OPERA ET DRAME
La plupart des gens n'a qu'une sorte d'esprit. Les esprits fins sont sans force. Ils ne peuvent toucher au simple. Or, dans une société très polie, la simplicité est le comble de la force. On l'a déjà vu souvent, à Athènes, et même à la fin du Moyen Age, où parmi les gens d'esprit, personne n'avait plus la force d'être simple.
Shakespeare et les grands Italiens, malgré toute sorte de recherches, ont été surtout admirables par une triomphante simplicité. Léonard, le plus subtil des hommes, va même jusqu'à la monotonie. Et l'on ne peut penser, sans une tendre admiration, de quelle puissance procède la simplicité de Dante, de Brunelleschi ou de Donatello.
En un temps comme celui-ci. la luxure et la finesse se partagent tous les esprits. Ce sont les deux poisons de la force. 11 n'y a rien dans les âmes fines, ni dans les luxurieuses, pour le drame ni même pour l'action. Quoi qu'on en ait dit. une haute gravité morale est nécessaire au drame. Il ne faut pas l'y porter ; mais il faut qu'elle y soit. La leçon de la vie est celle même du '
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drame : elle se donne de soi, et c'est un enseignement dont pas un prône n'approche. L'art ne veut pas que l'artiste prétende à prêcher la morale. Mais il n'y a pas une grande œuvre de l'art où elle n'entre.
Le drame appelle invinciblement à soi la force. C'est, peutêtre, par un jeu que sa volonté a fait de lui, que Wagner a été poète tragique. Etranges rencontres du génie. Comme il faut s'y attendre, les démarches du grand nombre sont toutes contraires. 11 est bien incroyable que les luxurieux et les esprits fins s'entêtent tous à écrire pour la scène. A moins qu'ils n'y cherchent la fortune, tout d'un coup. En dépit de toutes les intrigues de la sensibilité, ce qu'il y a de plus simple et de plus fort dans l'homme, c'est le sentiment passionné. Le puissant regard de l'artiste, à travers les vagues mouvantes de la vie, en cherche l'assise et la forme. L'intelligence souveraine est là. Or les luxurieux, ni les esprits fins ne connaissent pas la passion, ceux-ci parce qu'ils en doutent, ceux-là parce qu'ils sont plongés dans la lie d'une seule, où s'émousse la vue, le goût et le sentiment de toutes. Voilà l'erreur universelle : ils font tous des drames, et tous s'abusent. En quoi ils se dupent, comme les gens du monde, leurs égaux en âge ; ils veulent tous avoir des passions, et n'en ont pas la force ; ils font alors semblant d'en avoir. Tout le monde feint des passions qu'il n'a pas. C'est la marque même du temps, et sa plus morne faiblesse. Cette vanité assassine les mœurs des riches. Beaucoup de femmes riches deviennent libertines, pour avoir cru à leurs passions, et voulu y faire croire. Or. à peine avaient-elles des sens et quelques troubles du cœur. La comédie qu'elles se donnent corrompt ceux-ci. et tue celui-là.
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Les esprits fins se plaisent au jeu des idées, parce qu'il les laisse libres ; et enfin ce jeu est dans leurs moyens. Ils tiennent beaucoup aux idées, parce qu'ils n'en sentent pas la vie ; et jusque-là seulement. Ils ne veulent pas s'engager, ni être forcés d'en venir là, mensonge plein de fatigue. En d'autres termes, leur imagination est comme leurs actes: curieuse quelquefois, sans portée, insolente, amie du repos et de Pexercice tempéré. On s'aperçoit bientôt que les sceptiques le sont surtout d'imagination; elle est, en eux, la vraie épicurienne : elle tend à ne pas faire un mouvement. Car, pour le reste, bien peu de sceptiques doutent pour de bon ; et personne n'a peut-être assez de muscles dans le cerveau, pour douter, entre les gens du monde. Sur la scène, et dans l'art, ces raffmés ne croient pas à la passion, ou ils ne veulent pas y croire, parce qu'ils ne réprouvent pas, et s'en défient. 11 est vrai, même de ceux qui s'en donnaient la comédie, tout à l'heure, dans la vie. N'est-il pas admirable qu'ils soient plus sincères avec eux-mêmes, quand ils sont en présence de l'œuvre d'art, qu'en face de leurs propres actions ? Peu de faits donnent une plus haute idée de l'art et une plus triste du public d'où dépend l'artiste.
Le théâtre est le lieu de la passion. L'art tragique est l'art de faire agir les passions. Tout est là. Le dédain affecté des uns, l'intérêt profond des autres s'en suit ; et surtout l'importance unique du théâtre pour le peuple. La foule des hommes a toujours eu l'amour du théâtre ; car la foule est toujours passionnée ; c'est le réservoir boueux des passions. Le théâtre est un objet de culte pour le peuple ; et il n'y a pas si loin du sentiment qu'il v porte, à celui qui l'attache aux cérémonies de la
religion. Le peuple aime d"abord la tragédie, qui est le lieu des passions graves, violentes et tristes. La comédie est naturellement mieux goûtée par les gens fins. D"ahord, parce qu'elle ménage leur sensibilité débile : ils redoutent l'émotion forte comme la peste : cette émotion forte est leur ennemie de tous les temps ; elle les dérange ; elle les inquiète : elle les tire de leur sécurité spirituelle : elle les rappelle à une gravité qui leur pèse : à cette grandeur de la vie qu'ils repoussent, qu'ils prennent en pitié, mais qu'en l'invoquant même ils sont vaguement humiliés de se sentir inaccessible. Ensuite, la comédie amuse leur esprit, sans faire violence à leur imagination, ni au cœur qui en dépend. La comédie traite des idées et des sentiments, où est impliquée la passion, mais où elle ne se livre pas. Les ridicules sont des passions déplacées, ou insolites, hors de proportion au milieu où elles se développent, et avec ceux qui les éprouvent. Un germe de parodie se cache dans toute œuvre comique : et la parodie, à quelque degré que ce soit, est toujours une chute. II est naturel que les esprits fins s'y sentent à l'aise.
Considérez que les passions sont l'aspect mouvant de la nécessité. Le théâtre est le royaume de la nécessité. Le drame est son règne. La grande action sent du reste cette présence auguste et terrible dans tous les ordres : dans la vie non moins que dans l'art. Napoléon est, par là, tout à fait bon poète à Sainte Hélène. Les petits esprits, les gens fins, les âmes sans force ne sentent jamais la nécessité. Ils sont d'une futilité admirable pour y échapper. En quoi la nature les sert avec bc:ucoup de prévovance : car. si ces esprits
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sans force rencontraient la nécessité, ils en seraient accablés.
Une action forte est donc passionnée, quoi qu'il en puisse paraître. Elle est nécessaire en ses déductions ; et c'est, selon mon goût, la marque de la passion même. Nécessaire en ses conséquences, elle ne l'est pas dans ses conflits, ou peut ne pas l'être. Sa liberté se montre dans le heurt des caractères ; non dans ces caractères mêmes. 11 serait à souhaiter que les historiens prissent un peu garde à cette différence. Plus un drame est puissant, plus tout s'y tient; et plus tout y semble, à tout instant, possible en plusieurs sens. De là Tintérêt, à mille lieues de l'intrigue.
Un poème lyrique, au contraire, une épopée, ne laisse pas de doute sur le dénoûment, ni sur les péripéties ; car, peu importe. Et, comme les passions n'y agissent pas par nécessité ni par force, tout s'y passe dans le moment même. Le temps, cette épée de la fatalité, n'y est pas plus vivant qu'elle. Or, la musique est par essence ce qui se dérobe au temps, et compte sans lui.
Une forme admirable de l'art, c'est l'oratorio qui n'est point du tout situé dans le temps. L'oratorio est né de Lame pieuse de la musique.
On croit que Foratorio n'a plus de place dans l'art. Que sont pourtant les Passions de Bach, les messes non mondaines, la Grande Messe solennelle de Beethoven, sinon des oratorios.'' Mais bien plus, toute musique dramatique n'est qu'oratorio, en somme. Et l'opéra est un oratorio profane. Haendel l'a rendu bien sensible : son Hej'cule, son Sanisoii, son Xerxès ou son Rinaldo ne se distinguent point.
En effet, pour tout dire, la musique et le drame s'excluent (i). Voilà par où l'opéra n'a jamais pu donner lieu à un véritable drame. 'Wagner l'a vu. et l'a fait voir mieux que n'importe qui. Cependant il a cru que la musique, non seulement n'est pas contraire à la tragédie, mais doit s'unir à elle pour produire le chef-d'œuvre de l'art, qui est le vrai drame. Et c'est l'erreur capitale, selon moi.
Wagner se fonde sur les chœurs de la /A"^ Symphonie. L'émotion de la musique à son comble trouve son verbe, et le désire. On passe de la musique au drame en les mariant l'un à l'autre. Cette opinion est celle d'un musicien, et qui l'est d'instinct avant tout, crût-il encore plus être un poète tragique.
11 ne suffit point que Wagner affirme sa pensée. Encore moins suftlt-il qu'on lui en oppose une contraire. S'il philosophe, bien ou mal, ce n'est pas non plus assez. 11 faut que l'analyse des sentiments en décide, et non pas l'esprit de système. Les idées de Wagner sur l'émotion dramatique ne semblent point répondre à une vue analytique des faits.
Le drame intéresse tout ce que l'homme a d'actif, et d'abord sa pensée. La musique fait l'inverse, et endort presque toutes les facultés que le drame éveille. On ferme les yeux quand on écoute de la musique ; et plus on aime la musique, moins elle sollicite le musicien de fixer son attention sur un spectacle. Elle l'en détourne expressément. Elle invite l'homme à l'oubli des faits, non à les suivre. Elle se place dans le sentiment
I. Ainsi, l'analyse porte à croire, d"abord, que le drame et la musique ne N'accordent pas. ^III, i.i.): puis, qu'ils s'opposent, (III, 1.2.); et finit par conclure qu'ils s'excluent
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pur. dans la sphère primordiale de l'émotion, où la sensation et le sentiment se pénètrent infiniment. Le drame, au contraire, jette l'homme en plein combat. Enfin, la jouissance suprême de la musique est possession (i), et celle du drame, conquête. Deux voluptés égales pour l'âme, mais de sens différent.
Le plaisir de conquête est celui de l'action perpétuelle, et la joie d'Alexandre. Sont-ce les idées toutes réalisées, et introduites dans leur gaine de matière, qui plaisent? — Point. Ce plaisir serait grossier. Et. au fond, toute volupté qui en vaut la peine, est sentiment. Le charme puissant du drame est dans le sentiment, où l'on entre, d'une passion accolée à un acte : l'action est la forme du hasard apparent. Ainsi le charme souverain du drame vient de la part qu'on prend au combat de la vie. en lutte avec la nécessité. La théorie, qui prétend faire du fond de l'âme la scène du drame, et le réduire au sentiment nu. est le jeu d'esprits fins, sans la moindre force, qui ne savent même plus ce que c'est que drame et action. Ils ont le ridicule de se fonder sur Wagner, et n'en oublient que la musique. Il ne faut occuper ni l'entendement pur. ni les yeux : car le spectacle dérange la véritable action, si la sentimentalité pure la supprime. Mais il faut au drame l'homme complet en proie à la vie ; l'homme plongé dans le divin. — en un mot. la passion dans la nécessité. On touche là le fond, et la loi qui condamne la belle tragédie à être simple, ou à n'être pas.
Par là aussi, on voit que toute forme de drame est légitime, pourvu qu'elle agisse : c'est-à-dire qu'elle affronte les hommes et le monde, qu'elle jette les passions dans la nécessité, qu'elle les précipite à leur fin. QLi'il soit, d'ailleurs, question de senti-