‹ WagnerChapitre 8 sur 32 · uoiqu'il le détestât · texte numérisé non relu

uoiqu'il le détestât

VLES SUR LA VIE DE WAdNER Si

qu'il l'ait d'abord rempli contre son gré. Toute sa vie, au contraire, il a été chef d'orchestre, et il le fut avec une rare excellence. On n'a rien écrit sur l'art de conduire qui vaille l'opuscule qu'il y a consacré.

Le caractère du chef d'orchestre est indélébile et des mieux marqués en Wagner : une attention perpétuelle à tous les détails, et un souci profond de la pensée générale, du noble ensemble. Le grand chef d'orchestre est toujours despote de tempérament, et intraitable en ses habitudes. Peu d'arts exigent et développent plus la volonté. En outre, il faut s'y faire continuellement violence. On sent la nécessité de mener au bâton les mauvaises têtes, les sots, les fats, les indociles ; et il faut pourtant envelopper la bastonnade dans le velours. Si l'on ne velouté les coups à la vanité des musiciens, ils y refusent leurs épaules. 11 ne saurait y avoir de grands chefs d'orchestre, sans beaucoup de caractère, beaucoup d'intelligence et une santé robuste. Peu d'emplois mettent davantage la patience, la maîtrise de soi, et l'esprit à l'épreuve. Berlioz, tombant en pâmoison à l'issue d'un concert qu'il dirige, ne saurait guère bien conduire que par hasard. 11 convient à l'artiste de garder ses larmes, et son rire en soi. Qu'il les déchaîne en autrui: qu'il les cache, s'ils veulent paraître en lui, malgré lui. Beethoven, sans parler de l'oreille dure, était trop rêveur et trop emporté en ses sentiments, pour faire un bon chef d'orchestre. Wagner est le premier des grands musiciens qui ait excellé dans la direction de l'orchestre (i). C'est un de ses caractères singuliers; il sied admirablement à sa nature, propre à toujours dominer. Un or-

I. En ce siècle. Car Mozart s"y est montré plein ce dons, comme en toute ix'Uvre de la musique.

chestre est une espèce de troupe, — un grand chef d'orchestre, une sorte de général d'armée. La meilleure preuve que Wagner le fût dans l'âme, c'est comme il en prit la fonction à cœur. Les terribles colères qu'il en conçut ; sa lutte corps à corps avec les musiciens de Dresde, où presque toutes les calomnies dont on le poursuivit plus tard ont eu leur origine ; tant de mauvais souvenirs ont pu lui donner, ensuite, l'horreur de ce métier. Un souverain, du reste, n'aime point rentrer dans la peau de l'ouvrier où il s'attarda. Même dans Hérodote, le berger devenu roi enferme sa houlette dans un coffre ; il n'en fait pas un sceptre ; et dans les cérémonies il ne la porte pas.

Toutefois rien n'a mieux servi Wagner que le long exercice de ce métier. Il a été le plus admirable des écrivains pour l'orchestre, sans doute, en partie, parce qu'il en a joué en grand virtuose. Il connaissait le fort et le faible de tous les instruments, il avait un sens exquis de leur valeur propre. Leur individu et leurs alliances n'avaient pas de secrets pour lui. Il s'en servait, com.me on donne un rôle à des personnes véritables, en chair et en os. On ferait une histoire des cors, ou de la clarinette, à en suivre les jeux puissants ou délicieux d'une partition à l'autre. Les anciens musiciens étaient maîtres de chapelle, ou clavecinistes : et cela se sent dans leurs œuvres. Qui ne reconnaît, jusqu'à la satiété, le pianiste dans l'orchestre de Schumann, cette masse grêle, allongée en fuseau, qui n'a ni dessus ni dessous, et toute ramassée en un nœud sonore ? Mozart, qui sait tout, comme Wagner, et qui a toutes les finesses, est néanmoins l'écrivain parfait du quatuor ; et on s'en aperçoit jusque dans sa musique de clavecin qui n'est pas bien écrite pour l'instrument, comme Beethoven ne se cachait pas de

le dire. Wagner n'avait point de goût pour le piano; il ne le touchait ni plus, ni moins que tous les autres instruments: l'orchestre, tel était le sien; et, de tous temps chef d"orchestre, il en a joué comme personne.

Cette misérable vie, menée jusqu'à quarante ans dans les orchestres, et dix années encore disputées à la nécessité, au dénûment, même à la faim, voilà où Wagner a trouvé ses armes, pour réduire ce monde, pour se défendre contre lui et pour le vaincre. Voilà où il les a trempées, pour n'avoir encore rien à craindre de soi-même. Béni soi donc le temps cruel où il a souffert pour la beauté, comme d'autres pour leur Dieu et la justice. La persécution fait les confesseurs de la foi. Loué soit aussi le destin, qui a mis dans cette grande âme une force égale aux maux qu'elle dut endurer, aux traverses qu'il lui fallut rencontrer sur sa route, à toutes les offenses qu'elle pût essuyer. Elle n'eût peut-être pas été si supérieure à la bonne fortune, qu'elle fut à la mauvaise. Soupçon émouvant qui plaît à la pensée, et l'attendrit.

Comme dans la plupart des plus grands hommes, il y avait l'étoffe d'un grand criminel dans Wagner. Et, jusqu'à un certain point, il a été l'auteur d'une foule de crimes, et continue de les commettre, en effet. C'est le destin de la volonté puissante : la force, dont elle est le signe, n'est bonne que dans l'âme d'un héros, où d'autres forces la tiennent en équilibre : il en résulte une œuvre admirable en action et en beauté. Mais, dans le commun des hommes qui s'y attachent, cette force n'est point bonne : elle flatte ce peu de vouloir que l'amour-propre conserve en chacun, et qui ne tend qu'à se contenter. Elle justifie l'appétit et ses démarches les plus basses. Cette force, — le désir des sens, pour l'appeler enfin par son nom, — prend toute la place, que rien ne lui dispute, et qui fût peut-être restée vide. Ce qui était la source de la passion dans le grand homme n'est plus que l'aliment du lâche amour de soi. Et le foyer, d'où la volonté naissait en armes, comme la parfaite déesse surgit de la pensée de son père, n'est plus que le creuset, où des matières médiocres s'amalgament, pour former un alliage d'impures velléités.

Wagner ardent, passionné, irrésistible, était le plus sensuel des hommes. Sa sensibilité n"était pas si exquise que violente, ou plutôt terrible et générale, d'une violence raffinée. L'ouïe, la vue. le tact, avaient en lui des résonances et des vibrations cent fois plus variées et plus fortes qu'en la plupart des autres. 11 faisait le centre d'un vaste système d'ondes, chargées de sensations. Ses émotions étaient de feu, aiguës, perçant le fond. S'il n'avait pas eu la pensée éprise d'un objet éternel, ni le cœur toujours ouvert au Pur Amour, quel hors hi loi n'aurait-il pas pu faire? — Mais Zeus aussi serait plein de scandales, s'il n'avait la force d'oublier chaque forfait, souhaité ou accompli, dans une œuvre sublime ; il est capable. — et il faut l'être comme lui. ou ne pas s'en mêler. — après avoir méfait une heure sur la terre, de passer de longs mois sur son Olympe, dans une méditation inimitable; sans compter la charge du ciel bleu, qu'il n'abandonne jamais, et où, chaque matin, il répand la vie de son souffle. Enfin le cœur, où brûle le grand amour, n'est jamais fermé à la Pureté. Il n'y a d'impur que ce qui est petit. Mais il l'est.

Les ennemis de Wagner allaient, disant de lui qu'il se vêtait en femme ; ils l'accusaient en ses goûts : celui qu'ils trouvaient trop mâle, barbare même, dans sa pensée, son art et sa violence prodiguée en tout, ils le moquaient d'aimer les chiffons. les parfums, et d'avoir les gestes délicats, l'allure vive, menue et coquette d'une femme. Ils f^iisaient une calomnie odieuse de ses mœurs. Et parla, ils ne jugeaient bien que d'eux-mêmes : car la calomnie de ceux-ci contre celui-là — est la justice qu'ils se rendent à son propos^ dans celle même qu'ils refusent de lui rendre. S'ils avaient fait comme Wagner, nul doute qu'ils n'en

eussent eu les raisons misérables qu'ils lui trouvaient, en le voyant faire.

Ses amis ne le comprirent pas d'une autre sorte, ni moins petite, quand ils ont répandu cette fable d'un adultère frénétique, d'où Tristan aurait fini par naître. A leur jugement, tant de passion, une si furieuse fièvre d'amour, une telle convulsion de la volupté, ne sont point possibles, à moins d'une anecdote tragique et d'un scandale. Il faut que le lac de Lucerne ait vu Wagner trahir un ami, et sucer tous les poisons du plaisir coupable, pour que Tristan se perde dans l'amour d'isolde, au fond des jardins du bon roi Marke. Les pauvres gens ! 11 y a bien plus de mal dans un grand homme, qu'ils ne croient. Mais il y a beaucoup plus de bien aussi qu'ils ne savent. Wagner éprouve les passions dans tout leur feu ; le choc en ébranle ses fibres les plus lointaines. Entre toutes, la passion d'amour. Toutes passions, au surplus, se tournent en amour dans ces âmes puissantes ; et ce qu'on voit de leur tyrannie, n'est encore qu'un déguisement de la force amoureuse. Amour et intelligence ne font qu'un dans la royale créature, qui est digne du règne, et capable de créer. L'Amour n'est que l'intelligence pleinement attachée à son objet. Comme elle le conçoit, il la nourrit et l'embrasse. La grandeur de l'imagination concilie tout ce que le commun des esprits sépare : la violence du désir, et l'attrait du sacrifice. Ce moi n'est si grand, et ne veut l'être si fort au-dessus de tous, que pour se haïr. Assurez-vous-en. Croyezen cette profonde tristesse, qui sourd à la racine des vertes prairies de la joie. La commune intelligence est sèche ; l'amourpropre, comme l'ivraie et l'ortie dans un sol médiocre, épuise et tire à soi les sucs de la terre. Mais le Grand Cœur est à la racine

de la Grande Imagination ; et l'amour de soi n'est point une plante parasite.

Le désir, — maître terrible, où il gouverne. Et, là où il sert, le plus merveilleux des esclaves, Ulysse au service de Minerve. Persuadez-vous qu'Ulysse a mieux connu les charmes de Circé, et en nombre infini, que tous ses compagnons, mués en pourceaux : sensible à toutes les voluptés, jusques à faire la bête, mais jusque-là seulement, non à se laisser changer en une. Et le même Ulysse s'est attaché à l'attrait unique de Nausicaa, dont la séduction est incomparable, étant celle d'une vierge innocente, d'une beauté parfaite autant que pure. Il n'oubliait jamais, au milieu des tentations, le règne où il voulait atteindre, et son domaine héréditaire, la radieuse Ithaque. — 'Voilà comment ce Wagner, le plus ingénieux des artistes, le plus fécond en ressources, put jouir de toutes les voluptés, et les a toutes ressenties, à condition de ne céder entièrement à aucune, et de les vaincre toutes. "Voilà pourquoi le suivant dans cette voie du désir passionné, où un torrent de feu brûle ceux qu'il porte, où ils n'ont pas la force de résister, ni même de se tenir debout, Wagner n'a laissé derrière lui, en guise de disciples, que des compagnons d'Ulysse, à quatre pattes, grognnnt en réponse aux chants de Circé, accroupis dans le vice. Bien loin de mouiller jamais dans la rade d'Ithaque, il ne leur souvient même plus d'y avoir passé.

Wagner n'avait rien à redouter d'une sensualité dévorante. Jamais une pensée plus ferme ne tint mieux la bride aux sens. Il s'en faisait obéir. Bien lui en prit. Car ce furent de dangereux esclaves. Les inventions de Wagner touchent au fond de la sensibilité humaine. Il module comme le délire même des sens;

et il ose en dévoiler la source secrète. Il sait comme la mère se mêle à l'ivresse de toute femme et jusqu'où cette ivresse-là coule dans Tàme des mères. 11 n'a pu se défendre d'écrire ce second acte de Parsifal, qui trouble d'une émotion si impure, si malsaine, un poème céleste. 11 a sondé dans leur sang ce qui se dissimule d'étrange et de pervers dans l'amour des frères avec les sœurs. Les parfums ; les convulsions ; la présence de la Mort dans les caresses ; l'odeur du sang sur les lèvres jointes ; le sel des larmes dans les baisers de miel, — il en a connu les mystères, et il les a révélés.

Cependant, il n'est pas bon de découvrir ces abîmes à tout le monde. 11 ne l'est même pas de se les mettre trop souvent sous les yeux. Wagner en a été. quelquefois, victime : peut-être est-ce pourquoi il n'a pas laissé une œuvre parfaitement belle. Dans les profondeurs dorment les puissances de la Vie, qui ne sont ni pures, ni impures, mais vivantes seulement. Où la vie ne triomplie pas dans sa puissance aveugle, elle est un composé terrible d'horreur et de corruption. L'impureté de l'homme fermente dans les abîmes, comme la boue dans les fossés. Souvent, Wagner l'a fait jaillir; et presque tous ont joui d'en être éclaboussés. C'est par là, d'abord, qu'il a conquis son temps, et qu'il conserve sa conquête. 11 a mis, en premier lieu, les femmes en esclavage. 11 les flatte et les émeut, dans leur chair, comme un délicieux poison. Et c'est par cette complaisance qu'il doit périr. Le délice s'évapore ; le charme s'en va; le poison reste, mêlé au mal qu'il a pu faire, et au corps qu'il a détruit.

Wagner, digne d'inspirer l'amitié, le fut de la rendre, à l'égal des cœurs héroïques, depuis qu'il y a des hommes et un Homère pour montrer les amis et les héros. Liszt fut un grand et noble ami. 11 fut vrai. Entre Wagner et lui, il se sentit toujours le second ; et il fut grand par là, étant le premier en amitié. Le passant en bonté et en services rendus, il fut égal à celui qu'il ne pouvait d'ailleurs égaler, 11 montra le modèle de cette amitié, la plus rare de toutes, où chacun des deux, faisant des dons inégaux, offre cependant de lui-même ce qu'il a de mieux à l'autre. Il ne pensait pas avoir assez fait, s'il ne s'oubliait aussi en personne ; et il eut le cœur assez noble pour y réussir quelquefois. Il ne prodiguait pas seulement les bonnes paroles : mais il venait à l'aide de son ami. Jamais il n'en attendit l'appel ou la prière : il venait au-devant ; et qui devance, accorde trois fois. C'est une des occasions exquises qui soient offertes à l'homme de jouer le rôle de la Providence, et de prouver ainsi une délicatesse presque divine.

Il ne perdait point de vue. quelle réalité décevante et terrible

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c'est la vie d'un grand homme, en lutte avec son temps. 11 Tembrassait du regard. Il en soutenait les périls. 11 Taidait de tendresse, quand le cœur souffrait de ses blessures ; et il l'aidait de sa bourse, — parce que le plus beau des hommes ne vit pas hors de chair. Il écarta souvent de son héros les dangers mortels, que le monde a pour lui, et qu'il a pour lui-même. Dans les angoisses du dégoût, où Wagner se trouva pris, entre quarante et cinquante ans, à l'âge où l'homme savoure le mieux l'amertume du vide, Liszt le protégea à plus d'une reprise contre l'attrait pervers de la mort, Il lui fit l'aumône inestimable de la foi ; il ne la perdit jamais en lui ; il crut au génie de son ami, quand Wagner pensait n'en plus être sûr lui-même, dans l'ennui de vivre, et le tourment d'une lutte sans gloire. Liszt a peut-être sauvé Wagner de la mort, et il vivra à jamais pour ce service : voilà sa meilleure messe.

Homme excellent aussi pour donner du prix à la gloire, en ayant lui-même la passion. Cette gloire, c'est la bonne nourrice de la volonté et du génie. On fait pour sa gloire ce qu'on dédaignerait, peut-être, de faire pour soi ; et grâce à elle Wagner n'a jamais jugé Liszt, comme il a fait des autres hommes. 11 lui rendait, sans doute, ce témoignage admirable, que chaque héros a rendu, en secret, à son fidèle, à son patient Achate : « En tout, il était bien loin de me valoir ; mais il valait beaucoup mieux que moi, à l'ordinaire de la vie. Et c'est moi qui lui ai fourni le prétexte de prouver cette excellence. Combien ne lui suis-je pas redevable? »

Personne, pas même Wagner, n'a joui du triomphe de Bayreuth comme Liszt. Dans ce prélat fastueux, à côté d'un roi de théâtre et de maints seigneurs de comédie, a toujours vécu un

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prêtre, plein de noblesse. Après ceux qui méritent un culte, ceux qui le rendent sans compter sont les plus dignes. Enfin, le bon Liszt, catholique fervent, mystique à l'ordinaire des passionnés en amour, quand ils sont en religion, tlt constamment figure de fidèle à Dieu, près de son ami. Wagner, sans cesse en souci du divin, même quand il crut le découvrir dans la matière, même quand il inclinait à le nier, n'avait besoin ni de Liszt, ni d'aucun autre, pour finir sa vie au Monsalvat, dans l'Eglise du Gral. 11 en eût bâti une plutôt que de n'en pas avoir. Liszt, pourtant, réclama toujours, à ses côtés, les droits de l'architecte mystique, qu'il fallait, tôt ou tard, qu'il fût. Et, de la sorte, cet ami admirable, à la fiiçon des plus beaux apôtres, où l'on reconnaît une épreuve choisie du Dieu, a vu presque toutes les faces de son être prendre en Wagner cette vie immortelle, ou luimême se survit.

Dans le temps de sa plus grande détresse, Wagner connut les jours d'une pleine révolte contre le monde des hommes : et son âme épuisa les sentiments désespérés.

11 vivait en Suisse : il fût peut-être mort dans le séjour empesté d'une grande ville. Les immenses capitales sont des serres, où la plante des plus rares talents s'accroît et prospère, mais où le grand arbre de la forêt ne peut vivre : il lui faut trop d'air et trop d'espace : ici l'air est vicié, et l'espace mesuré aux six pieds cubes qui sont l'exacte mesure de presque tous les vivants, sur la terre comme demain là-dessous. Entre les neiges pures et les monts salubres, là-bas, près des lacs qui fixent en une perle le regard du ciel, Wagner conserva la vigueur. nécessaire pour soufi'rir ses propres maux, et les vaincre. Chaque homme de la forte espèce sera contraint de faire comme lui et de fuir les capitales : les miasmes du talent, qui sont parfums pour le reste des gens, ne l'en chasseront pas moins que l'haleine des foules et le tumulte. En ce siècle déjà, Tolstoï et Ibsen, comme Wagner, ont trouvé irrespirable l'air des villes géantes : ce sont monstres, dont le soufHe est maladie.

Cependant plus on les fuit, plus on en sent le manque. On voudrait y régner, sans y être ; et Ton ne s'accoutume point à n'y compter pas. En Suisse, Wagner sauva sa vie. peut-être : mais au prix d'un ennui qui la dévorait. L'obscurité tombait sur son œuvre, comme un linceul de ténèbres. L'homme, né pour quelque chose de plus grand que l'homme, souffre tout : hormis le doute de soi où la négation des autres le tient.

Alors, le César se ronge le cœur de n'avoir point d'action sur la folie du peuple ; et l'idée le torture qu'il ne peut pas agir. L'artiste a le cœur percé de vivre sans les biens de la vie commune, et d'aller vers la mort sans avoir connu l'amour, où tous les biens se résument. L'amour et la victoire s'excluent. L'un et l'autre, quand le monde met leur œuvre en doute, se prennent à souffrir amèrement de ce qu'ils sont, dont jusque-là ils sentaient l'orgueil, et attendaient la gloire. Le regret d'un règne médiocre consume le César ; et l'artiste succombe au regret de l'amour. Tous les deux s'en font honte. Et tous deux enfin touchent au comble de la peine, quand le dégoût douloureux les envahit de n'être pas semblables à tous les hommes, et hors de l'ordre commun sans réussir à fonder leur vie au-dessus de la félicité même.

La pensée du crime s'offre bientôt à ces esprits, et leur devient familière. Le crime n'est qu'une affirmation violente. Il crie violemment : « Oui » à un monde qui s'oppose lâchement de toute sa masse, non pas même pour dire, mais pour murmurer : NN Non », de ce même grondement sourd qui s'élève au tumulte des villes. Le désir du crime séduit par la violence qu'il fait à tout. Et le crime enfin plaît à l'imagination de ces grands violents, qui s'indignent de n'avoir pas les moyens d'un

autre triomphe. II leur faut si nécessairement triompher qu"à défaut de tout autre, ils se rangent à la pensée de ce triomphelà. C'est leur monstre ; et dans leur solitude sans amour ils le caressent. Le crime, c'est encore la vie ; et même c'en est un sommet, peut-être. Une grande âme a sa morale, qu'elle refuse aux moindres. Refus inébranlable. Elle sait pourquoi. Sa raison d'être est son droit : et, du reste, tant de douleur y entre, qu'elle en acquitte sa dette et n'a pas besoin d'excuse.

Enfin, elle caresse le crime, et ne l'accomplit pas. Elle conçoit ce bâtard de la force, et l'étouffé. Voilà qui est admirable : car la profonde vérité qui est en elle, empêche de croire que la volonté du crime n'y soit qu'un jeu pervers de l'esprit. Ce qui est conçu d'une certaine force en de certains hommes est plus présent que le jour, et achevé plus qu'à demi.

Wagner était las d'humiliations. Qu'on se représente, si l'on peut, Bonaparte à quarante ans, garnisaire dans un trou sans gloire. L'opinion de la foule ne compte en rien, quand elle loue; et presque toujours alors elle dégrade. Mais son indifférence ou ses insultes humilient : on en méprise les blessures ; mais elles blessent. C'est qu'on a beau faire fl du monde, on ne compte qu'avec lui. Il est insupportable que ce qui est sans droit sur les esprits s'en fasse un de n'en avoir pas le moindre. Et c'est une injure infmie de dépendre étroitement de ce qui n'existe bien à nos yeux, que pour bien dépendre de nous.

A cette époque, Wagner n'aimait peut-être plus en ses amis que les confidents de sa révolte, ou le pressentiment de sa victoire future. On ne désespère tout à fait que du présent ; et sans même aucune espérance, l'énergie seule dont on est plein.

est une possession anticipée de l'avenir : c'est la manière du boulet à la gueule du canon : quoique distincts de lui, la trajectoire qu'il doit parcourir, et le but qu'il doit frapper, lui appartiennent; et en vertu de la force qui l'y dirige, on peut dire de sa fin, comme de sa force même, qu'elle est sienne.

On voulait que 'Wagner prît son parti de la destinée commune : on le blâmait secrètement de n'avoir pas de métier comme tout le monde ; de ces demi-complaisants, qu'on a toujours, et qui ne le sont qu'à nous diffamer doucement, le reprenaient avec mesure de dépendre de ses amis pour son pain quotidien ; ceux-ci même se lassaient peut-être, et commençaient à douter de lui, ne s'apercevant point qu'ils étaient en doute par là de leur amitié même ; on le conjurait de faire connaître de ses œuvres par fragments, et de se mettre à la portée du vulgaire ; on voulait qu'il fît un sacrifice au succès, l'idole du commun : on voulait enfin l'humilier (i). Car un grand homme, qui ne triomphe pas, tient trop de place, et de tous c'est le plus embarrassant.

« Non », répondit Wagner sans cesse. Mais il était las de la lutte ; et il se laissait secrètement tenter. « Pour être heureux, murmurait-il un jour, — que je donnerais volontiers toutes les chimères... » Et, une autre fois, près de trahir son illustre destin, il soupira : « Ah, si je pouvais vivre!. . . je donnerais bien tout l'art du monde, pour un seul jour de belle vie. . . v>

11 eut l'audace enfin de découvrir l'abîme de sa pensée, et d'y descendre. 11 pesa toutes les lois et l'univers même dans le pla~

I. Les amis des petits hommes se réconnaissent pour la plupart à ce qu'ils les rehaussent; et ceux des grands hommes à ce qu'ils les humilient. Il en va de l'esprit pour les hommes, comme de la beauté entre les femmes

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teau d'une exacte balance, et dans l'autre il mit sa vie. Il osa voir que le poids de ce plateau-ci entraînait le fléau d'un seul coup, comme s'il n'y avait eu que du sable et du vent dans l'autre. Et l'ayant vu, il ne craignit pas de le dire à Liszt, comme s'il se fût parlé à lui-même : « Au point où j'en suis, pour en venir à mes fins, s'il le fallait, je commettrais un crime... »

Liszt attristé lui répondit avec une calme piété, avec une austère noblesse : et sa morale était parfaite, celle même où il faut plier, degré ou de force, tous les hommes, et ceux d'abord qui prétendent s'y soustraire. Mais elle se trompait en ce que le seul homme, qui y échappât alors dans le monde, était Wagner, précisément. Car seul il était capable de se poser le problème dans la toute étendue et la toute grandeur des termes, qui le composent.

Wagner reçut la réponse de Liszt, un Vendredi Saint. 11 avait plu toute la nuit, et le ciel était encore chargé de sombres nuages. 11 lut la lettre tendre, grave et triste de son ami. 11 fut ému. mais de courroux. Et il sortit.

La campagne avait l'aspect de sa propre tragédie : un printemps qui veut naître, et qu'emprisonnent encore la neige et les larmes ; des fleurs douloureuses d'être nées ; une haleine inclémente d'hiver, qui porte encore le souffle des glaciers et l'ombre de la nuit sur les solitudes.

Il se promena longtemps ; et sur les bords du lac il entendit plus d'une fois l'appel de la mort, cette sirène voilée. Mais il le repoussa dédaigneusement. Il avait trop souffert de la vie, pour ne pas s'obstiner à vivre : la vie nous révèle notre force. 11 se sentait supérieur à ses désespoirs mêmes, et à toute contrainte.

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« Les uns doivent se soumettre. pcnsait-iL parce qu'en effet ils seront soumis; et les autres, qui ne doivent pas Têtre, ont un droit d'attentat sur la vie. Ce n'est pas sur les armes que je juge les hommes : c'est sur la puissance de ceux qui les manient. »

La pluie, cependant, reprit pour quelques instants encore ; puis les nuages se dissipèrent. Une eau plus tiède tomba sur les feuilles nouvelles et la verdure tendre. La lumière du soleil parut enfin dans le ciel lavé, frais comme l'herbe. La prairie souriait. Wagner se rappela que c'était le jour du Vendredi Saint. Et la divine mélodie de Parsifai naquit alors, dans le cœur passionné de l'artiste.

Il s'arrêta, non pas moins ferme en ses pensers, mais plus joyeux, et la vue plus sereine. Il se pencha pour voir s'ouvrir, comme l'œil d'un enfant rieur qui s'éveille, la première primevère; et le cœur apaisé, il murmura :

« Liszt, vieil ami, tu ne te promènes point dans ma prairie : et tu n'y peux compter mes pas. Crois-m'en : Je ne voudrais point froisser du pied un seul de ces brins d'herbe.

» Mais certes, hommes, pour vous plier à la grandeur de ce que je rêve, c'est sans remords que je tuerais l'un de vous, s'il le fallait. Il n'y a de crime que dans les âmes criminelles ; et ce sont crimes, peut-être, que leurs bonnes pensées. Dans le crime d'un être assez beau, il peut n'y avoir que de la beauté.

>"> Louée soit la nature, d'être si crûment réelle. Elle est la vie, impudemment; elle ignore la mort: même quand elle la reçoit; même quand elle la donne. Elle ne pense pas au mal. Elle laisse l'univers penser en elle. Qu'il en soit ainsi de nous.

» Je suis prêt à tout, pour être ce que je suis.

» Oui, j'ai rêvé même du crime. Ce n'est qu'un effet de ma force. La nature ne me le demande point; mais elle ne me le défend pas. Je peux répondre à tout ce qu'elle attend de moi.

» Bon Liszt, tu n'as pas compris ce mot : il n'est pas si terrible que la pensée d'où il sort, ou la distance qu'il met entre nous ; et ton innocence peut-être l'admire. Vous êtes tous ainsi : il vous faut des causes, qui n'aient point tous leurs effets. Vous aimez les forêts taillées en parcs pour la promenade. Vous ne savez point que la volonté du crime est encore une vertu en moi. Car il m'en coûterait bien plus de l'obtenir de moi-même, qu'à vous d'y résister.

» Elle l'entend, elle, cette éternelle nature qui, en ce jour, sourit à son rachat, sans avoir arrêté d\m seul frisson le sacrifice qui la rachetait.

» La palme glorieuse et le pur olivier ont peut-être poussé des rameaux incomparables sur le tertre, où ils ont nourri leurs racines du cadavre même de Judas.

» II faut s'accomplir. »

En dépit de tout ce qui les sépare, — et les Alpes ni trois siècles ne sont de médiocres barrières, — Michel-Ange et Wagner sont les deux artistes qui se ressemblent le plus. Le même effort, en tous deux, de la première heure à la dernière. La même volonté implacable d'élever un monde de géants, au-dessus de ce monde vulgaire, et de le lui imposer. Le même dédain de l'opinion, et le même désir de forcer le cœur des peuples à se rendre. La même audace à frayer une voie nouvelle, et à y faire passer la plus haute des routes ouvertes à l'homme. Tous deux ont vaincu leur siècle, et en ont fait la plus étonnante conquête. Leur triomphe à tous les deux fut aussi complet qu'on le pût souhaiter. Leur exemple a dominé le destin de leur art: et après avoir été porté par eux au plus haut point de la puissance, cet ait en est resté corrompu. L'histoire de la musique va suivre, après Wagner, celle des arts du dessin après iMichel-Ange. Déjà, la musique a ses Bandinelli. Tel musicien, qui a sa chanson à dire, déchaîne l'orchestre des Xibelungen pour un refrain, comme Benvenuto Cellini mettait les

Titans de la Sixtine sur une salière. On peut déjà voir se former, à Paris, lécole de Bologne de la musique. Le poids d'une erreur semblable accable la peinture après Michel-Ange, et la musique après Wagner.

Michel-Ange, surtout sculpteur, et ne voulant pas. du reste, rien être que sculpteur, sest trouvé, pour bien des raisons, le maître souverain dans l'art de peindre et de bâtir. Et. de même. Wagner, musicien avant tout, mais de son aveu d'abord poète dramatique, a fini par demeurer le maître absolu du drame en musique. L'un et l'autre a jeté un art, où l'occasion lui a donné le sceptre, au moule de son génie.

Michel-Ange, en lutte déclarée avec tout l'ordre de son temps. quoique personne n'y tienne de plus près. — a dressé un monde idéal, face à face de ce monde misérable, pour lui fiùre honte de sa faiblesse, pour le réduire à merci, pour suppléer enfin par un peuple marmoréen de héros à l'horrible misère, à la foule basse des lâches humains. Ces géants, pleins de colère et pleins de force: invincibles en leur élan, mais vaincus eux-mêmes par leur propre dégoût et la tristesse: debout ou couchés: dans la veille ou endormis, tendent des membres énormes, déploient une colossale énergie, et bandent des muscles capables de terrasser cet univers, s'ils cessent de le tenir, et si lembrassement farouche les en lasse. Or. Michel-Ange disparu, c'est la stature. les muscles et le geste de ses demi-dieux que le premier peintre venu lui emprunte, et dont il dessine le colosse, sans avoir rien à y mettre, pas même une pensée à l'échelle de la miniature. Un Bandinelli, un faquin, un rhéteur, une femmelette, font des géants en sucre, et. dans les fontaines où ils les étalent, on

s'attend à ce que le soleil et l'eau les fassent fondre sur la place. Michel-Ange avait créé une armée de Titans, pour fouler aux pieds le monde odieux du mensonge et des apparences. Les artistes, qui l'ont suivi, fascinés par une puissance, dont ils n'avaient pas le moindre moyen, et qui rapetissait tout près d'elle, n'en ont saisi que les dehors. Rien de plus n'était à leur portée: et l'ironie a été digne de Michel-Ange et de son amer génie, qu'ayant mis au jour un art tout-puissant contre le mensonge, il a banni toute vérité des arts mêmes qui. pour se modeler sur lui. ont perdu tout ressort moral et tout accent humain.

Wagner voulait donner un théâtre à l'Allemagne. Peut-être n'y a-t-il pas encore un drame allemand. Il pensait d'abord au drame, tout musicien qu'il tut. Pour lui. dans l'opéra allemand, dans La Flûte enchantée ou dans Freischût- y avait-il trop de musique et pas assez de drame. Peut-être trouvait-il. au contraire, qu'à de certains égards, dans Gluck la tragédie prend trop de place, et n'en laisse pas assez à la musique. En tout cas. c'est au faux sentiment de l'opéra qu'il fit la guerre: au plaisir des yeux et des sens, où n'a point de part le plaisir de l'àme. Comme toute Réforme, celle-là voulait restaurer la vérité et abattre un mensonge. L'art n'est pas qu'un jeu. La musique est le plus vain des amusements, si elle n'est pas. comme la poésie, le plus bel eîîbrt de l'âme. Wagner avait la haine de l'anecdote, en art. Sur le théâtre de la musique, il avait résolu de mettre le vrai fonds des passions, et tout ce que le cœur a d'inexprimable, si la musique ne l'exprime. La question n'était point, pour lui. de varier les formes de l'art. Il ne le tlt même que peu à peu. maigre lui. à son corps défendant. Car. en dépit

de tout, Wagner est le dernier des grands maîtres: il tient à l'époque classique. Il les aime ; il les sent: il les comprend tous, comme pas un musicien ne Ta lait depuis. Pour la sensibilité musicale, on a remarqué de bonne heure combien il est proche de Mozart. Il lui fallait la réforme du fond : que l'art véritable n'ait plus rien de futile : une âme profonde et grave y veille au divertissement. — Et voilà que Wagner, comme Michel-Ange, tout à l'heure, n'est que l'occasion d'une feinte et d'une petite futilité universelle. Il semble n'avoir dissipé de fausses apparences, que pour en introduire d'autres, en nombre, en poids démesurés, qui écrasent tout sentiment sous elles, qui suppléent à toute pensée sincère, à toute passion vraie. Lui, qui cherchait, jusqu'en son secret le plus intime, l'essence cordiale de l'expression, il a déchaîné dans la musique tous les artifices de métier. Au lieu des passions toutes pures, — ce n'est que fausse psychologie. A la place de la nature, — l'affectation continue. A la place de la grandeur, — l'emphase du langage. A la place de la force. — la violence inutile. Pour dire : « Bonsoir, ma mie », ils empruntent la voix de Wotan, faisant ses adieux à la divinité anéantie. Et le moindre galant qui chante son madrigal, se prend pour Tristan, le possédé du mortel Amour. Ainsi, Wagner paraît n'avoir voulu purger la vieille scène, que pour substituer un opéra immense, accablant, sans mesure, à l'ancien opéra, léger du moins, satisf;\it de plaire, voire d'endormir, sans prétendre à la réforme du monde. L'outil d'un Titan tue les ouvriers qui s'en emparent.

Michel- Ange républicain, révolutionnaire, intraitable, épris de sublime et de pureté héroïque, puissant idéaliste, a vu tous ses

rêves violés; chaque espoir conçu, il en a rencontré les ruines. Il a pensé, sans doute, à tenir toute l'Italie dans sa main; et il l'a trouvée pleine de cendres : alors, il l'a ouverte, et les a répandues sur le sol, dans une douleur sans pareille et muette. Il a fini en ascète, austère et silencieux. Le Guelfe, le Florentin superbe, s'est retranché dans la fabrique de Saint-Pierre, et la doctrine de Trente. Là, du moins, il put tenir les yeux fixés sur cet Amour, qui les confond tous, et qui ne trompe pas.

C'est pourquoi Wagner, après avoir appelé, fût-ce sur le char de la foudre, l'aurore d'un monde nouveau, dans le ciel lugubre de l'ancien, les a ensuite précipités ensemble dans l'Unique Amour, où toutes différences s'effacent, et où les pensées les plus ennemies se rencontrent dans la même caresse. II importe peu de savoir si Wagner, au temps de Parsifal, inclinait vers l'Église de Rome, ou s'il était rentré dans celle de Luther. Il n'est pas non plus de si grande conséquence, s'il croyait à la lettre de la divinité de Jésus-Christ. — quoiqu'il le semble. Mais, à coup sûr, sa pensée embrassait de toutes parts le divin; et le divin comptait seul pour elle. En ces deux âmes puissantes, l'amour mystique ne fut si fort, que pour avoir été l'unique espace offert à leur plénitude. Car il permet à l'espérance humaine, ayant fini amèrement de sonder sa vanité, de jouir enfin d'une vérité directe. Cet amour est vraiment vérité.

Si l'on n'aperçoit point, dès l'abord, quels Dioscures de l'art font Michel-Ange et Wagner, il le faut attribuer à la diversité des figures, non à la différence des caractères. L'humeur de Michel-Ange est profondément sombre. La vie est bien plus riche de joie, en Wagner; elle a bien plus de verve et de bonhomie familière. Les hommes du Midi jettent un regard

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d'une cl.irté terrible sur la nature, et ils en brûlent la tige. Elle reste verte, sous le ciel humide du Nord. 11 n'y a rien de si désespéré que les Italiens dans la douleur et la colère, — si ce n'est tel poète antique, qu'on croit couronné de roses. La sérénité est. peut-être, le mirage d'un désert infini en contemplation et en douleur. Les hommes du Nord sont plus près de la nature; et se plaisent à s'y confondre. Elle les apaise. En eux. le cœur fait contre-poids à l'intelligence. La tyrannie de la Pensée est ruineuse de la vie. et la dévore, au soleil de la Méditerranée. On l'a vu dès le nomade Job, et l'effrayant Jéoviste. Beethoven, au comble de ses maux, place sa Messe sous l'invocation du Cœur : « Vom Herzen zum Herzen », dit-il : « Du Cœur au Cœur. » Mais, pour moi, Léonard que je sais si triste dans ses sourires, quoiqu'il ne l'ait pas dit, — murmurait par le plus tendre des crépuscules : « De la Pensée à la Pensée. » — Laissons pourtant cette rêverie.

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