‹ WagnerChapitre 25 sur 32 · La tête musicienne n'est pas la tête dramatique. Si les · texte numérisé non relu

La tête musicienne n'est pas la tête dramatique. Si les

Français, pour la plupart; n'ont pas la tête musicale, c'est qu'ils n'ont pas la pensée épique. Le nombre et la célébrité des chansons de geste n'est pas un bon argument. 11 semble que ce soient beaucoup plus des romans que des épopées. L'art n'y a presque pas de part. En général, le goût chevaleresque et le génie épique, loin de se confondre, en art, ne s'accordent pas. Le peuple de France a vécu son épopée : il ne s'en est pas remis au poète de la faire. Que la France ait fourni d'épopées l'Europe entière, il ne s'en suit pas qu'elle en ait une. Mais l'Allemagne, qui commence par les Eddas et les Nibelungen, pour finir par Gœthe et par Wagner, c'est là une nation à qui l'épopée est naturelle.

3. Les Anglais et les Espagnols, qui sont les peuples les mieux faits pour le drame, après la France, n'ont point de musique. Et les Italiens, comme les Allemands, qui n'ont pas eu de drame, ont donné les plus belles épopées au monde. Aussi, de tout temps, sont-ce les deux nations où a triomphé la musique. Pour moi, il me suffit de voir l'immense développement du théâtre grec et le génie que les Athéniens ont déployé dans le drame pour m'assurer que la musique, en Grèce, n'a pas eu l'importance qu'on dit : et, sans doute, au théâtre ne fut-elle guère qu'un soutien de la voix, la très humble servante de l'expression. 11 en a été ainsi. Et de même en France : c'est depuis que la France se fait de plus en plus cosmopolite que le goût de la musique s'y répand.

4. On ne comprendrait pas que les Grecs n'eussent pas porté bien plus loin Fart de la musique pure, si la musique avait eu

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par elle-même une importance capitale dans leur vie. Car, où les Grecs se sont plu, ils ont pu tout faire. S'ils l'avaient voulu, s'ils en avaient senti le besoin, ils eussent fait pour la musique ce qu'ils firent pour le reste. Ils l'eussent poussée à ce point, où ils élevèrent le drame comme la géométrie et l'astronomie comme l'architecture, la philosophie ou la statuaire. Tout était aisé à ces enfants de génie : ils créaient en se jouant. Un miracle de plus ou de moins ne leur coûtait guère. Il a fallu près de vingt siècles à l'Europe pour joindre Sophocle, Praxitèle, Aristote ou Archimède, — non pas même pour les passer. Rien de tel en musique.

=,. Athènes et la France sont, avant tout, occupées de l'homme et de la vie sociale. Voilà pourquoi l'architecture et le drame en sont les formes d'art préférées.

Il semble que les dieux soient le propre de l'épopée. Il ne s'agit, sans doute, pas des dieux en tant que machine poétique; mais du divin, qu'on le trouve dans la nature, dans le rêve ou ailleurs. Le drame a affaire aux hommes, non aux dieux. Il est vrai, les dieux sont conçus sur le type humain. Mais ils sont moins hommes que délivrés de l'humanité: on ne croit pas à leurs maux: ils sont moins en lutte que sûrs de vaincre et de l'issue. Une telle certitude est ruineuse du drame.

6. Les dieux sont immobiles. On sent bien qu'ils n'agissent pas. Même dans leurs yeux de foudre, ils se bornent à vouloir, ces bienheureux. Ils contemplent. C'est pour eux que l'ataraxie est la sagesse. Le dédain fait leur repos. Comme ils ont créé ce monde, ils savent ce qu'il vaut. Fait par eux, ils savent aussi de

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quoi. Ils s'en détournent avec un regard de mépris. L'idée de Lucrèce et d'Epicure n'est pas si fausse que la bonne âme des modernes se l'imagine. Peut-être y a-t-il des dieux? et, sans doute, il y en a. Mais ils ont le plus profond mépris de l'homme. Ils ne seraient pas dieux, s'ils ne le méprisaient pas. Ils n'ont pas l'âme si chienne d'aimer et de servir cette pitoyable créature, encore moins d'y penser. Car, en vérité, serait-ce bien la peine d'être dieu pour souiller son esprit d'un souci si bas perché sur pattes, d'une forme si misérable? — « Qu'on écarte cet objet de ma vue. » — Les hommes jugent toujours fâcheusement des dieux, en raisonnant d'eux au point de vue de l'homme. Enfin les dieux ne meurent pas. Et, où il n'y a pas la mort, il n'est plus de pitié. — Un dieu qui a pitié? Ce n'est qu'un homme. Ou, quel infini dédain doit entrer dans cette pitié-là?

Les dieux de Michel-Ange, si puissants en leur action, se pétrifient dans une colère éternelle et dans un seul mouvement. C'est être immobile.

7. Quand Tristan reçoit des mains d'Isolde la coupe de mort et d'amour, c'en est fait des sentiments humains. Voilà des dieux. Et quand, ayant vidé le philtre, les deux amants tombent aux bras l'un de l'autre, c'en est fait du drame. Quoi de plus? Tout est fini. La symphonie épique, le récit de ces émotions surhumaines commence. Mais il ne faut pas parler d'action. Plus l'action est intérieure, plus elle doit être traduite. 11 n'y a guère d'actions pour les dieux; car il n'y a point pour eux d'événements. L'homme est l'animal éphémère, — et qui s'en doute. C'est pourquoi les événements sont le propre de l'homme. Tristan et Isolde analvsent leurs embrassements, comme il con-

vient à des dieux dans leur Olympe d'amour. Mais quand ils chantent et qu'ils implorent l'union parfaite de leur amour dans la mort, ils sont leur propre spectacle à eux-mêmes : et quand ils rêvent étrangement sur la conjonction « ET » (i), qui les distingue à la fois et les confond, quelque beauté qu'ils y mettent, ils n'agissent point. Une conjonction ne sera jamais un événement, mais un article du discours.

Les dieux ne sont point soumis au changement. Ils ne luttent pas. Ils persévèrent en leur être. La symphonie épique est comme eux. Qu'on y pense : dans l'épopée symphonique de Wagner, le vrai drame est Religion.

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