‹ WagnerChapitre 27 sur 32 · SUR LA COLLINE · texte numérisé non relu

SUR LA COLLINE

La colline de Bayreuth...

Qui eût cru que ce nom, au son rude et aboyant, devînt si doux à toutes les âmes fortes? J'aime ce lieu entre tous les lieux du monde, quelques-uns seulement exceptés. 11 est cher à l'esprit, et lui parle d'un beau triomphe. Là, un grand homme a donné corps à un grand rêve; et si même, l'ayant accompli, il en était resté déçu, il le fait toucher du doigt à tous les hommes. Qu'il est beau de voir un grand homme asseoir sa conquête, et laisser sur la terre un témoin solide qu'il l'a pu faire ! Ici, Wagner parle en conquérant.

Le grand artiste ne peut pas aller plus loin : il fonde aux yeux cet empire où il prétend dans les cœurs. A moins de s'ôter à tout, il ne peut faire mieux que de s'imposer à tout. Qu'il choisisse, d'être dépossédé du monde jusqu'à l'être de lui-même, ou d'y passer en conquérant. Qu'il soit sans lieu sur la terre ; ou qu'il montre sa vraie nature, qui est de conquête, en s'emparant d'un lieu qui ne soit plus qu'à lui. Ce Bayreuth, qui n'était point connu que par le nom d'une princesse bizarre, atroce et spirituelle, appartient désormais à ce que la pensée

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connut de plus plein et le sentiment de plus haut. Telles larmes ont- ici coulé en silence, et tels sourires sont ici venus dans l'ombre, sur telles lèvres, dont rien ne pourra jamais dire le prix caché : ces perles sont au fond de l'océan, et il n'est point de joaillier qui les sache sertir, il faut qu'en peu de temps le ciel de ce petit pays se fasse plus pur, que sa ligne soit plus belle, et son horizon plus noble : ou il aura manqué à sa destinée, puisque ce qu'il y a de meilleur et de plus noble en Europe y vient ouvrir les yeux, et s'y fait plus large de cœur. Car, pourquoi se soucier de la foule et de ce qui n'en est pas digne? Ce n'est point assez pour qu'on en parle, et ce n'est que le nombre. Ce qui n'est point assez s'efface de soi-même ; il n'a qu'à passer.

Que Wagner est grand, en cet étroit espace : des yeux les plus aveugles mêmes, il y est vu seul tel qu'il est. Ici. il n'y a que lui. Tout est de lui ; tout est à lui. il lui fallait une ville de cette sorte, où, après tout, la cohue lui fait aussi cortège. N'avoir pas toujours eu trois pieds de terre, où vivre en repos, et avoir enfin sa ville : toutes les âmes avides d'empire, comme la sienne, s'en réjouissent ; et l'ironie de la foule, que ce vainqueur convie à sa victoire, n'ajoute pas peu à leur attendrissement. En vérité, il faudrait payer leur charge d'or à ces princes selon le monde, à ces riches, à ces lettrés, à tous ces séculiers de l'art pour les forcer au culte annuel qu'ils rendent, si la mode ne les y obligeait pas. Ainsi, chaque été, les fils et les neveux de ceux qui sifflèrent, vont au service expiatoire, et s'agenouillent devant ce qu'ils ont sifflé. Idée délicieuse, qui n'a pas sa pareille, quand l'on pense que les fils, à leur tour, siffleront demain ce que leurs pères à genoux ont loué.

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Bayreuth est un lieu admirable, parce qu'il enseigne la grandeur de Thomme. Bayreuth parle de l'artiste comme d^un conquérant. Wagner est l'homme qui a pu grandir jusqu'à être lui-même, qui le veut, qui n'a jamais cessé de le vouloir, et qui contre tout l'univers ne cède rien. Voilà pourquoi je compare Bayreuth à Sainte-Hélène, et ne le trouve pas moins unique ni moins grand. Combien plus doux au cœur, toutefois ! Avec une force peut-être égale, Napoléon et Wagner parcourent une route contraire : il est bien digne du Capitaine d'aller finir seul sur son rocher, comme si, ayant tué tous les hommes, il restait lui seul à l'humanité. Et il est digne de l'Artiste d'élever un temple à la beauté, où les plus pauvres créatures accourent, et où, pour leur étonnement éternel, elles retrouvent quelquefois l'âme que jamais peut-être elles n'eurent, et quelques titres à l'humanité.

On n'honorera jamais assez l'homme qui honore l'homme.

La vie qui n'a que des objets continus ne tient guère à la personne : et la vie du reste, ayant toute la force, est l'injure immortelle. Que les hommes du moins éprouvent ce sentiment de vénération : car, à quoi tend tout le genre humain, sinon à produire, de loin en loin, un homme assez beau pour être vénérable ? Ils ne lui doivent pas moins qu'il ne leur doit ; mais il le sait, plus souvent qu'ils ne le savent. Qui est dans l'ordre? C'est lui pourtant qui fait toute votre dignité. L'homme, pour l'ordinaire, n'est que l'animal méprisable, et que non seulement toute la nature méprise, mais qui lui-même se doute qu'il se doit lui-même mépriser.

Les trompettes de Parsif al sonnent, au coucher du soleil. Leur mélodie dorée appelle comme une bouche d'or les assistants au

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temple; et cet appel tient du plaisir et de la prière... Il s'élève, au nîiiieu de la chaleur d'été, et d'une foule tumultueuse, comme une invitation à sortir de soi-même et du monde profane...

Les coteaux, poudreux d'une chaude poussière, se trempent déjà dans les eaux plus limpides du couchant, et revêtent les voiles transparents et les robes violettes, que porte la fin du jour... Un peu de pur amour pénètre tous les cœurs, et même les plus rebelles... Une âme religieuse est partout répandue... L'humble horizon prend la grandeur des heures pacifiques ; et les arbres se disposent au soir avec encore plus de naïveté et d'heureuse douceur. Les trompettes sonnent encore, et dans l'air purifié, la mélodie d'or s'élève...

Ceux qui furent ici, du temps où Wagner y était, disent y avoir vécu la vie inimitable. Ils virent le grand homme créer son œuvre pièce à pièce, et la mettre au jour dans le triomphe. Et ce temps-là, sans doute, ne peut plus s'imiter. Pourtant les hommes qui y participèrent, comme ils en eurent le privilège, ont eu le sort de tous les fidèles : ils furent heureux et petits. Ils ont un maître, et ils n'en peuvent pas être libres. C'est pourquoi, enviables pour tous les autres, je ne les envie pas.

Je préfère passer le même temps, en esprit, près de "Wagner, sous les saules, où il dort, dans la terre qui n'a pas perdu toute trace, peut-être, de ses pas. Que ce tertre m'est cher... A ma pensée, il offre un lit de repos, et le plus noble des trônes.

L'herbe molle, le gazon vert et les fleurs croissent autour de la pierre : à deux pas, sous les arbres, l'une et l'autre maison, inégalement passagères, où Wagner demeura et où il demeure... Ce grand conquérant de l'art est bien aimable, qui a voulu que

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