‹ Wagner (volume 3)Chapitre 12 sur 28 · L' (EU VIII · texte numérisé non relu

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mie ; la religion se transforme en théologie et philosophie ; les mythes deviennent la chronique historique ; à l'état naturel succède l'Etat politique basé sur les contrats et sur la loi ; l'art se change en science et en esthétique. Dans CCS conditions l'œuvre d'art intégrale et vivante réalisée par les Grecs à l'apogée de leur civilisation se dissout aussi. Les arts fraternellement unis jadis se dissocient, s'éloignent les uns des autres, s'efforcent chacun de son côté de briller séparément. La poésie et la musique, la danse et la mimique, l'architecture, la sculpture et la peinture rompent leur association primitive, aflirment orgueilleusement leur indépendance, se cantonnent dans un stérile isolement. Et cette spécialisation que l'on a l'habitude de regarder comme favorable au développement de chaque branche de l'art prise en particulier s'accompagne en réalité d'une décadence profonde. Partout le naturel fait place à l'artificiel. Partout on voit l'artiste s'évertuer douloureusement à faire dire à son art particulier plus qu'il ne peut dire et s'épuiser ainsi en de stériles efforts et d'infructueux tâtonnements.

Peu à peu cependant l'humanité prend consr cience du mal dont elle souffre. La tendance vers la synthèse commence de nouveau à se

l'aire sentir. Du fond de la solitude où il s'est volontairement isolé, le spécialiste tend les bras vers les arts voisins. — La musique avait besoin du concours de la danse pour lui fournir ses rythmes, de la poésie pour lui dicter sa mélodie, de la parole pour donner un sens précis à ses rêveries. Pendant des siècles elle s'est vainement efforcée de se suffire à elle-même, de se tirer d'affaire avec des rythmes et des mélodies d'emprunt. Jusqu'au jour où le plus grand de tous les musiciens, Beethoven, a entrevu, par une intuition de génie, où était le salut. Le point de départ de la symphonie moderne était l'air de danse rythmé, pourvu de ses bases harmoniques et joué par les instruments. Et elle tendait irrésistiblement à se compléter par la Poésie qui seule pouvait lui permettre de sortir de la région vague de l'émotion pure, d'énoncer avec précision ses aspirations et ses volontés. C'est là ce qu'a deviné Beethoven lorsqu'au terme de sa neuvième symphonie il a senti la nécessité, pour exprimer sa pensée avec une entière clarté, de faire appel au concours de la poésie, d'adjoindre la parole chantée du chœur aux voix de l'orchestre. Il a rétabli le lien brisé entre les trois arts fondamentaux. Parti du continent de la Danse, il a traversé l'océan de l'Harmonie pour aboutir à la terre promise du Verbe. Grâce à lui

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la Musique s'est alTraiichic de son isolement. La Symphonie avec chœurs est un pas décisif vers la naissance de Tari synlhéti(|ue de l'avenir.

Et tandis que la musique aspirait à se compléter par la poésie, la poésie de son côté reconnaissait aussi son impuissance à réaliser à elle seule l'œuvre d'art suprême. Elle tend, elle, de la « littérature » vers la « vie ». Mais ses formes les plus hautes, même celles qui présentent de la réalité une image aussi riche et aussi saisissante que possible, le drame shakespearien, la tragédie classique française, le drame classique de Gœthe et de Schiller, n'arrivent pas à donner la sensation complète de la beauté vivante. « Notre drame littéraire, dit Wagner, diffère autant du drame véritable qu'un piano peut différer d'une symphonie de voix humaines : dans le drame moderne on arrive, grâce à une technique littéraire perfectionnée, à produire une façon de poésie, de même qu'au piano on arrive, à l'aide d'un mécanisme compliqué, à produire une façon de musique. Seulement cette poésie n'a pas d'âme, cette musique n'a pas d'étoffe ». Le drame ne vivra réellement que le jour où il se complétera par la musique.

Ne nous imaginons point, d'ailleurs, que l'opéra où cette condition est remplie en apparence réalise, aux yeux de Wagner, ce concours

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des arts. L'opéra moderne Ici qu'il fleurit sur les scènes lyriques de France, d'Italie ou d'Allemagne n'est pas une oeuvre sy alhélique selon lui, mais bien une œuvre composite. On vise à faire impression sur le spectateur par une barbare superposition d'effets disparates. On lui offre simultanément une pièce de théâtre, des morceaux de musique, un ballet, des décors somptueux. On agit sur lui à la fois par l'esprit et par la sensibilité, par l'oreille et par les yeux. Mais toutes ces impressions ne se fondent pas en un effet d'ensemble. Les divers arts particuliers qui s'associent pour produire le drame lyrique sont des collaborateurs égoïstes qui tirent chacun de son côté. Ils ne se soucient pas le moins du monde de combiner leurs efforts de manière à créer un organisme vivant et complexe dont toutes les parties soient harmonieusement liées entre elles. Chacun a pour unique ambition de briller pour son compte, d'accaparer l'attention au détriment des autres. Loin de réaliser l'œuvre d'art synthétique fondée sur l'amour, l'opéra est une création de l'égoïsme le plus décidé : il est l'image fidèle de cette société moderne où tout amour est mort et où l'art n'est plus qu'un luxe inutile, un passe-temps frivole destiné à distraire un public de riches blasés du lourd ennui qui l'accable.

Comment donc l'œuvre d'art synthétique serat-elle réalisée ?

Un instinct profond, répond Wagner, a de tout temps averti les artistes que la Musique et le Verbe étaient faits pour s'entendre et s'unir. En Allemagne notamment, tous les grands poètes de l'époque classique en ont eu le pressentiment distinct. Lessing estime que « la nature a destiné la poésie et la musique non pas tant à s'unir qu'à former un seul et même art ». Herder rêve l'avènement d'une œuvre d'art « où s'uniront la poésie, la musique, la mimique et l'art du décorateur». Schiller esquisse l'idéal d'un drame non plus réaliste mais symboliste, où la nature au lieu d'être directement représentée serait seulement suggérée à l'aide de moyens symboliques, et il exprime sa confiance dans l'opéra pour atteindre à cette forme supérieure du drame. Gœthe prophétise que le jour où tous les arts particuliers auront appris à s'unir dans une œuvre commune, ce sera une « fête qui ne se peut comparer à nulle autre ». Mais si tous sont d'accord sur le but où il faut tendre, on se trompe d'ordinaire sur les moyens d'y parvenir. On regarde en général l'union de la poésie et de la musique comme un problème de forme. On se demande comment ces deux arts pourront s'associer et lequel, dans cette asso-

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ciation, devra commander ou obéir. Or par cette voie-là, on ne peut arriver à aucun résultat.

La musique ne peut pas élever la prétention de réaliser à elle seule le drame. Elle a besoin d'un objet, d'une image auxquels elle se rapporte. Elle est hors d'état d'affirmer une intention, de peindre, de décrire. Elle se perd dans le vague et l'imprécision lorsqu'elle reste seule. L'erreur fondamentale de tout musicien qui veut se passer de collaborateur ou qui prétend régenter le poète qu'il s'associe et le réduire au rôle subalterne de préparateur d'expériences musicales, c'est de prendre pour une fin en soi^ un art qui est en réalité un moyen d'expression. Inversement le musicien peut tout aussi peu se subordonner au poète. Gluck s'imaginait que la musique devait soutenir le poème dramatique. Erreur profonde, réplique Wagner. Entre la poésie absolue et la musique absolue il n'y a pas de rapport nécessaire. La même musique peut convenir à plusieurs textes totalement différents. La plus belle poésie littéraire du monde ne gagne rien à être mise en musique et n'appelle pas nécessairement l'expression musicale. Lorsqu'il s'efforce de donner un décalque musical d'une œuvre littéraire l'artiste poursuit une chimère! Ou bien il produira une « prose musicale » rebutante, ou bien il essayera de tyran-

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niser le poète et défaire de lui ,un simple manœuvre. Dans l'un et dans l'autre cas son œuvre sera artilicielle et défectueuse.

En réalité, il ne s'agit pas de rechercher comment la poésie et la musique peuvent s'unir. Le véritable problème est de voir où le poète et le musicien peuvent se rencontrer. Y a-t-il une région où ils aient accès l'un et l'autre et où il leur soit possible, par conséquent, de se joindre ? En d'autres termes : quels sont les sujets que le poète et le musicien sont en état de traiter l'un et l'autre, chacun à sa façon?

Pour répondre à cette question il sufïit de se rendre compte de ce que peuvent exprimer la poésie et la musique. Le but de toute poésie, dit Wagner, c'est toujours, en dernière analyse, de peindre l'âme humaine, 1' « homme intérieur », avec ses passions, ses émotions, ses joies et ses tristesses et de susciter par cette peinture un état d'âme similaire chez le spectateur. Or elle ne peut y réussir que d'une manière indirecte. Lorsque la « mélopée primordiale » [Urmelodie) par laquelle l'homme naturel exprimait à l'origine simultanément ses sentiments et ses idées s'est différenciée en parole et en mélodie^ lorsque le verbe et la musique primitivement confondus se sont dissociés, le langage parlé s'est peu à peu dépouillé de sa beauté sensible, il a perdu

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la faculté d'exprimer et de susciter l'émotion pour se spécialiser dans la fonction de traduire les idées. Le mot est devenu un signe abstrait qui désigne conventionnellement à l'intelligence telle ou telle notion. Il n'atteint plus la sensibilité qu'indirectement, par l'intermédiaire de la raison et de l'imagination. Le musique, d'autre part, est cette expression directe et adéquate de l'émotion à laquelle la parole est devenue inapte. Hors d'état d'exprimer une idée précise, une relation abstraite, elle excelle au contraire à traduire sous une forme sensible nos états d'âme, notre vie intérieure, le plaisir et la douleur en eux-mêmes. Partie du cœur, la mélodie parle au cœur sans autre intermédiaire que le sens de l'ouïe. Ceci posé, nous voyons le « lieu » où peut se faire la rencontre des deux arts. Un sujet accessible à l'intelligence seule ne peut être rendu que dans le langage parlé ; tout ce qui est idée pure, abstraction, convention, analyse ne peut-être traité qu'à l'aide du mot. Mais plus l'idée tend à devenir émotion, plus aussi le langage parlé devient insuffisant et tend à se compléter par l'expression musicale. « Ainsi, conclut Wagner, se trouve déterminée par la force même des choses, la nature des sujets qui s'offFrent au poète musicien : son domaine c'est VEternci- Humain pur de tout élément conventionnel. »

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