I. William Ellery Channing
VOISINS INFÉRIEURS
grave méditation. Je crois approcher de la fin. Laisse-moi seul, donc, un instant. Mais pour ne pas nous retarder, tu bêcheras à 1a recherche de l'appât pendant ce temps-là. Il est rare de rencontrer des vers de ligne en ces parages, où le sol n'a jamais été engraissé avec du fumier ; l'espèce en est presque éteinte. Le plaisir de bêcher à la recherche de l'appât équivaut presque i celui de prendre le poisson, quand l'appétit n est pas par trop aiguisé ; et ce plaisir, tu peux l'avoir pour toi seul aujourd hui. Je te conseillerais d'enfoncer la bêche là-bas plus loin parmi les noix-de-terre, là où tu vois onduler l'herbe de la Saint-Jean. Je crois pouvoir te garantir un ver par trois mottes de gazon que tu retourneras, si tu regardes bien parmi les racines, comme si tu étais en train de sarcler. A moins que tu ne préfères aller plus loin, ce qui ne sera pas si bête, car j ai découvert que le bon appât croissait presque à l’égal du carré des distances.
L'Ermite seul. — Voyons ; où en étais-je ? Selon moi j’étais presque dans cette disposition-ci d’esprit ; le monde se trouvait environ à cet angle. Irai- je au ciel ou pêcher ? Si je menais cette méditation à bonne fin, jamais si charmante occasion paraîtrait-elle devoir s’en offrir ? J’étais aussi près d atteindre à l’essence des choses que jamais ne le fus en ma vie. Je crains de ne pouvoir rappeler mes pensées. Si cela en valait la peine, je les sifflerais. Lorsqu elles nous font une offre, est-il prudent de dire Nous verrons ? Mes pensees n ont pas laissé de trace, et je ne peux plus retrouver le sentier. A quoi pensais-je ? Que c’était une journée fort brumeuse. Je vais essayer ces trois maximes de Koung-fu-tseu ; il se peut qu’elles me ramènent à peu près à 1 état^ en question. Je ne sais si c’était de la mélancolie ou un commencement d extase. Nota bene. L’occasion manquée ne se retrouve plus.
Le Poète. — Et maintenant, Ermite, est-ce trop tôt ? J en ai là juste treize tout entiers, sans compter plusieurs autres qui laissent à désirer ou n ont pas la taille ; mais ils feront l’affaire pour le menu fretin ; ils ne recouvrent pas autant l’hameçon. Ces vers de village sont beaucoup trop gros ; un vairon peut faire un repas dessus sans trouver le crochet.
L’Ermite. — Bien, alors, filons. Irons-nous à la rivière de Concord ? Il y a là de quoi s’amuser si l’eau n’est pas trop haute.
Pourquoi précisément ces objets que nous apercevons créent-ils tout un monde. Pourquoi l’homme a-t-il justement ces espèces d animaux pour voisins ; comme si rien autre qu’une souris n’eût pu remplir cette lézarde } Je soupçonne Pilpay & Cle 1 d’avoir soumis les animaux à leur meilleur
I . Pilpay. philosophe hindou, tou. le nom duquel ont M recueillie, de. fable, de tri. ancienne, tources.
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque
le de France
WALDEN
usage, car ce sont toutes bêtes de somme, en un sens, faites pour porter une certaine part de nos pensées.
Les souris qui hantaient ma maison n’étaient pas les souris vulgaires, qui passent pour avoir été introduites dans le pays, mais une espèce sauvage, indigène, qu’on ne trouve pas dans le village. J’en envoyai un spécimen à un naturaliste distingué, et il l’intéressa fort. Dans le temps où je bâtissais, l'une d'elles tenait son nid sous la maison, et je n’avais pas posé le second plancher ni balayé les copeaux, quelle s’en venait régulièrement à l’heure du déjeuner ramasser les miettes tombées à mes pieds. Il est probable que jamais encore elle n’avait vu d’homme ; aussi ne tarda-t-elle pas à se familiariser tout à fait, courant sur mes chaussures, montant à mes vêtements. Elle gravissait sans difficulté les murs de la pièce par courts élans, comme un écureuil, à quoi elle ressemblait en ses gestes. Un beau jour, comme je me trouvais k demi-couché, le coude sur le banc, elle courut sur mes vêtements supérieurs, le long de ma manche, fit et refit le tour du papier qui contenait mon diner, tandis que je gardais ce dernier renfermé, et chercha à ruser, joua à cachecache avec lui ; comme enfin je tenais immobile un morceau de fromage entre le pouce et l’index, elle vint le grignoter, assise dans ma main, après quoi se nettoya la figure et les pattes, telle une mouche, et s'en alla.
Un moucherolle bâtit bientôt dans mon hangar, et un merle 1 en quête de protection, dans un pin qui poussait contre la maison. En juin la gelinotte (Tetrao umbcllus), si timide oiseau, fit passer sa couvée sous mes fenêtres, des bois de derrière au front de ma maison, gloussant et appelant ses petits comme une poule, en toutes ses façons d’agir se montrant la poule des bois. Les jeunes se dispersent soudain à votre approche, à un signal de la mère, comme balayés par quelque tourbillon, et affectant si bien la ressemblance de feuilles et de ramilles sèches, que maint voyageur a pu mettre le pied au milieu d'une couvée, entendre le bruissement d’ailes du vieil oiseau en fuite, ses rappels et son miaulement anxieux, ou le voir traîner les ailes pour attirer son attention, sans soupçonner leur voisinage. La mère parfois roulera et tournoiera devant vous en un tel déshabillé que vous vous demanderez un instant de quelle sorte de créature il s’agit. Les petits s’accroupissent muets et à ras de terre, souvent en se fourrant la tête sous une feuille, et s'inquiètent seulement des instructions que de loin leur donne leur mère, sans que votre approche les fasse courir de nouveau et se trahir. On peut même marcher dessus, ou avoir les yeux sur eux une minute sans les découvrir. Je les ai, à tel moment, tenus dans ma main ouverte sans qu'ils témoignassent d’autre