‹ Wagner (volume 3)Chapitre 13 sur 28 · I/G U VRE · texte numérisé non relu

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Le |)oèle-imisi(;ien, le draniaturge, qui compose « dans l'esprit de la musique » et dont les œuvres sont eoncues en vue de rexpression musicale, devra donc donner la préférence aux sujets où les émotions, les passions, les sentiments les plus élémentaires, les plus spontanés les plus primitifs de l'humanité forment le ressort de l'action. Où ira-t-il les chercher ? Pas dans l'histoire, répond Wagner, car l'histoire est le domaine de la « convention », de la « mode », du contingent. Son but n'est pas de peindre l'Éternel-Humain mais de décrire l'homme tel que le façonnent l'époque, le milieu, les circonstances. Tout sujet historique renfermera donc forcément un très grand nombre d'éléments rebelles à l'expression musicale. Au contraire le mythe est pour le dramaturge une mine d'une incomparable richesse. Le mythe, en effet, n'est aux yeux de Wagner autre chose que l'histoire déformée, arrangée, stylisée par l'imagination populaire, l'histoire dépouillée de ses contingences et réduite à l'état de drame purement humain. Dans les traditions nationales d'un peuple, le poète trouve déjà fait en grande partie ce travail de simplification et d'adaptation qu'il serait obligé de pratiquer sur un sujet historique s'il voulait le traiter sous forme de drame musical. Il ira donc puiser au trésor des

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légendes. Il continuera et achèvera l'œuvre commencée par rimaginalion populaire. Il ramènera le mythe ou la légende à leurs données fondamentales. Il ohtiendra de la sorte une fable dramatique tout à fait simple, réduite à un petit nombre de situations essentielles. Et il traitera ces situations avec tous les développements qu'elles comportent, de manière à faire apparaître dans toute leur richesse et leur complexité les états d'âme, les mouvements de passion, les joies et les tristesses des personnages impliqués dans l'action dramatique.

On voit donc, en définitive, comment Wagner conçoit la genèse du drame musical. II est le fruit de la collaboration intime du musicien et du poète. Il est, si l'on veut, une tragédie qui tend à s'intérioriser, à s'épanouir en musique. Ou bien on peut aussi le considérer comme une symphonie qui tend à s'extérioriser^ à se préciser en une action dramatique. Développez la vie intérieure et le lyrisme immanent du drame shakespearien et vous aboutissez au drame musical. Vous y atteignez de même si vous développez et précisez le contenu dramatique de la symphonie beethovénienne. Le drame intégral est le point idéal où le génie d'un Shakespeare et le génie d'un Beethoven se rencontrent et s'unissent. — Et l'on comprend aussi, maintenant, que

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dans un drame musical la musique ne soit pas la traduction des paroles, ni les paroles rtMpiivalcnt du contenu musical. Si nous appelons drame Taction dramatique représentée et mimée sur la scène, nous dirons que le drame reçoit une double traduction : Tune dans la langue des mots, l'autre dans la langue des sons. Et ces deux traductions ne sont pas superposables ; elles ne font pas double emploi. Chacune dit ce que l'autre est incapable d'exprimer. La parole donne à l'intelligence toute les précisions qu'elle désire sur l'intrigue représentée. La musique exprime avec une incomparable profondeur toute la vie intérieure des personnages. Réunies elles ne se bornent pas à commenter le drame soit pour la raison, soit pour la sensibilité : elles le présentent, sous une forme tout à la fois claire et émouvante, à l'être humain pris dans sa « totalité », pour nous servir d'une formule de Gœthe. Et de même que le drame, la mélodie aussi naît de la collaboration intime de la poésie et de la musique. Ce n'est pas seulement la fable dramatique, mais aussi le texte même du livret qui doit être conçu dans l'esprit de la musique. La loi de la simplification s'impose au versificateur comme au dramaturge. Le poète lui aussi s'efforcera de donner à sa pensée une forme aussi vivante et aussi concrète, aussi lapidaire que

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possible, de bannir tous les mots parasites, vides de contenu émotionnel, de ramasser l'idée en quelques termes tous nécessaires, tous expressifs et qui appellent invinciblement l'expression musicale. D'un texte ainsi conçu la mélodie jaillit spontanément et nécessairement. Elle forme la ligne de démarcation entre le domaine de la poésie et celui de la musique. Elle est poésie car elle naît du rythme des vers et donne leur pleine valeur expressive aux voyelles de la phrase parlée. Elle est musique car elle est l'élément essentiel de la symphonie dramatique, la surface mouvante de l'océan de l'Harmonie. La mélodie ne saurait être une invention arbitraire du musicien ; elle n'est pas davantage la traduction d'un vers littéraire : elle se trouve en quelque sorte déjà préformée dans les vers du poète musicien. Elle est, comme l'action dramatique, l'œuvre du génie total de l'artiste intégral.

Le drame et la mélodie une fois constitués, il reste au musicien à construire, à l'aide des ressources spéciales de son art, la vaste symphonie dramatique qui doit se dérouler parallèlement à l'action dramatique. Cette symphonie construite, comme nous l'avons vu, sur un certain nombre de motifs-directeurs ou Leitmotiv en qui se résume la substance musicale du drame et qui assurent à la symphonie son unité for-

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melle, traduira précisément ce que la parole est impuissante à exprimer. L'orchestre commentera et iiilci prêtera les gestes, les attiludes, les silences mêmes des acteurs du drame. 11 dira leur vie intérieure dans toute sa (complexité, il exprimera non pas seulement les sentiments et les émotions qui dominent à un moment donné dans l'âme des personnages mais encore les pressentiments, les souvenirs, les réminiscences qui surgissent à l'arrière-plan de la conscience. En rappelant, en entrecroisant, en nuançant de mille façon diverses les motifs directeurs de sa symphonie, le musicien est à même de rendre sous une forme sensible, par le flux continu de sa symphonie, toutes les tempêtes et toutes les ondulations de ce flux mouvant de sentiments qui constitue l'action intérieure du drame. Grâce à lui le mystère ineffable de la vie intime de l'âme, ce mystère dont l'analyse psychologique la plus subtile ne saurait donner une idée adéquate, s'épanche au dehors et se traduit sous une forme qui fait directement impression sur les sens en un flot mélodieux continu.

Ainsi naîtra, d'un grandiose effort de synthèse, d'un puissant élan d'amour le a drame de l'avenir ». De nouveau comme au temps des Grecs, l'homme s'adressera à l'homme. Toutes les facultés artistiques de l'homme s'uniront fraternel-

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lementafin de produire des œuvres qui agiront sur la « totalité » de la nature humaine, sur la raison comme sur la sensil)ilité et sur l'être inconscient. Et cette œuvre ne sera pas un retour vers le passé, une résurrection des formes anciennes disparues, mais bien quelque chose d'absolument nouveau, de supérieur à tout ce qui a existé jadis. Ce n'est pas en vain que l'humanité aura traversé la longue phase de la dispersion et de l'analyse. La synthèse artistique qui se prépare doit profiter de toutes les conquêtes, de toutes les expériences accumulées par les siècles. Elle sera la fleur d'un état de civilisation plus riche et plus dilTérencié que les civilisations antérieures.

Mais le drame musical conçu de la sorte n'est possible que par une réforme de la société tout entière. Le monde moderne en effet nous présente, d'après Wagner, le spectacle de l'égoïsme le plus révoltant. Partout s'étale le règne de l'or et de la loi; partout c'est la poursuite effrénée de la richesse et de la puissance ; partout triomphe une organisation politique et sociale qui consacre la prépondérance des riches et l'oppression révoltante des miséreux. Partout

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s'affinvio la prépondérance de l'inlolligcnce ulililaire et calculatrioe, la souveraineté intolérante d'une science étroitement rationaliste. Au sein de celte civilisation corrompue, fondée sur l'égoïsme, la convention, la mode, l'arbitraire, l'œuvre d'art synthétique ne saurait fleurir. Le problème artistique aboutit donc à un problème moral et social. L'esthétique de Wagner se complète par une conception générale de l'univers.

Pour comprendre le sens et la portée de cette philosophie wagnérienne qui s'affirme avec un enthousiasme débordant, soit dans ses ouvrages théoriques de cette époque, soit surtout dans sa grande œuvre dramatique V Anneau de Nibelung, il faut avant tout partir de ce fait qu'aux environs de 1848-49 c'est l'instinct titanique et révolutionnaire qui s'exalte et domine chez Wagner. Il se sent entravé dans son œuvre de création artistique. L'obstacle qui arrête son élan c'est, à ses yeux, la civilisation capitaliste fondée sur l'appétit du gain et le rationalisme scientifique. Et il fonce sur l'ennemi avec toute l'impétuosité de sa nature combative. L'échec du mouvement de 1849 à Dresde n'a en rien calmé sa fougue. 11 laisse de côté l'action politique et pratique pour laquelle il comprend qu'il n'est point fait. Mais il ne renonce pas pour cela à agir sur

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les esprits. 11 continue à s'insurger de toutes ses forces contre la société moderne, ses lois, sa morale, sa religion. Et tout naturellement il va chercher ses alliés parmi les représentants les plus avancés du radicalisme philosophique et moral. De même qu'après i83o il s'était pris d'enthousiame pour la Jeune Allemagne, il s'éprend aux environs de 1848 de Feuerbach et cherche auprès de lui, sinon une direction effective, du moins un certain nombre de formules pour se traduire à lui-même ses aspirations intimes. Le titanisme wagnérien et son credo révolutionnaire se présentent ainsi à nous sous la forme de théories sociales religieuses ou morales où se montre très distinctement l'influence de Feuerbach.

L'antagonisme irréductible maintenant où Wagner se sent à l'égard du milieu social ambiant se traduit chez lui par une sorte d'anarchisme enthousiaste qu'il oppose avec une prophétique ivresse aux puissances vieillies qui dominent pour l'instant la vie matérielle et spirituelle de l'homme.

Plus de dieux! — Arrière les religions qui endorment l'énergie humaine par le rêve énervant de félicités supra-terrestres. Il est impardonnable que le christianisme, en orientant les aspirations de l'humanité vers une patrie céleste,

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so soit fait le soutien de l'exploitation capitaliste et de la tyrannie politique. L'homme n'est point immortel : ce n'est pas dans une autre vie, c'est ici-bas, sur cette terre même que doivent être réalisés la justice et le bonheur. Et il n y a point de dieux au-dessus de l'homme. A mesure qu'il apprend à réfléchir, il comprend aussi qu'il est son propre maître, qu'il ne doit courber la tête devant personne. Il obéit à une nécessité qu'il porte en lui. Il est quelque chose de nécessaire qui se développe suivant des lois immanentes, en vertu d'un déterminisme naturel qui ne souffre aucun arbitraire. Le plus haut point où il puisse parvenir c'est de devenir conscient de cette loi intérieure qu'il porte en lui, d'être ce qu'il est, le sachant et le voulant, de se concevoir comme une parcelle de la nature obéissant comme tout dans la nature au Besoin et à la Nécessité, et d'accepter cette destinée sans révolte, avec résignation, avec joie même. Plus de lois ! — Puisqu'en dehors' de la nature il n'y a rien, puisqu'il n'y a point de démiurge créateur de l'univers et lui imposant sa volonté, il ne saurait non plus y avoir de loi morale, de norme universelle pour la conduite des hommes. L'homme obéit au besoin et, ce faisant, il accomplit sa destinée. Il n'a point de mission particulière à remplir. Sa seule fin c'est de conquérir

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la plus large part de bonlieur possible, d'ôlrc homme dans la plus large acception du mot. Comment y arrivera-t-il ? En se conformant à la loi de la nécessité, en accomplissant la destinée que la nature même nous impose. Il n'y a point d'obligation morale qui lui commande l'altruisme. L'égoïsme et l'amour sont deux tendances également naturelles, donc également légitimes L'homme commence par être égoïste et réceptif : il emprunte au monde extérieur ce qu'il lui faut pour développer son moi physique et spirituel ; et il en a le droit. Mais ensuite, par une évolution insensible, l'altruisme se développe de l'égoïsme comme de la graine se développe la plante, la fleur, le fruit. L'instinct de l'amour s'éveille spontanément chez l'homme. Il le pousse à sortif de lui-même, à se répandre dans le monde, à se dévouer d'abord pour la femme qu'il choisit pour compagne, puis pour ses enfants, plus tard pour la tribu, pour la Cité, pour la Patrie, enfin pour l'Humanité. Et lorsqu'il s'est dépensé tout entier, lorsqu'il a consumé sa force pour autrui, alors le cycle de son existence individuelle est accompli : il n"a plus qu'à mourir, achevant de restituer à l'univers ce que l'univers lui avait donné.

Contre ce rythme éternel de toute vie, rien ne prévaut. Toute règle édictée par l'homme devient

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impie sitôt qu'elle se met en contradiction avec cette loi primordiale qui veut que l'amourjaillisse peu à peu de l'égoïsme. Impie la loi du mariage lorsqu'elle déclare indissoluble une union qui n'est pas ou qui n'est plus fondée sur l'amour et qui lie arbitrairement l'une à l'autre deux créatures que les instincts les plus légitimes tendent à séparer ! Impie la loi de la propriété, lorsqu'elle déclare intangible la richesse superflue et protège l'avide capitaliste qui spolie ses frères pour augmenter son inutile avoir. Il n'y a point de péché dans le monde. Les hommes seuls l'y ont apporté en créant la loi. Le monde est parfait et la nature sainte. Si l'homme s'abandonne à l'instinct naturel, s'il accepte sans inutile révolte la grande loi de l'évolution et de la mort, s'il sait abdiquer à temps son égoïsme, alors, au soir de ses jours, il verra venir la mort sans crainte et sans horreur, car il se sera dépris peu à peu de sa vie individuelle pour ne plus vivre que de l'existence universelle de l'espèce elle-même.

La foi dans la Révolution qui renversera les vieux dieux et brisera les Tables de la Loi, tel est donc, au lendemain des événements de 1849, le credo de Wagner. Le règne de l'idéal qu'au temps du Vaisseau Fantôme ou de Tannhàuser il plaçait dans une vie future, par delà les réa-<

lités terrestres, il rêve à présent de le réaliser ici-bas déjà. Il sait bien que la nécessité impose à l'homme la résignation totale, l'abdication finale de tout égoïsme. II se demande même si les hommes de sa génération verront le paradis de la société nouvelle. Mais il veut croire au bonheur futur de l'humanité. Il espère fermement qu'un jour viendra où la société capitaliste fondée sur un égoïsme contre nature s'écroulera dans le néant, où le pauvre se verra affranchi de son esclavage et le riche arraché à l'oisiveté, où sur les ruines du vieux monde s'élèvera l'édifice splendide d'une société régie uniquement par la loi d'amour et de liberté, où l'homme régénéré redeviendra capable de vouloir le beau, où les arts, après des siècles de dispersion égoïste, apprendront de nouveau à sunir pour enfanter le « drame communiste » de l'avenir! 11 aspire de toutes les forces de son être à un « retour vers la nature », vers la sainte nécessité de l'instinct. Libéré de toute attache envers le monde moderne, vivant en marge de la société capitaliste, Wagner, dans un formidable Man d'énergie titanique, lance ainsi à la face du siècle qu'il réprouve le programme de l'œuvre d'art et de l'humanité nouvelle qu'il pressent. Et dès qu'il a pris clairement conscience du but vers lequel il tend, il dépose bien vite sa plume

(le critique pour obéir de nouveau uniquement à son génie créateur. Guidé par ce génie, il avait réalisé d'instinct et sans le savoir l'idéal artistique où l'entraînaient ses aspirations intimes. Maintenant que, par un puissant effort de réflexion Wagner est passé du crépuscule de la demi-conscience au grand jour de la conscience claire, il est heureux de redevenir artiste pur, certain qu'il est, désormais, de pouvoir aller son chemin d'un pas assuré et sans crainte de s'égarer : « J'entrais, disait-il luimême, dans une période nouvelle et décisive de mon développement d'homme et d'artiste, la période de création artistique volontaire et consciente; je m'engageais sur une voie absolument nouvelle où j'étais entré sous la poussée d'une nécessité inconsciente et sur laquelle maintenant je marchais comme artiste et comme homme, à la découverte d'un monde nouveau. »

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