‹ Walden, ou la Vie dans les bois. Traduction de L. FabuletChapitre 26 sur 78 · I. Benjamin Franklin · texte numérisé non relu

I. Benjamin Franklin

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le de France

SOLITUDE

Soir délicieux, où le corps entier n'est plus qu’un sens, et par tous les pores absorbe le délice. Je vais et viens avec une étrange liberté dans la Nature, devenu partie d’elle-même. Tandis que je me promène le long de la rive pierreuse de l’étang, en manches de chemises malgré la fraîcheur, le ciel nuageux et le vent, et que je ne vois rien de spécial pour m’attirer, tous les éléments me sont étonnamment homogènes. Les grenouilles géantes donnent de la trompe en avant-coureurs de la nuit, et le chant du whip-pour-will s’en vient de l’autre côté de l’eau sur l’aile frissonnante de la brise. La sympathie avec les feuilles agitées de l’aune et du peuplier me fait presque perdre la respiration; toutefois, comme le lac, ma sérénité se ride sans se troubler. Ces petites vagues que le vent du soir soulève sont aussi étrangères à la tempête que la surface polie comme un miroir. Bien que maintenant la nuit soit close, le vent souffle encore et mugit dans le bois, les vagues encore brisent, et quelques créatures invitent de leurs notes au sommeil. Le repos jamais n’est complet. Les animaux très sauvages ne reposent pas, mais les voici en quête de leur proie ; voici le renard, le skuns, le lapin rôder sans crainte par les champs et les bois. Ce sont les veilleurs de la Nature, — chaînons qui relient les jours de la vie animée.

Lorsque je rentre dans ma maison je m aperçois que des visiteurs sont venus, qui ont laissé leurs cartes — un bouquet de fleurs, une guirlande de verdure persistante, un nom au crayon sur une feuille de noyer jaunie ou sur un copeau de bois. Ceux qui viennent rarement en forêt, prennent d’elle quelque petit morceau pour jouer avec, — chemin faisant, lequel ils laissent, soit avec intention, soit par mégarde. L’un a pelé une baguette de saule, l’a tressée en anneau, et abandonnée sur ma table. J’eusse toujours pu dire s’il était venu des visiteurs en mon absence, aux menues branches et à l’herbe courbées, ou à l’empreinte de leurs souliers, et généralement leur sexe, âge ou qualité, à quelque légère trace de leur passage, telle une fleur penchée, une poignée d’herbe arrachée et rejetée, fût-ce aussi loin que le chemin de fer, distan, d’un demi-mille, ou à l’odeur attardée d’un cigare, d’une pipe. Bien mieuxt il m'arrivait fréquemment de me voir signaler le passage d’un voyageur le long de la grand’ route à soixante verges de là par le parfum de sa pipe.

11 est d’ordinaire suffisamment d’espace autour de nous. Notre horizon

SOLITUDE

n’est jamais tout à fait k nos coudes. L’épaisseur du bois n’est pas juste k notre porte, non plus que l’étang, mais il est toujours quelque peu d’éclaircie, familière et par nous piétinée, prise en possession et enclose de quelque façon, et réclamée de la Nature. A quoi dois-je de me voir abandonné par les hommes cette vaste étendue, ce vaste circuit, quelques milles carrés de forêt solitaire, pour ma retraite ? Mon plus proche voisin est à un mille de là, et nulle maison n’est visible que du sommet des collines dans le rayon d’un demi-mille de la mienne. J’ai tout à moi seul mon horizon borné par les bois ; d’un côté un aperçu lointain du chemin de fer, là où il touche à l’étang, et de l’autre de la clôture qui borde la route forestière. Mais en grande partie c’est aussi solitaire là où je vis que sur les prairies. Cest aussi bien 1 Asie ou 1 Afrique que la Nouvelle-Angleterre. J’ai, pour ainsi dire, mon soleil, ma lune et mes étoiles, et un petit univers à moi seul. La nuit jamais un voyageur ne passait devant ma maison, ni ne frappait à ma porte, plus que si j’eusse été le premieï ou dernier homme, à moins que ce ne fut au printemps, ou, à de longs intervalles, il venait quelques gens du village pêcher le silure-chat — qui pêchaient évidemment beaucoup plus dans l’étang de Walden de leurs propres natures, et appâtaient leurs hameçons de ténèbres — mais il ne tardaient pas à battre en retraite, d’habitude le panier peu garni, pour abandonner « le monde aux ténèbres et à moi » \ et jamais le cœur noir de la nuit n’était profané par nul voisinage humain. Je crois que les hommes ont en général encore un peu peur de l’obscurité, malgré la pendaison de toutes les sorcières, et l’introductiqn du christianisme et des chandelles. ...

Encore l’expérience m’a-t-elle appris quelquefois que la société la plus douce et tendre, la plus innocente et encourageante, peut se rencontrer dans n’importe quel objet naturel, fût-ce pour le pauvre misanthrope et le plus mélancolique des hommes. Il ne peut être de mélancolie tout à fait hoire pour qui vit emmi la Nature et possède encore ses sens. Jamais jusqu’alors n’y eut telle tempête, mais à l’oreille saine et innocente ce n’était que musique éolienne. Rien ne peut contraindre justement homme simple et vaillant à une tristesse vulgaire. Pendant que je savoure l’amitié des saisons j’ai conscience que rien nè peut faire de la vie un fardeau pour moi. La douce pluie qui arrose mes haricots et me retient au logis aujourd’hui n’est ni morne ni mélancolique, mais bonne pour moi aussi. M’empêche-t-elle de les sarcler, quelle l’emporte en mérite sur le travail de mon sarcloir. Durât-elle assez longtemps pour faire se pourrir les semences dans le sol et pour détruire les pommes de terres en terrain bas, quelle serait encore bonne pour l’herbe sur les plateaux, et qu’é-

1 . Alluiion tlâ clUbre flfcie de Tbom»» Gr»y : Dont an chmHirt i» camoagnt .

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WALDEN

tant bonne pour l'herbe elle serait bonne pour moi. Parfois, si je me compare aux autres hommes, c’est comme si j’étais plus favorisé qu eux par les dieux, par delà tout mérite à ma connaissance — comme si je tenais de leur faveur une garantie et une sécurité dont sont privés mes semblables, et me trouvais l’objet d’une direction et d’une protection spéciales. Je ne me flatte pas, mais s’il est possible, ce sont eux qui me flattent. Je ne me suis jamais senti solitaire, ou tout au moins oppressé par un sentiment de solitude, sauf une fois, et cela quelques semaines après ma venue dans les bois, lorsque, l’espace d’une heure, je me demandai si le proche voisinage de l’homme n’était pas essentiel à une vie sereine et saine. Être seul était quelque chose de déplaisant. Mais j’étais en même temps conscient d’un léger dérangement dans mon humeur, et croyais prévoir mon rétablissement. Au sein d’une douce pluie, pendant que ces dernières pensées prévalaient, j’eus soudain le sentiment d’une société si douce et si généreuse en la Nature, en le bruit même des gouttes de pluie, en tout ce qui frappait mon oreille et ma vue autour de ma maison, une bienveillance aussi infinie qu'inconcevable tout à coup comme un une atmosphère me soutenant, qu’elle rendait insignifiants les avantages imaginaires du voisinage humain, et que depuis jamais plus je n ai songé à eux. Pas une petite aiguille de pin qui ne se dilatât et gonflât de sympathie, et ne me traitât en ami. Je fus si distinctement prévenu de la présence de quelque chose d’apparenté à moi, jusqu’en des scènes que nous avons accoutumé d’appeler sauvages et désolées, aussi que le plus proche de moi par le sang comme le plus humain n'était ni un curé ni un villageois, que nul lieu, pensai-je, ne pouvait jamais plus m être étranger.

« Mourning untimely consumes the sad ;

Few are their days in the land of the living,

Beautiful daughter of Toscar 1. »

Parmi mes heures les plus agréables je compte celles durant lesquelles avaient lieu, au printemps et à l’automne, les longs orages qui me confinaient dans la maison pour l’après-midi aussi bien que l’avant-midi, bercé par leur grondement et leur assaut incessants ; lorsqu’un crépuscule prématuré était l’avant-coureur d’un long soir au cours duquel maintes pensées avaient le temps de prendre racine et de se développer. Durant ces pluies chassantes

| • La douleur «tant U temp» conauma Ica triste» :

Ram leur» ioun au paya de» vivants,

Charmante fille de Toecar. »

Ouian.

SOLITUDE

de nord-ouest qui éprouvaient si fort les maisons du village, et où les servantes se tenaient balai et seau en main dans les entrées de devant, prêtes à repousser le déluge, je me tenais assis dans ma petite maison derrière la porte, qui en était toute l’entrée, et jouissais pleinement de sa protection. En un fort orage accompagné de tonnerre, la foudre frappa un grand pitchpin de 1 autre côté de l’étang, le sillonnant du haut en bas en une spirale fort nette et parfaitement régulière, profonde d’un pouce au moins, et large de trois ou quatre, comme on entaillerait une canne. Je passai encore devant 1 autre jour, et fus frappé de terreur en levant les yeux et contemplant cette empreinte, aujourd’hui plus distincte que jamais, souvenir d’un terrible et irrésistible coup de foudre descendu du ciel innocent il y a huit ans. Bien souvent je m’entends dire : « J’aurais pensé que vous vous sentiriez seul là-bas, et seriez pris du besoin de vous rapprocher des gens, surtout les jours et nuits de pluie et de neige.» Je suis tenté de répondre à cela, — Cette terre tout entière que nous habitons n’est qu’un point dans l’espace. A quelle distance 1 un de l’autre, selon vous, demeurent les deux plus distants habitants de 1 etoile là-haut, dont le disque ne peut voir apprécier sa largeur par nos instruments? Pourquoi me sentirais-je seul ? notre planète n est-elle P®s ‘“J18 “ Yoie Lactée ? Cette question que vous posez là me semble n etre pas la plus importante. Quelle sorte d’espace est celui qui sépare un homme de ses semblables et le rend solitaire ? Je me suis aperçu que nul exercice des jambes ne saurait rapprocher beaucoup deux esprits l’un de 1 autre. Près de quoi désirons-nous le plus habiter ? Sûrement pas auprès de beaucoup d hommes, de la gare, de la poste, du cabaret, du temple, de 1 école, de 1 epicerie, de Beacon Hall1, ou de Five Points \ lieux ordinaires d assemblée, mais près de la source éternelle de notre vie, d’où en toute notre expérience nous nous sommes aperçus qu’elle jaillissait, comme le saule s elève près de l’eau et projette ses racines dans cette direction. La susdite variera selon les différentes natures, mais elle est l’endroit où un sage creusera sa cave... Un soir je rejoignis sur la route de Walden certain de mes concitoyens, qui a, comme on dit, « amassé du bien », — quoique je n’aie jamais aperçu de cela nettement le bien, — conduisant une paire de bœufs au marché, et il voulut savoir comment je pouvais faire pour renoncer à tant de commodités de la vie. Je répondis que j’étais très sûr de l’aimer assez telle quelle était ; je ne plaisantais pas. Sur quoi je rentrai pour me coucher, le laissant se frayer un chemin à travers l'obscurité et la boue

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