L AUTOMNE
(Musée du Louvre.)
ANTOINE WATTEAU
moyenne, et d’une faible constitution; il avait le caractère inquiet et changeant ; il était entier dans ses volontés, libertin d’esprit, mais sage de mœurs ; impatient, timide, d’un abord froid et embarrassé ; discret et réservé avec les inconnus; bon, mais difficile ami; misanthrope, même critique, malin et mordant, toujours mécontent de luimême et des autres et pardonnant difficilement ; il aimait beaucoup la lecture, c’était Tunique amusement qu’il se procurait dans son loisir. » Julienne, qui devait faire graver ses dessins avec tant de zèle à servir sa gloire, résume ces jugements dans cette phrase qui finit sur un trait d’une indulgence charmante : « Il avait l'esprit vif et pénétrant et les sentiments élevés, il parlait peu mais bien et écrivait de même, il méditait presque toujours, grand admirateur de la nature et de tous ceux qui l’ont copiée; le travail assidu l'avait rendu un peu mélancolique, d’un abord froid et embarrassé, ce qui le rendait quelquefois incommode à ses amis et souvent à lui-même; il ri avait 'point ri autre défaut . »
Les œuvres de Watteau. — Le peintre décorateur. — Les Singeries de Chantilly. — Les Chinoiseries du château de la Muette. — Les Saisons de Grozat. — Le peintre militaire. — Scènes rustiques. — Études de Nu. — Venise et Anvers. — Watteau maître de son talent.
Les vrais événements de la vie de Watteau sont ses œuvres ; cet homme délicat, de santé chétive, dédaigneux du succès, a vécu dans une fièvre de travail ; plus de sept cents planches ont été gravées d’après ses dessins et ses tableaux.
Au sortir du pont Notre-Dame, il avait fait en collaborant avec Gillot, puis avec Audran, un long et sérieux apprentissage de peintre décorateur. Durant les dernières années du règne de Louis XIV et sous la Régence, Audran est le maître qui orne les panneaux des hôtels et des châteaux, il y sème des guirlandes de fleurs, il y fait courir des rinceaux légers qui encadrent une scène le plus souvent en camaïeu. « Il fut, dit Mariette, le premier décorateur pour les grotesques ; on en peut juger par plusieurs de ses ouvrages qui sont répandus dans différents endroits, particulièrement dans le château de Meudon, dans celui d’Anet, dans la ménagerie de Versailles et dans le château de la Muette, où il a fait des choses dignes d’admiration, plus belles et ingénieuses que tout ce qui s’était vu en France dans ce genre singu-
(Musée de Berlin.
ANTOINE WATTEAU
lier. » Le récil Je Gersaint nous montre le cas qu’Audran faisait de son jeune collaborateur : quand celui-ci lui montra la première scène militaire qu'il avait peinte, Audran, assez bon juge pour en apprécier le mérite, mais craignant de ne pas retenir le précieux auxiliaire auquel il confiait l'ordonnance et la composition même des décorations qu’il avait à exécuter, lui conseilla de ne pas perdre son temps à ces œuvres de fantaisie qui lui gâteraient le goût. Watteau ne fut pas dupe et partit pour Valenciennes
Maître de lui-même, il ne renonça pas à la peinture décorative et jamais il ne cessa tout à fait d'orner de scènes encadrées d’arabesques des panneaux, des écrans, des paravents. La plupart de ses œuvres en ce genre ont disparu : les variations de la mode ont fait effacer des œuvres qui n’étaient plus au goût du jour, les hôtels ruinés, démolis, ont emporté le reste.
Les peintres flamands de la seconde moitié du xvne siècle, Téniers entre autres, s’étaient plu à habiller les singes, à les montrer dans toutes les attitudes, dans toutes les occupations humaines : la gravure avait popularisé ces tableaux. Au commencement du xvme siècle, avec les oiseaux exotiques au brillant plumage, paons, perroquets, faisans, le singe aux souples mouvements est devenu l’animal décoratif par excellence. Des chambres entières furent couvertes de « singeries ». Le château de Chantilly nous montre encore deux salles ainsi décorées, « la grande singerie » et « la petite singe-
ANTOINE WATTEAU
rie ». A qui faut-il attribuer les « singeries » de Chantilly ? La solution de ce petit problème d’histoire de l’art nous montre avec quelle prudence et sous quelles réserves il convient de se prononcer dans ces attributions incertaines. La tentation était grande de donner à Watteau une œuvre qui pouvait être de lui, qui prenait par là l’intérêt d’un précieux témoignage, Edmond de Goncourt n’y résista pas. La décoration, dans cette hypothèse, aurait été commandée sans doute par le duc de Bourbon qui, de 1718 à 1721, étant premier ministre, fit faire de grands travaux au château. Mais voici qu’un érudit allemand, R. Dohme, — qui, avec beaucoup de science et aussi de tact artistique, s’est attaché à classer les œuvres de Watteau et à retrouver leur ordre chronologique, — a fait une découverte très simple, qui semble trancher le problème. Les costumes, dont sont revêtus les singes, nous reportent par leur coupe aux premières années du xviii6 siècle, tout près de 1700. Les peintures de Chantilly ont donc dû être exécutées à cette époque et par le maître qui était capable à cette époque de les exécuter, par Gillot. Un partisan de Watteau pourrait insinuer qu’il était chez Gillot vers 1705, qu’il a pu, par suite, collaborer aux fameuses singeries.
En dépit de l’argument de Dohme sur la mode de 1700, les singeries de Chantilly ne sont pas de Gillot, elles ne sont pas de Watteau, et leur date doit être reculée jusqu aux environs de 1740. Elles sont d’un peintre, dont nous savons bien peu de chose, Christophe Huet, dontDargcn-
(Musée de Berlin
ville écrit : « Christophe Iluet a peint avec succès des Chinois et des arabesques ; il est mort en 1759. » A la date de 1741 on trouve dans les livres de comptes de la maison de Condé « un mémoire réglé à M. Huet, peintre, sur la succession de M1Ie de Clermont ». Est-ce à dire que Watteau soit entièrement étranger à cette décoration ? Il était mort à la date où elle fut peinte, il est vrai, mais il y est présent parce qu’il l’inspire. Cette imitation même, évidente, incontestable, est la preuve que la date de l'œuvre doit être reculée bien au delà de 1700 et que l’œuvre elle-même n’est pas de Watteau, mais d’un artiste qui l’a étudié et qui le copie. Dans les chinoiseries du château de la Muette, Watteau avait peint une fantaisiste adoration de la déesse Ki-Maô-Saô : de chaque côté de la déesse, assise sur je ne sais quel tronc d’arbre noueux qui prend des formes de nuage et la soulève, deux fidèles à genoux, un Chinois, les moustaches pendantes, les mains en avant, un Tartare, la tête inclinée, retenant des deux mains son long bonnet pointu. Or-, dans la « grande singerie », sur le panneau à droite de la porte, vous pouvez voir très exactement reproduite la scène comique qu’avait peinte Watteau, avec cette seule différence que, si la déesse reste une aimable Parisienne, ses adorateurs sont des singes, dont l’un en frac rouge retient d’ailleurs du même geste son long bonnet pointu. Je conclus que les « singeries » de Chantilly ne sont ni de Watteau, ni de Gillot, qu’il est juste cependant d’associer à cette œuvre le nom du maître qui l’inspira, enfin, qu’ayant été imitées
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des chinoiseries de la Muette, elles peuvent être à juste titre attribuées à Christophe Huet dont on trouve le nom dans les livres de comptes de la maison de Condé et reculées aux environs de 1740. Nous savons, du moins, par l'œuvre gravée, que Watteau, comme plus tard Chardin, comme Decamps encore, a peint des singes dans les attitudes et les occupations humaines, peignant, sculptant, faisant le boniment (le Marchand d’orviétan ) et nous avons eu l’occasion de voir passer récemment en vente à Paris un écran, qui lui semble attribué à bon droit, une décoration de tons apaisés qu’égaient leurs gambades.
Dans la peinture, comme dans la littérature romanesque et jusque dans la philosophie, le xvme siècle s’est plu à un orientalisme de fantaisie. Volontiers, avec les singes, parfois à côté d’eux, les artistes ont fait figurer dans leurs panneaux décoratifs des Tartares et des Chinois, personnages chimériques qui ne sont là, comme les danseurs d’un ballet d’Opéra, que pour surprendre et égayer les yeux par l’inattendu, par le pittoresque de leurs gestes et de leurs costumes. Un curieux dessin de l’Albertina de Vienne nous montre cependant que Watteau a étudié avec soin et dessiné d’après nature un Chinois authentique avec ses pommettes saillantes, ses yeux obliques, dans sa robe de soie, l’éventail à la main : il a noté tous les détails du costume et a tenu même à nous conserver son nom ; il s’appelait T’sao. Chargé de décorer le cabinet du roi, au château de la Muette, Watteau en orna les panneaux de scènes où figuraient des Chinois
Cliché Lévy.