande tragédie jusqu'au plat vaudeville.

La sève dramatique d'un peuple se mesure à l'abondance de sa veine comique. La comédie est le drame universel, parce que

les hommes sont médiocres, dans le mal comme dans le bien; et que le monde compte infiniment plus de ridicules que de passions. Les grands tragiques et les héros sont également rares. Shakespeare et Ibsen derrière lui, sont ce qu'on a vu de plus puissant depuis les Grecs. Mais un seul grand poète ne fait pas un théâtre. La scène anglaise est aussi pauvre que pas une, depuis trois cents ans. Le premier de ses comiques, Sheridan, ne serait pas du troisième ordre chez nous. Ibsen a fait croire qu'il y eût un théâtre Scandinave. Mais tout le drame du Nord est en lui ; il est bien plus étonnant que Bjornson ait écrit : Au delà des forces, que s'il avait reçu cette œuvre en présent des mains mêmes d'Ibsen.

La comédie française est, au contraire, le théâtre de toute l'Europe. Wagner semble avoir fait le plus beau et le plus véhément des efforts pour se soustraire à la tyrannie du théâtre français. 11 est remarquable, en effet, que l'opéra, dans son impur mélange de musique, de drame et de ballet, est un spectacle qui a cessé d'être italien, dès qu'il a voulu prendre un intérêt dramatique. La tragédie lyrique, comme la comprend Gluck, procède directement de la tragédie française; et la musique de ce grand homme est peut-être ce qui fait le mieux saisir tout ce que Racine aurait pu créer, s'il avait eu moins d'entraves, s'il s'était livré plus librement à son génie d'analyse et à sa passion sentimentale.

Wagner, en vrai héros de l'Allemagne, a voulu faire naître le drame de la musique, et du pur sentiment. Personne n'a mieux vu que lui par où le drame de Schiller reste en deçà de Shakespeare, et par où celui de Gœthe reste en deçà des Grecs.

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Shakespeare est sans pareil, une force de la nature : mais il ne vient pas à l'idée de dire que Shakespeare est parfait. 11 semble, au contraire, que Shakespeare ne se soucie pas de la perfection, et, sans doute, c'est le caractère de la vie de ne pas se donner des soins si dangereux et si inutiles. Wagner, lui. ne perd jamais la perfection de vue. Sa pensée v tend sans cesse. Il est admirable par ce divin désir. C"est le fond de l'àme philosophe, comme c'est l'appétit insatiable de celui qui préfère l'art à la vie même, ou du moins désire passionnément faire un art de la vie. Au bout du compte, 'Wagner s'est cru la mission de porter à sa perfection ce qu'il appelle le drame, — et ce qui est la musique. Il en fait l'aveu, quand il dit que la musique, au comble de l'émotion, veut se fixer dans la parole. Plus il pense à Shakespeare, et plus Wagner retrouve Beethoven. La Symphonie arec chœurs, voilà le sein profond d'où Wagner s'élance, et où son drame revient. En quoi, si Ton veut la mettre en scène, comme une fête dans le temple de l'Humanité, la Symphonie avec chœurs dilïère-t-elle du drame conçu sur le type du dernier acte des Maîtres chanteurs ou de Parsifal? — Qu'on imagine la II'' Pythique de Pindare, évoluant sur un théâtre, aux accords d'une puissante symphonie : on aura un merveilleux spectacle : on pourra l'appeler un drame. Cependant, Philoct'ete en est un, et la Pythique ne l'est pas. La plus belle des scènes n'est pas une action.

Il faut s'en rendre compte : il ne peut v avoir de vrai drame en musique. Le sens de la musique et celui du drame s'opposent. 11 peut y avoir de la musique, par moments, dans le drame. Il peut y avoir du drame, par intervalles, dans la mu-

sîque. Mais les deux ne sauraient s'unir intimement, ni s'aider au point de se confondre. L'un des deux éléments fait tort à l'autre. L'équilibre n'est possible que dans une œuvre légère. Un art puissant se rompra en faveur d'une des composantes. C'est qu'un tel art cherche toujours le fond des passions, et que la musique y touche d'une tout autre manière que le drame.

La musique est essentiellement statique, et vouée à l'être. Elle n'est pas située dans le temps, ni dans l'espace. Le drame est un devenir, en son essence. L'action est le terme dynamique d'un développement. Le drame est un acte. La musique est une contemplation. Le drame est volonté ; et la musique est amour. Comme Wagner le dit d'elle, la musique est femme. Le drame est un héros, toujours en travail, le noble et souffrant Hercule de l'art. Les conceptions du drame et de la musique ne s'accordent pas. Le fond de la passion, où la musique et le drame tendent sans cesse, échappe à l'un par les voies mêmes où l'autre le rencontre. La musique embrasse les extases de la passion ; le drame en poursuit le mouvement et brûle de le saisir. Le drame est une courbe définie. La musique, un plan idéal.

Wagner a confondu le drame avec le spectacle intérieur. 11 dédaigne ses péripéties matérielles, et il a raison. Mais le drame à'Hamlet n'y consiste pas, sans être cependant un spectacle intérieur, et rien de plus. Hamlet est une action intérieure, que les faits traduisent à la vue. C'est ce qui en fait un drame. Le drame enfin est une catastrophe et n'est pas la figure d'une catastrophe seulement.

Le spectacle du monde intérieur , c'est l'objet de toute

musique. Elle peut s'aider de tous les autres arts, si elle veut, pour le définir encore mieux au cœur des hommes ; mais la musique et tous les arts ensemble ne pourront pas passer du spectacle à l'action, ou, si l'on préfère, de l'extase au mouvement. D'un opéra, selon la mode de 180, à un spectacle de Wagner, il y a la distance qui sépare un plaisir vulgaire d'une contemplation sublime : mais, quelque nom qu'on v donne, ni celle-ci, ni celui-là ne sont des drames : on dirait plus justement de l'un et l'autre que ce sont des opéras, — l'un dans sa forme la plus grossière, l'autre, dans sa forme la plus pure ; celui de 1840, presque réduit à la pantomime et à la parade; celui de Wagner se déroulant dans les plus hautes régions de l'âme, dans le lumineux espace du plein sentiment. Telle est la loi de la musique. Beethoven était bien profond, qui prenait le conte ridicule de Bouilly pour un texte admirable : sans aucune théorie, il avait la sagesse parfaite de ce que peut la musique. Wagner voit trop volontiers, dans Beethoven, le Baptiste, précurseur de la Religion nouvelle. 11 en est le fondateur beaucoup plutôt. La IX'^ Symphonie n'est point le dernier mot de hi musique, qui veut enfin renaître dans le drame : c'est, à la prendre comme il faut, le spectacle même de l'émotion universelle, et du seul drame où soit propre la musique. Ne dirait-on pas que Wagner n'ait pu se défendre de sentir ainsi, en dépit de ses idées contraires ? 11 a fini par donner à ses œuvres le nom de « Spectacles ». Il n'a jamais eu de goût à les appeler des drames. La musique et ces grands spectacles du monde intérieur répondent à une conception hautement religieuse de l'univers. Encore une fois, l'âme des grands musiciens, celle de Beethoven ou celle de Wagner, est brûlante du même zèle divin que l'âme

des fondateurs de religion. On pourrait prouver, au contraire, que le drame implique une vue profondément humaine de la vie, — qui va à Dieu, s'il lui plaît, mais ne part pas d'abord de lui. Tous ceux qui ont l'habitude de réfléchir sur cet ordre de pensées, en feront la remarque : l'essence religieuse de la musique coïncide à son caractère de contemplation et d'amour. Au contraire, l'essence du drame est d'être héroïque, non divine ; de créer Dieu, non de le voir; et répond au caractère delà volonté humaine.

Peu de découvertes sont plus admirables que celle de Wagner devinant que le drame, fait pour la musique, doit naître du sein maternel de la musique seule. C'est précisément la preuve que ce drame n'est pas un drame. On voit assez, par là, combien les musiciens l'ont peu compris, eux qui ne font presque plus de musique qui ne soit pittoresque ou littéraire. La raison en est qu'ils sont gens de lettres beaucoup plus que musiciens. En effet, la découverte de Wagner n'est admirable qu'au sens de la musique. Elle répugne au vrai drame. Un poète dramatique, digne d'un si beau nom, ne comprendra jamais que Coriolan ou Hamlet puisse ne pas être un assez véritable drame pour un musicien. Mais il soupçonne fort bien, de son côté, que la musique, en s'y mêlant, n'y ajoute rien, y nuise, et ne s'en aide pas elle-même. Il faut que la musique ait toute la place, comme dans l'ouverture de Beethoven ; qu'elle marque la sienne au drame, dans un spectacle né d'elle seule et pour elle, comme dans Wagner ; ou qu'elle n'en ait point. Les chœurs de la IX^ Sj-mphonie ne sont, en vérité, de personne autre que de Beethoven. Le poème de Schiller n'y est pour rien. Cette nécessité de la musique est si impérieuse, qu'en chaque

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grand musicien elle a toujours eu un interprète fidèle. Combien l'admirable Jean-Sébastien Bach est clairvoyant, quand, sur le texte d'un psaume, d'un verset liturgique ou d'un évangile, il élève ses Cantates et ses Passions : que sont-elles, sinon des spectacles de fête mystique, où toute parole dite semble sortir d'un océan d'émotions musicales, et les porte à la pensée avide de se confondre elle-même dans les abîmes du cœur ? — Et si l'on voulait mettre sur la scène la Passion selon Saint-Maihieu, qui pourrait lui refuser le nom de drame, si on le laisse à Parsifal?

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