I. Comme je Tai d.jà dit
vivante pour tous les hommes. On veut la leur faire désirer. Grand bonheur de croire à des vues spéciales de la Providence sur vous : il y a loin de là à mesurer tristement la part du destin, dans notre nature. Dans les deux cas on connaît son esclavage ; mais tandis qu'ici on a le dégoût de son maître, là on le sert avec joie.
Cette passion d'architecture était très vive chez Wagner. Sa puissance logique s'y déployait. Il a vraiment un grand système, qui sert de plan à ses chefs-d'œuvre. 11 a voulu laisser le guide, les calculs, la description point par point de l'édifice qu'il a bâti. On se rend mieux compte, de la sorte, comment toutes ses opinions reviennent à ce que lui-même a toujours fait. Que l'acte tienne à la pensée, comme la chair à l'os : voilà le mouvement du héros. La merveilleuse église étant édifiée, il en a luimême dégagé les abords; il a tracé les avenues qui y mènent et toutes les perspectives qui en dépendent. Après avoir pris tant de peine pour créer son œuvre, pour être un homme enfin, il voulait être compris. Touchant désir, et dont il a dû le premier sourire, en sachant la vanité.
Les théories de Wagner sont des vues abstraites sur toute l'étendue de l'art. Le poète y fait entrer le vaste monde avec sa variété. Dès qu'un homme en vaut la peine, il ne voit plus rien que sous l'angle de l'univers. Rien ne le rend tour à tour plus suspect ou plus vénérable à la foule. La canaille humaine ne diffère point de l'autre, si bonne chienne et qui lèche du même cœur qu'elle mord ou aboie. La canaille est religieuse : la religion fait l'insulte comme l'applaudissement. Wagner savait qu'il faut aimer la canaille, étant la source de l'Art et celle de la Religion. C'est mauvais signe de flagorner le peuple, plus mauvais encore de le haïr et de s'en vanter. On doit l'aimer
d'une certaine manière forte, qui ne lui permet pas de se dérober à cet amour. Il faut prendre cela sur nous. Wagner est admirable pour le naturel qu'il y met. Le peuple est sa toile de fond. 11 la place derrière tout ce qu'il voit. Vues d'une force peu commune et d'une imperturbable logique. Là. on admire comment le <n moi » est le plus solide des systèmes. 11 est nécessaire de le sentir clairement à la base de la théorie. Ainsi, Wagner dira du drame que l'activité créatrice s'y montre comme organique, tandis qu'elle est mécanique dans le roman ; il le prouve fort bien ; mais s'il avait été Tolstoï, en s'appuyant sur Anna Karénine, il eût prouvé le contraire. Ou bien, il pose le principe que l'œuvre d'art doit être communiste : selon lui. Beethoven a élevé la musique à l'art communiste, dans la ix^ svmphonie : et toute la doctrine vient à conclure qu'il reste une seule œuvre à faire : l'œuvre d'art parfaite de l'avenir, le drame communiste : c'est que Wagner se destine cet ouvrage. Au fond de tout, comme il le déclare, « la question capitale fut. » pour moi, de voir de plus en plus clair dans mon dessein >^ Et surtout, peut-on ajouter, de l'accomplir. La question unique est celle du « moi ». Capitale en effet : car le « moi » est toujours seul(i).
Wagner fait un tableau singulier des genres : et sa critique universelle est sujette à caution. Sa théorie de la poésie et du langage tend à confondre la poésie dans la musique, et le langage avec le simple cri de l'émotion. Le rôle capital qu'il
1. De là qu'une infinité d'êtres humains passent comme des ombres : ce n'est point à cause du temps, qui emporte tout: mais à cause de ce que, les emportant, il n'emporte rien. Toute cette masse ensemble no t'nit pas un moi.
prête à l'émotion est évident. Mais il n"y a pas qu'une seule manière d'interpréter ce haut fait de la nature sensible. Rien de plus vrai, en général, que d'assigner pour fin à l'œuvre d'art la nécessité de transposer l'idée en émotion (i). Le problème est de savoir par quel moyen cette transposition se fait dans le drame ; et comment elle peut le mieux se faire, étant donnée la condition du théâtre et de l'art dramatique. Wagner sait fort bien que l'Allemagne n'a pas de théâtre. Ni Schiller, ni Gœthe n'ont réussi à donner un drame au peuple allemand. « Nous n'avons » pas de drame, dit-il, et nous ne pouvons pas en avoir. » 11 pense faire ce don à son peuple. Son fameux mot, à l'issue de la première du Riiii;- : « Et maintenant nous avons un art », n'a pas d'autre sens. Partant delà, et de ce qu'il connaît le mieux, d'expérience et non de système, sa critique de l'opéra est sans reproche, si l'on admet que l'art n'est pas un passe-temps frivole. Au contraire, la théorie le trompe cruellement sur les Grecs. Il croit, décidément, que le drame grec est pareil au sien en son essence, et communiste. Sans parler d'une foule d'erreurs sur le théâtre grec, Wagner joue sur les mots, quand il dit de cet art qu'il n'est pas la création du génie, mais l'œuvre commune du peuple et de l'artiste. Il est évident que toute grande œuvre d'art en est là ; et celle qui semble en être le plus loin, comme celle qui en est le plus près. Le germe est commun à tous; non pas du tout la force de la plante, et le fruit qu'elle porte. La lumière luit pour tout le monde ; très peu la possèdent. L'œuvre d'art la plus populaire ne doit au peuple que l'occasion et cette part de soi qui, étant à tous, n'est à personne. L'art est le premier des ai'istocrates.