PANNEAU DÉCORATIF
au Louvre. Le 6 avril 1709, pour la première fois, le rédacteur des procès-verbaux met son nom sur le registre des élèves présents. Le voyage en Italie le tentait ; il concourut pour le prix de Rome, il fut l’un des cinq candidats admis en loge; mais, le 21 avril, il voyait le prix donné à un certain Antoine Grison, dont nous ne savons rien de plus. Classé le second, il n’obtenait qu’une médaille d’or. Le sujet du concours était : « David promet à Abigaïl de pardonner à son époux » ; les juges étaient Coysevox, Girardon, Jouvenet, La Fosse.
Watteau ne pouvait continuer à travailler sous les ordres et au profit d’un maître ; il résolut de se séparer d’Audran. II prétexta le désir de revoir sa patrie, ses parents. II avait peint un petit tableau qui représentait un départ de troupes : il le vendit pour soixante livres à Sirois, le beau-père de Gersaint, et il partit pour Valenciennes, avec la commande d’un nouveau tableau, — une halte de soldats, — qui devait faire pendant au premier et lui être payé deux cents livres.
Il ne demeura pas longtemps dans sa ville natale. « Le caractère inconstant de Watteau, dit Gersaint, joint au peu d’émulation qu’il trouvait à Valenciennes, où il n’avait rien devant les yeux qui fût capable de l’animer et de l'instruire, le déterminèrent à revenir à Paris ; sa réputation commençait à s’y établir. » La vie de Watteau se résume désormais dans le formidable labeur qui la remplit tout entière. Songez qu'il a près de vingt-cinq ans, lorsque, maître de son talent, il compose ses petits
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tableaux militaires, et qu’à trente-sept ans, il est mort; prenez son œuvre gravée, comptez ses dessins et ses tableaux. Ce que Caylus, avec ses préjugés académiques, appelle « sa paresse et son indolence », n’était que la verve d’un génie très prompt, toujours mécontent de l’œuvre faite, impatient de l’œuvre qu’il rêvait.
Quelques amateurs éclairés s’étaient attachés à lui : Caylus, l’abbé delà Roque, Gersaint, Julienne, qui l’aima d’une amitié indulgente et fidèle. Ils le mirent en relation avec Crozat, le fils du grand financier, dont la collection était célèbre et méritait de l’être. Crozat possédait au coin de la rue Richelieu et des boulevards un hôtel tenant à de vastes jardins : il y avait accumulé des merveilles : dixneuf mille dessins de maîtres, — deux cent vingt-neuf de Rubens, cent trois du Titien, cent vingt-neuf de Van Dyck, cent six de Véronèse ; — quatre cents tableaux, parmi lesquels de très belles œuvres de l’Ecole de Venise et d’Anvers. Watteau peignit pour la salle à manger du riche amateur des figures décoratives, les Quatre saisons . Il rencontrait dans la maison le monde des artistes et des connaisseurs; on y discutait sur les arts, on y faisait d’excellente musique ; la belle villa de Montmorency, dont les jardins avaient été dessinés par Lebrun, lui fournissait l’occasion de poursuivre les études commencées dans le jardin du Luxembourg, de peindre les ombrages du parc, dont il nous a gardé l’image dans la Perspective gravée par Crespy. Mais ce qui surtout I attirait chez Crozat, c’était le commerce des maîtres ; au premier rang
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des maîtres d’Anvers et de Venise vers lesquels le portaient les affinités de son propre génie. Pour pénétrer les secrets de leur langage, il s’amusait parfois à imiter leur style ( Jupiter et Antiope , du Louvre), mais ces pastiches n’étaient que des études destinées à enrichir, à assouplir sa langue pittoresque, qui, née de sa sensibilité, de sa nature un peu frémissante, fondait les procédés des deux écoles dans un procédé qui les transforme et qui n'est qu’à lui.
En 1712, il exposait à l’Académie royale quelques tableaux, dont nous ignorons les sujets, et, sur l’instante recommandation du vieux peintre de La Fosse, que sans doute il avait connu chez Crozat, il était aussitôt a agréé ». Il attendit cinq ans avant de présenter son « chef d’œuvre », X Embarquement pour Cythère , et ne fut définitivement reçu qu’en août 1717.
Gaylus dit que La Fosse ne le connaissait que par ses ouvrages ; le récit de Gersaint semble tenir de la légende. « La façon singulière, dit-il, avec laquelle il fut reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture est fort honorable ; il eut quelque envie d'aller à Rome pour y étudier d’après les grands maîtres, surtout d’aprèsles Vénitiens dont il aimait beaucoup les coloris et la composition. 11 n'était point en état de faire sans secours ce voyage ; c’est pourquoi il voulut solliciter la pension du roi. » Il fait exposer ses tableaux dans la salle par où passent les membres de l’Académie ; de La Fosse s’étonne, admire, s’informe de leur auteur. « On lui répondit que c’était l'ouvrage d un jeune homme
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qui venait supplier ces Messieurs de vouloir bien intercéder pour lui, afin de lui faire obtenir la pension du roi, pour aller étudier en Italie. M. de La Fosse, surpris, ordonne qu’on fasse entrer ce jeune homme. Watteau paraît ; sa figure n’est point imposante; il explique modestement le sujet de sa démarche... « Mon ami, lui répond avec douceur M. de La Fosse, vous ignorez vos talents et vous vous méfiez de vos forces ; croyez-moi, vous en savez plus que nous, nous vous trouvons capable d’honorer notre Académie ; faites les démarches nécessaires, nous vous regardons comme un des nôtres. » Il se retira, fit ses visites et fut agréé aussitôt. » Ce petit discours n’a rien d’académique. Il est facile de voir que deux événements distincts — le concours pour le prix de Home et la présentation à l’Académie — se mêlent dans la mémoire de Gersaint, et il est impossible que La Fosse ait tenu le propos qu’il lui prête. Le ton de Gaylus dans sa notice montre assez de quelle hauteur « les peintres d’histoire », les fabricants de héros regardaient le petit maître des fêtes galantes.
En 1716, à la mort du peintre de La Fosse, Grozat le pria de venir habiter chez lui. Watteau fut séduit par 1 idée de vivre dans ce musée d’œuvres admirables, sans souci matériel, tout au travail, il accepta. Mais il ne tarda pas à trouver que cette hospitalité lui coûtait trop cher. Avec le goût inné des élégances, la sensualité délicate qui se prend aux belles formes, aux belles couleurs, il avait un besoin de solitude et de rêverie; il s’impa-
ESCORTE I) (Collection
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tientait do la présence des connaisseurs et des importuns, dont le temps se passe à parler de ce que les autres font, dont le bavardage et l’esprit mettaient en fuite les apparitions légères qui traversaient sa fantaisie. Cette vie sans cesse violée par la curiosité des beaux esprits lui devint insupportable ; les sentiments s’exaspéraient vite dans cette âme inquiète. « L’amour de la liberté et de l'indépendance, dit Gersaint, le fit sortir de chez M. Crozat ; il voulut vivre à sa fantaisie et même obscurément ; il se retira chez mon beau-père dans un petit logement et défendit absolument de découvrir sa demeure à ceux qui la demanderaient. »
Il ne paraît pas être resté longtemps chez Sirois ; à la fin de 1718 ou au commencement de 1719, il se retira en haut du faubourg Saint-Victor, presque uniquement composé alors de cloîtres et de jardins ; il y habitait « sur les fossés de la Doctrine Chrétienne » une maison « du neveu de M. Lebrun », avec un certain Vleughels, peintre d’origine flamande comme lui, qui plus tard devint directeur de l’Ecole française à Rome. En septembre 1719, ils étaient encore ensemble, car, le 20 de ce mois, Vleughels écrit à la célèbre pastelliste vénitienne, Ilosalba Carriéra, « qu’un excellent homme, son ami M. Watteau, avec lequel il habite, serait heureux de faire sa connaissance et d’obtenir une œuvre d’elle en échange d’un de ses tableaux, car il ne la pourrait payer autrement ».
Tous ses amis s’accordent à parler de son inconstance, de l’humeur malheureuse qui le rendait mécontent de
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lui-même et des autres. Il ne jouissait pas du succès, il méprisait l’argent, il se refusait à toute prévoyance : il fuyait les hommes, il évitait jusqu’à ses amis. La fièvre de son pauvre corps, miné déjà par la maladie, le livrait à une sorte d’irritation dont il pouvait de moins en moins se défendre. Une inquiétude, un secret malaise lui rendaient importun tout logement et le poussait à en changer sans cesse; à ce prompt dégoût de toutes choses il mêlait la mobilité, l’ardeur à faire de nouveaux projets, les soudaines espérances, les velléités capricieuses qui soutiennent jusqu’au dernier jour ceux qui meurent du mal dont il souffrait. Il se confiait volontiers à des inconnus, se laissait duper par eux. Quelque ami de rencontre lui parla de l’Angleterre, des succès qui l’y attendaient ; il se laissa tenter à ce projet, obéissant à son instabilité maladive, voulant consulter peutêtre un médecin célèbre, le Dr Mead, et il partit pour Londres (1720). Il y travailla, il y réussit, mais, dépaysé chez ce peuple dont il ignorait la langue, rendu plus malade par le climat brumeux et le brouillard, il ne tarda pas à revenir à Paris. Il était rentré le 21 août 1720, car à cette date nous lisons dans le journal de Rosalba Carriéra qu’elle s’est rencontrée avec le peintre Watteau, et, quelques mois plus tard, le 1 1 février 1721, elle nous dit qu’elle a commencé, d’après lui, un portrait au pastel que lui avait commandé le financier Crozat.
A son retour, il demanda asile à son ami Gersaint. C’est alors que « pour se dégourdir les doigts, il peignit
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en huit jours, encore ne travaillait-il que le matin », tant sa faiblesse était grande, la fameuse Enseigne de G er saint , qui mêle si curieusement le réalisme de cette boutique de marchand de tableaux, où des ouvriers en bras de chemise emballent un tableau dans une caisse, à l'élégance pimpante des belles dames réunies pour admirer les peintures exposées, dont la maîtrise du peintre fait à cette scène un cadre harmonieux.
« On sait, dit Gersaint, la réussite qu’eut ce morceau : le tout était fait d’après nature; les attitudes en étaient si vraies et si aisées, l’ordonnance si naturelle, les groupes si bien entendus qu’il attirait les yeux des passants; et même les plus habiles peintres vinrent à plusieurs fois pour l’admirer. C’est le seul ouvrage qui ait un peu aiguisé son amour-propre ; il ne fit point difficulté de me l’avouer. M. de Julienne le possède actuellement dans son cabinet. » Pour peindre cette enseigne, dont les dimensions dépassent celles de ses œuvres ordinaires, Watteau modifie sa manière ; il la fait plus simple et plus large ; il garde son art de faire jouer un vêtement sur un corps de femme, de rendre le chatoiement des étoffes, mais il ne multiplie pas les plis et les cassures; il indique d’une main libre les grandes lignes, et, en quelques touches justes et hardies, il résume ce qu’il détaille ailleurs, il fait sentir, comme par un frottis de fusain, les jeux de la lumière et de l’ombre. En rendant avec esprit le style des maîtres, dont les œuvres couvrent les murs de la boutique, il accorde ces
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éléments divers dans une harmonie d’un gris argentin.
La fameuse enseigne est aujourd’hui entre les mains de l’empereur d’Allemagne ; comme on peut s’en assurer par la gravure d’Aveline et par la copie de Pater , on a diminué le panneau d’un pied dans le haut et on l’a scié en deux moitiés. On ne sait pas exactement à quelle époque on a jugé bon de se livrer à cette mutilation, mais il semble bien que Y Enseigne de Gersaint était déjà dans cet état, quand elle fut acquise de Julienne par Frédéric II. Il est vraiment singulier de penser que notre musée national ne posséderait qu’un seul tableau de Watteau, l’esquisse de Y Embarquement pour Cythère , si un amateur intelligent, Lacaze, n’avait légué au Louvre sa collection qui contient quelques œuvres du maître. Encore reste -t-il vrai qu’il faut aller en Allemagne pour trouver à Berlin, à Dresde, les chefs-d’œuvre nécessaires à la pleine intelligence de ce génie qui, en dépit de ses origines flamandes, si complaisamment relevées par les critiques d’outre- Rhin, reste le type achevé de la grâce française.
Cependant le mal de Watteau s’aggravait. Il avait quitté Gersaint, changé une fois encore de domicile sans réussir à se satisfaire. Il pensa qu’il serait mieux à la campagne et fut pris d’un désir maladif de s’y rendre sans retard. Sur les instances d’un de ses amis, l’abbé Haranger, Le Fèvre, intendant des menus, consentit à lui prêter sa maison deNogent, auprès de Vincennes. Il s’y transporta, mais ne fit plus désormais que languir. Il formait des projets, il voulait partir pour Valenciennes, il espérait se
rajeunir au souvenir de sa jeunesse, retrouver dans l’air natal sinon la santé, du moins la force de travailler encore. Dans ses derniers jours, il peignit pour le curé de Nogent un Christ en croix qui est perdu. « Si ce morceau, dit Caylus, n’a pas la noblesse et l’élégance qu’un tel sujet exige, il a du moins l’expression de douleur et de souffrance qu’éprouvait le malade qui le peignait. » D'Argenville raconte que, comme le bon curé de Nogent, l’exhortant à la mort, lui présentait un crucifix grossier, i] s’écria : « Otez-moi ce crucifix, il me fait pitié; est-il possible qu’on ait si niai accommodé mon maître. » 11 mourut dans les bras de son ami Gersaint, le 16 juillet 1721.
Son dernier acte est un acte de générosité qui montre ce que cachait de bonté sa misanthropie ombrageuse, symptôme moral d’une irritation maladive. Le sculpteur valenciennois, Antoine Pater, dont il a laissé un beau portrait, lui avait adressé son fils, quand celui-ci vint à Paris, comme il avait fait lui-même autrefois, pour achever son éducation artistique. Trop impatient pour se prêter à la faiblesse et à l’avancement d’un élève, un peu jaloux, de son propre aveu, de la facilité et des progrès de son jeune compatriote, poussé plus encore sans doute par l’espèce d’inquiétude qui lui rendait vite les gens insupportables, il eut la dureté de le renvoyer. Dans le recueillement des derniers jours, ce souvenir lui devint douloureux; pris de remords, il voulut racheter cette méchante action, il appela Pater auprès de lui, le lit travailler sous ses yeux, lui prodigua les conseils, mettant dans ses
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entretiens suprêmes, l’héritage de son expérience et de ses réflexions sur l’art de peindre. « Il me pria, dit Geraint, de le faire venir à Nogent, pour réparer en quelques sorte le tort qu’il lui avait fait en le négligeant, et pour qu’il pût du moins profiter des instructions qu’il était encore en état de lui donner. Il le fit travailler devant lui et lui abandonna les derniers jours de sa vie... Pater m’a avoué depuis qu’il devait tout ce qu’il savait à ce peu de temps qu’il avait mis à profit. » Cette œuvre de réparation s’accompagnait en Watteau des grandes pensées qui s’éveillent à cette heure en toutes les âmes. Le culte de son imagination n’a rien de chrétien : le monde qu’il a rêvé a ses dieux, formes aériennes, nées du sourire d’Aphrodite ; mais sa peinture n’était que le jeu de sa fantaisie, il ne se piquait pas de philosophie, il n’était point esprit fort, et il allait, le dimanche, entendre la messe de dix heures à Saint-Germain-l’Auxerrois. Il consacra ce qui lui restait de force à peindre pour le curé de Nogent, qui l’assistait, un Christ en croix, et il mourut, comme mouraient alors les honnêtes gens, chrétiennement.
Si peu que nous sachions de la vie de Watteau, c’est assez pour en pressentir la suite et les principaux épisodes; ses œuvres en restent les grands événements, c’est à nous de les entendre, de les rattacher à l’esprit qui les conçut. Sur son caractère inquiet et changeant, sur sa misanthropie, sur son sens très éveillé du ridicule, tous ses amis sont d’accord. Gersaint écrit : « Il était de taille
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