DERNIERE MALADIE
Mount-Vernon, i4 décembre 1799.
( Ce jour a été marqué par un événement qui sera mémorable dans l'histoire de l'Amérique et peut-être danscelie du monde entier. J'entreprendrai d'en faire le récit détaillé, en ayant été un des témoins.)
Le jeudi 12 décembre, le général sortit à cheval vers dix heures pour aller visiter ses termes ; il ne fut pas de retour avant trois heures. Presque aussitôt après son départ, le temps devint très-mauvais : la pluie, la grêle, la neige, se succédèrent, accompagnées d'un vent froid.
(1) M. Tobias Lear, homme de savoir et de talent, passa plusieurs années auprès de Washington, d'abord en qualité de secrétaire, et ensuite comme surintendant de ses affaires privées. 11 assista à la dernière maladie de Washington, et, aussitôt après la mort de ce grand homme, il en retraça tous les détails. Le récit qu'on va lire est tiré du manuscrit original de M. Lear,
Lorsque le général rentra, je lui apportai quelques lettres à affranchir, afin de les envoyer dans la soirée à la j)oste. Il les marqua de son cachet , en disant que le temps ne permettait pas d'envoyer ce soir un domestique à la poste. Je lui lis observer que je craignais qu il n'eût été mouillé; mais il me répondit que sa redingote l'avait garanti de la pluie. Cependant son cou paraissait humide , et quelques flocons de neige pendaient à ses cheveux. On l'avait attendu pour diner; il se mit à table sans changer de vêtements. Le soir il parut aussi Lien portant qu'à l'ordinaire. Vendredi il tomba beaucoup de neige , ce qui empêcha le général de faire sa promenade accoutumée; il avait gagné un rhume, probablement pour s'être trouvé la veille si longtemps exposé au froid, et il se plaignait d'avoir mal à la gorge.
Il alla cependant dans l'après-midi sur le terrain qui s'étendait entre la maison et la rivière, afin de marquer quelques arbres qui devaient être abattus pour l'embellissement de cette place. Son enrouement s'accrut le soir, mais il n'y prit pas garde.
Dans la soirée , on apporta les journaux de la poste ; le général s'établit dans le parloir avec mistriss Washington; et moi je fis la lecture jusque vers neuf heures : alors mistriss Washington monta dans la chambre de mistriss Lewis, qui était i-etenue chez elle; elle nous laissa , le général et moi, occupés à lire les journaux ; il était très-gai, et lorsqu'il rencontrait un passage curieux ou amusant , il le lisait aussi haut que son enrouement le lui permettait. Il me pria de lui lire les débats de
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rasseDûblée de Virginie sur réiection d'un sénateur et d'un gouverneur. En entendant les réflexions faites par M. Madison relativement à M. Monroe , il parut fort affecté » et s'exprinia sur ce sujet avec une certaine aigreur, que j'essayai de modérer, comme j'avais l'habitude de le faire en pareille occasion. Lorsqu'il se retira , je lui fis observer qu'il eût mieux valu pour lui prendre quelque chose pour calmer son rliunie. Il me répondit : « Non , vous savez que je ne me soigne jamais pour un rhume ; celui-ci passera connue il est venu. »
Le samedi matin, entre deux et trois heures, il éveilla mistriss Washington et lui dit qu'il ne se sentait pas bien, qu'il avait la fièvre. Mistriss Washington remarqua qu'il pouvait à peine parler et qu'il respirait avec difficulté. Elle manifesta le désir de se lever pour appeler un domestique. Mais le général l'en empêcha , de peur qu'elle ne prît froid. Aussitôt que le jour eut paru, la femme de service (Caroline) entra dans la chambre pouF feire le feu , et mistriss Washington l'envoya tout de suite me chercher. Je me levai , m'habillai aussi promptement que possible, et me rendis dans la chambre du général. Mistriss Washington était levée et me donna sur l'état de son mari les détails déjà rapportés. .Te trouvai que le général respirait difficilement et pouvait à peine articuler un mot d'une manière intelligible. Il exprima le désir qu'on envoyât chercher M. Rawlins (un de ses intendants ) pour le saigner avant l'arrivée du docteur. Je dépêchai aussitôt un dojnestique vers Rawlins ; un autre courut chez le docteur Craik, et je retournai ensuite
dans la chambre du général, que je trouvai dans l'état où je l'avais laissé.
On prépara pour adoucir sa gorge un mélange de mélasse, de vinaigre et de beurre, mais le général ne put en avaler une goutte; chaque fois qu'il essayait de boire, il paraissait agité, accablé et presque suffoqué.
Rawiins arriva bientôt après le lever du soleil et se prépara à saigner le malade. Lorsque le bras fut prêt, le général , remarquant l'agitation de Rawiins , lui dit en prononçant le mieux qu'il put : « K'ayez pas peur. » Et lorsque l'incision fut faite, il ajouta : « L'ouverture n'est pas assez large. » Cependant le sang coulait assez abondamment. 3Iistriss \V asliington , ne sachant pas si la saignée convenait ou non dans la situation du général, demanda qu'on ne lui tirât pas trop de sang , de peur que ce ne fût dangereux ; elle me pria d'en arrêter le flux. Mais lorsque je fus sur le point de lier la bandelette, le général avança la main pour m'en empêcher, et aussitôt qu'il put parler , il dit : « Encore , encore. » Mistriss AVashington, continuant à être inquiète, exprima la crainte qu'on ne lui tirât trop de sang; on l'arrêta quand il y en eut une demi-pinte de répandu. Voyant qu'on n'avait o])tenu aucun résultat satisfaisant de la saignée et que le mal de gorge ne diminuait pas, je proposai de baigner la gorge à l'extérieur avec du sel volatil. On adopta mon avis, et pendant l'opération, qui fut faite à la main et le plus doucement possible, le général observa « que cela lui faisait beaucoup de mal. » Une pièce de flanelle , trempée de sel volatil , fut placée autour de
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son cou, et on lui mit les pieds dans Teau chaude ; mais rien ne parut le soulager.
Sur ces entrefaites, avant l'arrivée du docteur Craik , mistriss Washington me pria d'envoj er chercher le docteur Brown, de Port Tobacco, que le docteur Craik avait recommandé d'appeler s'il se présentait jamais quelque cas de nature à inspirer des inquiétudes sérieuses. Je dépêchai innnédiatement, entre huit et neuf heures, un messager vers le docteur Brown. Le docteur Craik arriva bientôt après. Ayant examiné le général, il lui mit sur la gorge un vésicatoire de cantharides , lui tira encore plus de sang et lui prépara un gargarisme de vinaigre et de thé de sauge, et ordonna au général de respirer la vapeur d'un mélange de vinaigre et d'eau bouillante. Ce que lit le malade , qui en essayant de se gargariser faillit être suffoqué. Lorsque le gargarisme sortit de la gorge, des flegmes suivirent ; le général fit des efforts pour tousser, le docteur fit tout ce qu'il put pour l'aider, mais ce fut inutile. Vers onze heures , le docteur Craik demanda qu'on envoyât chercher le docteur Dick , craignant qu'il n'arrivât pas à temps. Un messager fut eu conséquence envoyé vers le docteur Dick. En ce jnoment on saigna encore le général. Ce nouveau coup de lancette ne produisit aucun bien sur le malade, qui continua à se trouver dans le même état, dans la même impossibilité d'avaler.
Le docteur Dick arriva vers trois heures, et le docteur Brown entra bientôt après. Lorsque le docteur Dick eut examiné le général et consulté quelques minutes avec le
docteur Craik, on saigna de nouveau le malade. Le sang vint très-lentement ; il était épais, et la saignée occasionna quelques symptômes d'évanouissement. Le docteur Brown rentra en cet instant dans la chambre , et quand il eut tâté le pouls du général, il sortit avec les autres médecins. Le docteur Craik ne tarda pas à revenir. Le général ne pouvait rien avaler ; on lui administra du calomel et du tartre émétique , mais ce remède ne produisit aucun effet
Un peu après quatre heures et demie , le général exprima le vœu que j'appelasse à son chevet mistriss AVashington ; il la pria alors de descendre dans son cabinet et de prendre dans son pupitre deux testaments qu'elle y trouverait et de les lui apporter, ce qu'elle fit. Les ayant examinés , il lui en donna un qu'il dit être inutile , étant annulé par l'autre , et il la pria de le briller ; elle lui obéit, prit le second et le serra dans son propre cabinet.
Quand tout cela fut fini , je retournai au chevet du général et lui pris la main. Il me dit : « .le sens que je m'en vais, ma respiration ne peut durer longtemps. J'ai tout de suite jugé de la gravité de mon mal. Arrangez et enregistrez toutes mes dernières lettres militaires ainsi que mes papiers. Réglez mes comptes et mettez mes livres en ordre , car vous connaissez mes affaires beaucoup mieux que personne , et que M. Rawlins achève la classification de mes autres lettres , qu'il a déjà commencée. « Je l'assurai que j'accomplirais ses volontés. Il me demanda alors si je me rappelais quelque point
essentiel dont il eût à s'occuper, car il n'avait que bien peu de temps à rester avec nous. Je lui répondis que je ne me rappelais rien, mais que j'espérais qu'il n'était pas si près de sa fin. Il dit en souriant que je me trompais, que nous devions tous payer cette dette, et qu'il voyait arriver le dénouement avec une complète résignation.
Dans le cours de l'après-midi , le général parut souffrir beaucoup de la difficulté qu'il éprouvait à respirer, et il changea fréquemment de position dans son lit. Dans ces moments je me penchais sur le lit, et j'essayais de le soulever et de le retourner le plus doucement possible. Il parut pénétré de reconnaissance pour mes soins et me répéta souvent : « Je crains de trop vous fatiguer. » Et comme je l'assurais que je ne songeais qu'à son bien-être, il ajouta : « C'est bien , c'est un devoir que nous devons nous rendre mutuellement, et j'espère que vous ne manquerez pas de secours quand vous en aurez besoin. »
Il demanda quand jMM. Lewis et AV ashington Custis seraient de retour ( ils étaient alors dans le New -Kent). Je lui dis que ce serait vers le 20 du mois.
Sur les cinq heures, le docteur Craik entra dans la chambre et alla au chevet du général, qui lui dit : « Docteur, je meurs au milieu de grandes souffrances, mais la mort ne m'effraie pas. J'ai prévu dès les premiers symptômes de ma maladie, que je n'y survivrais pas. Ma respiration ne saurait se prolonger. » Le docteur lui serra la main sans pouvoir prononcer un jnot II s'éloigna du lit et alla s'asseoir devant le feu, accablé par le chagrin.
Entre cinq et six heures , les docteurs Dick et Browu
entrèrent et s'approchèrent du lit avec le docteur Craik, qui demanda au malade s'il ne pouvait pas se mettre sur son séant. Alors le général tendit la main, et, la lui prenant, je l'aidai à se soulever. En ce moment , il dit aux médecins : » Je sens que je m'en vais ; je vous remercie de vos soins, mais je vous prie de ne plus vous occuper de moi. Laissez-moi mourir tranquillement : je n'ai pas longtemps à vivre. »
Les médecins jugèrent que tout ce qui avait été fait n'avait produit aucun résultat. Le malade s'étendit de nouveau sur son lit, et tous les médecins se retirèrent , excepté le docteur Craik. Le général resta dans le même état, souffrant sans faire un mouvement ni se plaindre, et demandant souvent quelle heure il était. Lorsque je l'aidais à changer de position, il ne parlait plus, mais tournait vers moi des yeux pleins de reconnaissance.
Sur les huit heures , les médecins rentrèrent dans la chambre et appliquèrent des vésicatoires et des cataplasmes de son sur les jambes et sur les pieds du malade ; puis ils sortirent , à l'exception du docteur Craik , sans emporter le moindre rayon d'espérance. J'étais absent en ce moment et occupé à écrire quelques lignes à MIM. Law et Peter , pour les prier de venir le plus promptement possible à 3Iount-Vernon, avec leurs femmes ( les petites-filles de mistriss AVashington.)
Vers dix heures le malade fît plusieurs efforts pour me parler avant d'y réussir. Enfîn il me dit : « Je m'en vais. Que l'on m'enterre convenablement. Ne laissez descendre mon corps dans le caveau que trois jours après
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ma mort. » Je fis un signe d'adliésion, car je ne pouvais parler. Alors il me regarda et dit : « Me comprenezvous? — Oui, répondis-je. — C'est bien, répliqua-t-il. ^
Environ dix minutes avant d'expirer (ce qui eut lieu entre dix et onze heures), sa respiration devint plus libre. Il était calme ; il retira sa main de la mienne et se tàta le pouls. Je le vis changer de visage. J'adressai la parole au docteur Craik, qui était assis près du feu. Il s'approcha du lit. La main du général quitta son poignet. Je la pris dans la mienne et la pressai sur mon cœur. Le docteur Craik mit ses mains sur ses yeux. AVasIiington expira sans un effort ni un soupir.
Tandis que nous restions plongés dans un morne désespoir, mistrissAVashington, qui était assise au pied du lit , demanda d'une voix ferme et recueillie : « Est-il mort ? » Je ne pouvais parler, mais je levai la main pour lui faire comprendre que le général n'était plus. « C'est bien, répliqua-t-elle du même ton , tout est fini , je le suivrai bientôt ; je n'ai plus d'épreuve à traverser. ><