ORGANISME ET LEITMOTIV
Le drame, conçu de la sorte, répond à un tableau animé, à un récit vivant. On a vu sur quelle illusion il repose. Pour ce qui est des œuvres, celles de Wagner comportent des beautés incomparables, où la théorie ne semblerait pas devoir conduire. Le système, il est vrai, ne domine nullement l'art, et il ne faut pas se lasser de le dire. Il est bon d'avoir un système avant de se mettre à l'œuvre. C'est un système de dire sa prière, comme le bon frère Angélique. Et il est encore meilleur de l'oublier, quand l'œuvre se crée, il faut laisser faire au génie. Cependant, la théorie de Wagner est admirable par l'idée qu'elle donne de son caractère.
Au bout du compte. Wagner ne s'est proposé rien moins que d'être l'Unique Artiste.
Qu'il est beau, à un homme, d'avoir osé nourrir une telle pensée... C'est par là. j'imagine, et pour avoir soupçonné cette ambition, qu'il fut odieux à tant de gens, et qu'il trouble
encore beaucoup d'artistes. Ils ont peur de lui. 11 ne leur laisse pas la paix.
Si le drame de Wagner était le vrai, il rendrait inutiles tous les autres. C'est une question de fait. Et les faits ne donnent pas raison à Wagner. En vain, il veut que Beethoven, grâce à la tragédie, prenne l'esprit, et que Shakespeare prenne le cœur, grâce à la musique. L'erreur divine, qu'il découvre dans la Symphonie avêc Chœurs, si c'en est vraiment une, est la sienne. Quant au drame de Shakespeare, là où il est beau, le fait est qu'il ne laisse point l'âme en défaut, et qu'elle ne souhaite rien qui soit au-dessus de lui. Car Shakespeare aussi a sa musique et son chant. Je ne dis rien de l'art où le poète peut atteindre pour offrir à l'âme la volupté d'une musique en quelque sorte intellectuelle. Pourtant, il ne sied pas à Wagner de le méconnaître. En effet, sans penser à la grandeur même du drame, ni à la puissance de création qu'il y a dans Hauilet, il suffit de lire Shakespeare pour ne plus douter que son dialogue, sa prose même, à l'égal de ses effusions lyriques, est un chant. Admirable, il a ses rythmes, sa mesure, ses harmonies et ses timbres. C'est même ce chant qui est. pour nous, l'écho immortel de chaque grand poète (i). Par lui, nous distinguons un poète d'un autre; et c'est en lui que l'âme singulière de chacun nous parle de plus près. 11 en est ainsi de tous les poètes : de Sophocle et d'/Eschyle, comme de Dante et de Gœthe : chacun d'eux a sa musique ; et, faute de la sentir, on n'en sent pas la poésie.
Shakespeare est surtout incomparable en ce que le chant, au cours de ses drames, n'est pas lié à quelques scènes ou à
I. La remarque en a d'abord été faite, je crois, par Carlyle.
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quelques couplets; mais il règne d'un bout à l'autre de la tragédie. La beauté de l'art, ici, décuple la force de hi vie. Il est très sensible que le chant d'As rou likc it diffère du chant d'Olhcllo, et celui d'Hamlcl de ces deux-ci. A cet égard, et comme musiciens seulement, Shakespeare et Wagner se ressemblent par la splendide variété et l'extrême souplesse de l'art. De même, on peut montrer comme, dans les méditations de Beethoven, se révèle un des plus hauts sommets de la pensée humaine, au milieu de la tempête et de la nuit, tantôt battu de la pluie et des orages, tantôt couronné de l'arc-en-ciel, ou portant, comme une tige, la fleur d'une sublime aurore.
Wagner veut faire le drame unique, par l'union des deux; mais bien loin d'y réussir, il menace en l'une et l'autre de ces formes grandioses de l'art ce qui en est l'essence (i).
Qu'est-ce donc que ce drame de Wagner? Une symphonie géante, où l'âme de la musique prend corps, et où son être intérieur veut s'incarner dans l'objet. En quelque sorte, le point de vue où Ton se place pour juger du drame, et celui d'où l'horizon du drame s'étend aux yeux du spectateur, se trouvent renversés. L'essentiel devient le prétexte; et c'est le prétexte qui prend la charge de l'essentiel. L'action se réduit décidément au geste; et ce que Wagner appelle le geste embrasse toute l'action véritable, qui est faite du mouvement intérieur. Car ce geste est confié à la musique; et c'est à elle que l'action sentimentale se voit remise.
Il est véritable qu'on ne doit juger Wagner que selon l'en-
I. Encore une l'ois l'habitude légitime qu'on a de joindre le prélude à la conclusion de ces reuvres en traduit grossièrement la nature cachée. Rien du plus contraire au drame.
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semble de son drame. Il l'exige avant tout. Qu'on ait l'action sous les yeux: qu'elle se mime sur la scène; que la plastique l'encadre; que la poésie l'exprime; que la musique enfin porte le tout et l'offre au cœur. Pourtant, les erreurs du système ne sont jamais si visibles que du point de vue de l'ensemble. D'où cette vue. en effet, se peut-elle prendre? — De la musique, et d'elle seule. Où est le centre, d'où les objets se mesurent, et d'où l'horizon, qui les enferme, se trace? — De la musique seule. Le défaut du poème, la splendeur de la musique le dévoile. A certain vide du drame, à certain ennui né du spectacle, ou même à quelque niaiserie de l'action, on est forcé de juger, indépendamment de l'ensemble, les éléments qui le composent: et c'est le moment où le rôle capital de la musique apparaît.
La vie est une force en mouvement. La couibe en est intinie. Ce que le monde voit de chaque vie est une portion de la courbe, dans le plan du temps : mais elle paraît former un tout, en elle-même. C'est le miracle de l'énergie, seule forme où la force nous soit sensible, et qui. dans le monde moral, s'offre à notre pensée comme un continu qui se développe. L'étude de la nature montre partout ce prodige de la force et de l'énergie en développement. Un infiniment petit, où l'énergie de vivre est incluse, et voilà toute une vie immense en sa variété, incalculable en sa force, enfin d'apparence infinie. Qiie ce soit un chêne, un système d'astres, ou un homme, le même prodige s'accomplit. Un germe doué de force se développe. Un élément intlniment petit s'organise. 11 n'y a rien de plus admirable dans Wagner, que sa musique semble se développer organiquement:
et que le corps musical d'un de ses drames fait l'effet d'une œuvre vivante (i).
■Wagner n'est bien connu, et n'a été bien loué que par les naturalistes, entre tant de livres et de commentaires qu'on lui a consacrés. Ils y ont porté, à bon droit, la méthode d'analyse propre aux sciences naturelles. C'est ainsi qu'on a montré l'espèce d'arbre mélodique que forme chaque partition de Wagner, plante d'une rare et magnifique essence; merveille de vigueur intime et de large développement. On en voit le tronc, fiché dans la masse sonore, plongé dans le sol de l'orchestre, où il tient par un petit nombre de puissantes racines. Elles sont simples, et simples les éléments dont elles tirent leur nourriture : mais la solidité en est inimitable : et la sève qui s'en forme, d'un seul jet, d'une richesse unique en densité et en mouvement, va couler dans la tige, et faire naître la vie de toutes parts, féconde en toute sorte de développements et de métamorphoses. Du tronc qui s'élève, et de la sève qui monte, sortent des branches fortes comme d'autres arbres; et leurs mille rameaux se couvrent de frondaisons. Quel triomphe de feuillages : ici. d'une grâce déliée, heureuse, faite de feuilles innombrables, qui se mêlent, qui jouent enfantinement, et font un réseau rieur, où le gai soleil passe à travers toutes les mailles (2). Là, au contraire, la tige se dresse comme une colonne nue dans le ciel, sévère et pure : les branches se
1. C'est le génie de la musique. Disons qu'il n'y a point de vraie musique, sans la polyphonie. Entre toutes les formes de l'art, la polyphonie musicale est la merveille, qui joue la vie. r)e là, que Bach et Beethoven sr.nt plus près de nous que les autres.
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rangent dans un ordre plein de calme et de symétrie et la lumière tombe de haut, comme d'une coupole (i). Ou bien, c'est un chêne millénaire, qui a poussé d'autres chênes, en guise de rameaux : ce géant à l'écorce rugueuse est creusé en antres; parmi ses monstrueuses racines, surgies de terre, un fleuve passe, des sources coulent; il fait une ombre immense sur le sol; le soleil pénètre sous cet arbre comme un orage; et les pas du jour y vont par arcs-en-ciel, que chassent les nuées; et le crépuscule s'y répand en ténèbres profondes : à lui seul, cet arbre est une forêt (2). Et c'est bien à son ombre que les Nornes filent le Destin, et que Wotan, dépris de tout, se tait.
L'analyse des sciences est toujours, cependant, une anatomie. Elle sépare les éléments et elle détruit la vie. pour en révéler la machine. La science tue ce qu'elle touche. Elle réduit à des figures ce qui est forces. Elle montre des mouvements là où la vie n'est due qu'à un ensemble dynamique. Elle ne peut faire autrement; et ce n'est pas sa faute. A des degrés divers, la vie et l'art sont en puissances. Le fond du prodige échappe toujours, et ne se peut définir. Comment l'acte se produit, qui tombe seul sous l'analyse, c'est le miracle. L'intelligence sait qu'elle le comprend; mais elle ne peut pas le rendre en nombre. La liste complète de tous les éléments, qui forment une plante, fût-elle possible, ne fera jamais l'objet vivant. Les arbres mélodiques de Wagner produisent une illusion vi une erreur du même genre. Ils séparent, sous les yeux, ce qui n'est si admirable que par l'unité du fond.
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De là, cette fausse impression que l'on a prise des motifs caractéristiques; et la fausse idée qu'on s'en est faite. La forme, ici. a trompé sur le rôle. On a fait un emploi mécanique de l'élément le mieux organisé de l'art. C'est entendre les forces de l'esprit en matérialiste. Jamais Wagner n'a eu la pensée grossière de figurer un homme par un motif; encore moins un objet, une épée. une lance, ou quoi que ce soit de ce qui se peint beaucoup plus précisément aux veux par la vue même. Le leitmotiv n'est pas même une image sentimentale du caractère : c'est le signe de l'émotion qui lui est le plus intime. Il est le thème fondamental de l'œuvre. — ou d'une partie essentielle à l'œuvre. -- comme le sentiment d'où il est sorti. 11 est le caractère : il ne le peint pas.
Car deux ou trois mesures de musique ne sauraient peindre un caractère. La seule peinture, qui puisse en être faite, ne l'est jamais que par le développement complet de ce thème, dans toutes ses relations avec les autres. Point d'erreur plus forte contre la vérité wagnérienne, que de traiter le leitmotiv en élément descriptif. En effet, il est musical par excellence. Il est la cellule vivante de la symphonie. L'émotion sincère, dont il est le signe, bien loin d'être isolée, a des liens inévitables avec tout le reste. Elle n'est émotion que parce qu'elle est émouvante; elle engendre des émotions, parce qu'elle en ressent. De la sorte, le thème a l'importance capitale du sentiment capital pour tout le drame. 11 ne peut être un leitmotiv véritable à moins. On fait donc le contraire de ce que Wagner fit dans cet ordre, quand on part du thème pour peindre le caractère; comme si une telle entreprise pouvait avoir le moindre sens. Dès lors, on ne s'occupe en rien de l'émotion : le contenu sentimental du
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thème est le dernier souci qu'on se donne. On en voit qui sont d'autant plus fidèles à la mécanique de Wagner, que l'âme vivante du système leur est plus étrangère. C'est en quoi l'analyse thématique de Wagner, en le faisant mieux connaître par les dehors, n'a point du tout avancé la musique dans la véritable connaissance de cet art. qui est organisé par le dedans, comme la vie. Et, dira-t-on. comme la grande symphonie ellemême.
lis sont rares, ceux où le don d'organiser les idées et les sentiments a été mis par la nature; c'est le don de la vie. Rien n'y supplée : l'effort de l'étude, ici, est vain. Le fameux mot sur la patience est démenti. Depuis Wagner, les musiciens font voir, cruellement à leui'S dépens, combien la vertu organique leur manque. Ils semblent, non pas obéir à l'exemple de Wagner, mais faire des exercices sur ses théories. Leur musique n'est point de la musique : elle ne vient pas du cœur. Celle de Wagner en sort toute. Rien n'est plus stérile qu'une erreur de cette sorte, qui domine les choix et les esprits. Elle fait vouloir les gens en dépit de ce qu'ils peuvent, et de ce que veut leur talent naturel (i). L'élément simple de Wagner, d'où naît naturellement une œuvre immense, grâce à la puissance organique qu'il recèle, n'est en eux qu'un infiniment petit, sans contenu, sans portée, et qui s'oppose même à toute organisation. Il en résulte cette incohérence irritante, qui est la marque universelle de la musique depuis vingt ans. Elle n'est que fragments : — qui pis
I. Il est si vrai que le seul musicien, d'entre les nouveaux, où il y ait un peu plus que du talent, est celui qui doit le moins à Wagner. Il n'est pas Français, au demeurant : ni Russe.
est. fragments sans la moindre valeur par eux-mêmes. Et tous ces membres ensemble, toute cette poussière d'harmonies et de pensées, combinés de toutes les plus savantes manières qu'on pourra, et qui ne sont du reste, point tant savantes, — ne seront jamais qu'une masse informe, qui jamais ne fera un corps : — manque d'âme.
Voilà jusqu'où l'on est dupe de la méthode. Ils emploient mécaniquement un élément, qui n'a de sens que dans un système de forces. Sans aucun doute. Wagner prévit avec dégoût cette trahison , et qu'une géométrie grossière naîtrait de sa dvnamique. Il l'a laissé entendre: mais, sur la fin de ses jours apaisés, il n'a pas voulu s'ennuyer à décrire un péril, où le vrai génie met seul une barrière, et empêche seul de tomber. Après tout, le diable soit de qui a besoin de garde-fous. Qu'ils marchent dans la plaine, et ne quittent pas les sentiers unis.
Wagner n'a pas fait usage des thèmes par principe. Cette forme a répondu d'instinct à ce que cette àme, puissante en unité, demandait à l'expression pour se traduire. Elle est née d'une émotion propre à l'artiste, non d'une idée fixe, d'un préjugé de l'esprit. Un jour elle lui est apparue, comme poussée devant lui par le fini de sa nature. Wagner raconte comment il s'y est vu presque contraint, dans le temps où il méditait Le Vaisseau Fantôme. S'il v a eu un progrès continu dans Wagner, il s'est fait en ce sens. Les thèmes sont devenus de plus en plus puissants, riches en émotions, et d'une émotion féconde en ses suites, à mesure que Wagner prenait de son propre cœur une conscience plus forte.
Le leitmotiv n'est pas du tout un procédé d'écriture. Wagner
ièc) Wagner
déclare neltement qu'il ne doit pas le leitmotiv à une vue de la raison, mais à un accident de la sensibilité. La théorie n"y est pour rien(i). Une disposition naturelle peut porter tout l'édifice d'une nature singulière et d'un homme. Elle ne suffit pas à une méthode.
Le leitmotiv va bien plus loin que la forme. 11 répond au fond même de Wagner. Ce moyen d'expression lui est aussi personnel qu'à Beethoven la mélodie populaire. Beethoven n'emprunte pas des mélodies au peuple; ce n'est là qu'un procédé, et une naïveté faussement naïve. Mais, par un cours régulier de son génie, la mélodie de Beethoven se fait de plus en plus simple, générale et touchant presque à l'essence du rythme. Le chant de la iX"^^ Symphonie n'est pas seulement populaire ; il est humain, au sens infini du mot; il est un modèle pour tous les peuples, et l'hymne de Y Homme Racheté. Je l'appelle le Chant de r Huinaiiilé. qui passe bien la mélodie populaire, puisqu'il est enfin le chant de tous les hommes unis en un seul peuple.
11 n'est pas plus possible d'emprunter à Beethoven le caractère de sa mélodie, que l'usage du leitmotiv à Wagner. Si, de hasard, un musicien avait les mêmes habitudes de sentiment et de pensée que Wagner, encore devrait-il se servir du leitmotiv, non à la manière de Wagner, mais à la sienne. Son génie l'y plierait par force ; car il n'en pourrait pas avoir à moins.
Wagner fait du leitmotiv le plus étonnant moyen d'analyse psychologique. Le motif se réduit souvent à une. deux ou trois mesures, d'un dessin caractéristique, mais assez général pour pouvoii', à la fois. toujoui'S se rrconnaitre. et varier à l'infini. Ln