‹ WagnerChapitre 7 sur 32 · BONHEUR DE SA NAISSANCE · texte numérisé non relu

BONHEUR DE SA NAISSANCE

Rien ne peut être autre qu'il n'est. Il est bien vain d'imaginer les faits contrairement à leur ordre. Le hasard ne s'exerce pas sur ce qui devait être, mais sur la manière dont ce qui pouvait être, a été en effet. Nul esprit curieux des vies illustres qui ne les ait reconnues justement à leur place, dans le temps où elles parurent: et qui ne se soit, à la fois, demandé ce qu'elles eussent été en un autre. Sans doute, Alcibiades est la fleur d'Athènes, de la vieillesse de Périclès et de Socrate. Mais il y eut toujours des patriciens à l'Alcibiades, tant qu'il y a eu des Athéniens. Et si le fils de Klinias avait vu le jour après la chute des longs Murs, ou après le désastre de Chéronée, il n'eût pas eu la ressource de faire mieux qu'un libertin exquis, ou à tout le moins un grand seigneur philosophe : le système d'Epicure serait peut-être le sien, avec moins de vertu et plus de fantaisie. Le don du génie mis à part, le plus grand bonheur est de venir à son heure. S'il ne fait pas le génie, il le multiplie de tout ce qu'on en attend. Et parfois une naissance opportune en donne l'illusion, où il n'est pas. Il ne faut point naître trop tôt; il ne faut pas naître trop tard. Dix ans de plus ou de moins

eussent suffi à ne jamais laisser Napoléon sortir de Bonaparte. Qu'il est mélancolique de rappeler à soi, sans pouvoir leur donner un nom, toutes ces grandes âmes à qui le malheur des temps n'a pas permis d'éclore ! Que pouvait faire un grand Romain sous la barbarie des Goths et des Chrétiens, une noble, droite, une laïque vertu romaine sous Théodose? — Ou un Grec, épris de belles formes, sous le règne de l'Iconoclaste? — Déjà, un Marc-Aurèle avait dû s'abêtir et jeter des fanatiques aux lions. Que n'eût pas fait notre Pascal s'il eût daigné? S'il n'eût pas suivi obstinément la méthode ancienne des géomètres, s'il eût consenti à se servir du symbole, de l'analyse, lui qui parvint au calcul de l'infini par la seule force du raisonnement et des constructions géométriques? — 11 n'est donc point superflu de voir ce que son siècle fait, même pour le plus beau des génies. Nul autre homme, peut-être, si ce n'est Gœthe entre les artistes, et Bonaparte entre les conquérants, n'est venu plus à propos que Wagner.

Sans doute, Beethoven n'eût pas été fort différent de lui-même, pour quelques années de plus ou de moins. Mais il fallait que Wagner naquît en 1813 pour être l'homme de son siècle.

Dans la musique, le voici donc qui aura vingt ans, le lendemain de la mort de Beethoven, et le même âge à la mort de Gœthe, pour recueillir encore cet admirable héritage de la Poésie. Wagner paraît au moment où la personne et la grandeur de l'Allemagne ont leur naissance. Admirez qu'il est le frère de Bismarck, et son aîné de deux ans. Wagner, Bismarck et l'Allemagne ont eu, dans le même temps, leurs combats et leur victoire. Un demi-siècle d'efforts, et les mêmes années ont vu le triomphe de Wagner à Munich, — et Sadowa.

tl'F.S SUR LA VIE DE WAGNER 47

Avide du jour, Wagner frappait aux portes de la vie, dans les entrailles de sa mère, quand, à Leipzig même, les coups de canon et la bataille des nations accouchaient l'Allemagne d'un peuple, La Pensée et l'Art allemands s'étaient frayé toutes leurs routes. Kant et Fichte n'avaient plus rien à dire. Schopenhauer ruinait Hegel presque de son vivant : car Schopenhauer est plus vieux qu'on ne l'imagine, et un des maîtres de Wagner, non de ses égaux en âge. Schiller, était mort. Ses théories sur l'art étaient passées dans la pratique ; et les grands philosophes avaient rétabli, dans les Universités , l'art antique comme la plus belle des réalités vivantes.

Rien, pourtant, n'appelait plus son homme que la musique. Comme tout, en France, menait à un grand poète, tout menait, en Allemagne, à un grand musicien. Qu'on ne s'y trompe pas: l'incomparable Beethoven n'est point le héros de la musique allemande. Certes, il est allemand, comme en partie tout musicien. Mais son génie est, à ce point de la pureté et de la vérité humaines, où l'homme est homme sur toutes choses, et son art uniquement humain. La famille de Beethoven n'est allemande que pour la moitié. La ville où il est né est sur le Rhin, sur le fameux fleuve qui mène du Nord au Midi, où l'Occident rencontre le reste de l'Europe, où les hommes de toutes les races ont passé, où ils ont tous laissé des traces, où ils se sont tous établis. Beethoven n'est pas plus le type de l'Allemand, que Léonard de Vinci n'est celui de l'Italien. En l'un et l'autre de ces deux héros incomparables, l'homme triomphe seul ; et, si l'on reconnaît d'abord en eux une race, un temps et un pays, tous les autres peuvent aussi prétendre à s'y reconnaître. Qui niera tout ce qu'il y a de liberté et d'ironie contemplatrice dans

le Vinci? Ces passions de l'Intelligence ne sont point italiennes, mais on y sent plutôt Athènes et la France.

Wagner est, au contraire, aussi purement allemand que Michel-Ange est italien de Florence. Beethoven, comme le dieu de la musique même, avait de quoi nourrir le génie musical de tous les peuples. Pour si peu que Berlioz l'ait compris, il a toujours cru lui être fidèle et le faire revivre en France. 11 l'a imité, par le dehors, comme Mendelssohn, Liszt et tout le monde. Aucun d'eux n'a soupçonné qu'il se condamnait par là : car enfin Beethoven est inimitable, n'ayant, dis-je, ni manière, ni procédés. Seul, Wagner est entré dans la pensée de Beethoven. Ne lui ressemblant en rien, ne sentant ni ne pensant en rien comme lui, il a voulu savoir ce que Beethoven pouvait lui apprendre sur l'art et ce qu'il était capable d'ajouter à sa propre conception de la musique. 11 a cherché, dans Beethoven, tout ce qui était de nature à porter au comble le génie de la musique allemande. Et, de la sorte, Wagner, qui n'a presque rien de commun avec Beethoven, ni pensées, ni sensations, ni sentiments, a été le seul élève du grand homme et son seul disciple véritable.

Quoi que l'on veuille dire, Wagner est musicien avant d'être poète. Toute sa vie est celle d'un musicien. Les avantages de sa naissance ne sont si rares qu'au regard de la musique. Ses combats, ses triomphes sont ceux du musicien. Au début de la vie, il conçoit son art en musicien; à la fin, il fait de même. Que sert de prétendre qu'il est grand poète dans Parsifal? — 11 l'est médiocre dans Rieuii. Quelle découverte est-ce donc qu'il puisse y avoir un grand poète dans un grand musicien? — 11 y a un grand poète dans chaque grand artiste. S'il ne s'exprime

pas dans la langue des mots, cette gloire lui manque, non la poésie. L'usage de la langue ordinaire aux poètes est un don de l'éducation. Ce n'est pas celui de la nature, qui est le don de poésie. Mais il n'y a pas un grand musicien dans chaque grand poète: il s'en faut de beaucoup; l'exemple de Gœthe en est une assez bonne preuve. On se fonde sur ce que Wagner, encore enfant, s'essayait à écrire des tragédies : il était donc d'abord poète. Voilà un beau raisonnement. Je sais, pour le moins, un poète, qui, avant d'écrire des drames, s'obstinait, enfant, à composer des symphonies : il eût fait un musicien, si on l'eût voulu; mais il est poète, puisqu'il a voulu l'être, et de l'aveu de Minerve. Wagner, libre de faire un choix, s'est prononcé pour la musique. 11 a été musicien dès qu'il a pu être artiste, et il l'est resté. Mais, dit-on, musicien ou poète, il n'est pas l'un sans l'autre; le seul nom qui lui convienne est celui de l'art créé par lui : il est dramaturge, l'yïschyle du monde moderne. — Bien loin de me rendre à cet avis, fût-il celui de Wagner luimême, je veux faire voir que Wagner n'est un tragique qu'à la condition qu'il est musicien et qu'en lui la musique domine toujours le drame. Je pense même que l'erreur de notre temps est de prendre ces chefs-d'œuvre pour des drames, — et que ce n'en sont point.

11 faut l'accorder : et, l'on comprend alors comment la vie de Wagner est un modèle pour toute vie de musicien. 11 est venu au monde à Leipzig, dans la ville la plus fidèle à la musique de ce pays saxon, où le peuple fut plus musicien que n'importe où ailleurs, au delà des Alpes. 11 a étudié la musique à l'Université. Il a connu de bonne heure, le grand, le bon Sébastien Bach, ce Luther de la musique allemande. Les concerts de

Leipzig, le théâtre et la chapelle de Dresde, étaient illustres dans toute l'Allemagne, depuis longtemps. Beethoven, sur ses vieux jours, n'a jamais eu l'érudition musicale de Wagner, dès lâge de vingt ans. Toute la musique du temps se gravait à Leipzig, et se vendait à la célèbre foire. C'était là que Mozart, Haydn et Beethoven avaient leur éditeur (i). Là, toute la dynastie des Bach s'était succédé dans les chapelles, et à l'orgue. C'était aussi le pays du contre-point, de l'harmonie savante, et des luthiers inventeurs d'instruments.

Wagner eut encore le bonheur d'appartenir à une famille de bonnes gens, à la limite où l'artisan touche au bourgeois, et où les solides vertus de celui-ci corroborent les forces naïves du plébéien, et ne les entravent pas. Tous ses parents tenaient plus ou moins à la musique. Son père et son oncle Wagner en étaient passionnés. Cet oncle, curieux de tous les arts, auteur à ses heures, semble avoir eu nombre de traits du grand homme: Wagner en a été aimé et soutenu, il ne cessa jamais lui-même de lui garder un souvenir fidèle et tendre. Un frère de Wagner fut chanteur sur le théâtre ; et sa nièce, cantatrice, non sans renommée. A vingt et un ans, Wagner devint chef d'orchestre à Magdebourg. L'on peut dire que ce métier, choisi par lui, fut celui de toute sa vie, tant qu'il en eut un (2). 11 a été près de vingt ans chef d'orchestre : à Kœnigsberg, à Riga et à Dresde. 11 a conduit des orchestres à Paris, à Londres, à Munich, à Vienne. On prétend qu'il s'y refusa toujours, par la suite ; et qu'à Bayreuth, il prit tout en mains hors le bâton. Qu'il eût en dégoût le dur office du conducteur d'orchestre, il ne s'ensuit point

1. Breitkopf. qui l'est demeure ; et qui a d'abord été celui de Wagner.

Page 1