‹ Watteau; biographie critiqueChapitre 6 sur 9 · LE MEZZETIN · texte numérisé non relu

LE MEZZETIN

(Galerie de l'Ermitage.)

ANTOINE WATTEAU

Quand, après s’être formé dans l’atelier de Gillot et dans la collaboration d’Audran, Watteau voulut enlin s’affranchir, « il fit, dit Caylus, des marches et des repos de soldats, et ces premiers tableaux ont peut-être égalé ce qu’il a fait de plus beau dans la suite. On y voit en effet de la couleur, de l’harmonie, des têtes fines et pleines d’esprit, et un pinceau qui conserve le goût de son dessin, prononcé jusque dans les extrémités et les draperies, et dans ce qu’il veut exprimer ». De la guerre comme de l’amour il a peint surtout le jeu, le décor; il évite « la mauvaise guerre », ce qu’elle a de dur, de cruel : il choisit de la réalité ce qui lui convient ; il s’en tient à la parade, aux épisodes comiques, aux scènes pittoresques de la vie des camps. On aperçoit bien parfois un soldat le bras en écharpe, mais la blessure n’a rien de tragique, elle ne s’accompagne pas de l’expression de souffrance, elle sert à varier les attitudes, tout au plus rappelle-t-elle des souvenirs mauvais sur lesquels il vaut mieux ne point insister.

Quand on regarde ces scènes militaires, bien observées, amusantes, mais dont les pires drames sont des averses qui tombent sur des dos courbés, des étapes par les routes boueuses et défoncées, on est surpris de penser que Watteau quitta Paris pour Valenciennes, selon toute probabilité, en septembre 1709, que les soldats qu’il a vus, dont il a pris des croquis, sont les soldats mêmes qui, en 1708, s’étaient battus à Oudenarde, qui, le 11 septembre 1709, sous les ordres du maréchal de Villars,

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venaient de livrer la sanglante et indécise bataille de Malplaquet, forcés de reculer, mais après avoir fait subir à l’ennemi des pertes qui l’arrêtèrent. Il n’a pas ignoré la guerre brutale, avec tout ce qu’elle offre de spectacles répugnants, les traînards, les convois de blessés aux figures pâles, aux linges sanglants. Parmi ces blessés, recueillis à Valenciennes, se trouvait un homme qui devint l’un de ses amis les plus fidèles et dont il fit sans doute alors la connaissance : Antoine de La Roque, engagé dans les gendarmes du roi, eut la jambe gauche broyée par un boulet à la bataille de Malplaquet. Mais le génie de l’artiste décide de ce qui, dans les choses, le frappe. Watteau, d’instinct, ne vit que la comédie de la guerre : des soldats accoudés, couchés sur le dos, étendus sur le ventre, des femmes dont l’une a son marmot au sein, au-dessus d’un feu de bois une marmite où cuit la popotte, dans le lointain une cantine ( Camp volant) ; une commère juchée sur un baudet, allaite un enfant et précède la troupe en désordre — les uns à pied, d’autres à cheval, quelques-uns chargés de paquets — qui regagne ses foyers, la campagne terminée ( Retour de campagne ); la marmite est sur le feu, assis sur une couverture, des hommes jouent aux cartes auprès d’un tambour, une femme est assise tenant un enfant sur les genoux ( Détachement faisant halte). Watteau emprunte à Callot deux sujets que celui-ci avait traités avec sa verve ordinaire dans les Misères de la Guerre : le Pillement d'un village , la Revanche des paysans (gravés par Baron) ; on

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retrouve les lourds chariots chargés de butin, les épisodes de violence, les paysans armés de leur fléau et assommant les pillards, mais il y a certes plus de haine, de fureur, d’emportement réels, plus de la vraie guerre dans les êtres à peine visibles qu’indique le trait du graveur que dans les petites figures du peintre.

Ces tableaux de la première manière du maître sont très rares (il n’en existe plus que quatre, à ma connaissance). La petite scène militaire, qu’il peignit étant encore chez Audran, dont Gersaint nous a gardé le souvenir et que son père Sirois avait achetée à Watteau par l’intermédiaire du peintre flamand Sponde a été conservée : elle est dans la galerie deM. Edmond de Rothschild. Des recrues qui rallient l’armée traversent un plateau par un temps affreux; les soldats vont sans ordre, à la file, enfonçant dans le terrain défoncé. D’après Dohme qui l’a vu et étudié, le tableau est presque monochrome; le ciel bas, couvert de nuages et le sol humide sont d’un ton grisâtre, le paysage et la troupe se noient dans une sorte de brouillard, les figures même sont traitées comme en camaïeu, émergeant du fond sans en rompre l’unité. Le dessin des têtes et des mains laisse à désirer; les mouvements, au contraire, et les attitudes sont indiquées avec beaucoup de bonheur, mais ce qui, surtout, caractérise l’œuvre, c’est la vigueur de l’ensemble, une tonalité forte, tenue qui marque, avec l’influence encore des Flamands, l’originalité du coloriste.

Deux autres tableaux militaires, qui avaient fait partie

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de la collection de Crozat, sont à Saint-Pétersbourg, au musée de l’Ermitage : les Fatigues de la guerre , — par un temps de chien, pluie et vent, un âne refuse de passer un gué et arrête le détachement en marche ; les Délassements de la guerre — , sous des toiles déployées, des femmes et des soldats bruyamment sont attablés et boivent ; dans le fond d’autres soldats boivent et fument.

Le hasard qui a parfois des rencontres, heureuses a fait tomber entre les mains du peintre Eugène Carrière, un de ces rares tableaux, et celui peut-être qui fut le plus apprécié des connaisseurs : c’est X Escorte d' équipages qui a été gravé par Cars et que Mariette déclare tout simplement « un tableau merveilleux ». Dans une plaine des environs de Valenciennes, auprès d’un ruisseau qu’ombrage un bouquet d’arbres au feuillage roux, sous un ciel où s’avance un nuage éclairé par les fumées qui montent, la troupe s’est arrêtée : un soldat, habit rouge, culotte bleue, bas blancs, s’est étendu sur le dos, la tête reposant dans ses mains ; un autre, couché sur le ventre, cause avec une femme; au centre, deux villageoises, dont l’une, le sein au vent, allaite son nourrisson, tandis qu’à ses pieds, dans une façon de berceau, dort un autre marmot; plus loin, la soupe chauffe dans un chaudron suspendu au-dessus d’un feu de bois qui pétille et qui fume; des armes, une musette, un tambour ont été jetés là; en arrière les cantiniers déchargent une espèce de cheval blanc, rosse efflanquée et pitoyable; on aperçoit un bout de tente ; au delà, un coin de village. Dans le lointain, de

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tout petits soldats, le fusil sur l’épaule, marquent déjà la justesse de l’observation, le sens du mouvement, l’accent expressif. Le tableau est d’un coloriste, mais je n’y vois pas l’influence de Rubens ; son aspect est sombre, sans rien de fleuri ni d’argentin; l’harmonie puissante n'est pas obtenue par les contrastes, les tons sont voisins les uns des autres, l’unité est dans une note générale brune et comme un peu assourdie.

À cette date, Watteau a déjà l’art de saisir le mouvement, de comprendre l’homme en action, le geste, l’attitude, mais il n’a pas encore dans le dessin des mains et des têtes cette certitude qui lui permettra de faire tenir tant de vie et de grâce spirituelle dans les petites figures qui peuplent les fêtes galantes. On reconnaît dans sa couleur linfluence des petits maîtres flamands, mais il n'a pas encore assez pénétré la technique de Rubens, il n’a pas encore étudié chez Grozat les maîtres de Venise, il ne cherche pas ses harmonies dans la richesse et dans l'opposition des éléments, il est coloriste par la vigueur de Reflet général, par l’art de composer le tableau d’ensemble dans la coloration, de soutenir dans la diversité des tons l’accord fondamental.

11 faut rapporter à l’époque où Watteau peint scs scènes militaires, quelques scènes rustiques qui le montrent sous l’influence de Téniers et des Flamands. Nous ne connaissons plus ces œuvres que par la gravure. L'une des plus significatives s’intitule la Vraie gaieté : devant l’inévitable auberge, sur un cuveau renversé, un mu si-

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cien assis racle son violon, un groupe danse; en arrière, un paysan presse une fille qui résiste à demi; les formes courtes, les hanches épaisses, les faces mal équarries des rustauds imposent le souvenir de Téniers, mais déjà chez les deux femmes, par une expression de coquetterie, par un art de porter la guimpe et le honnet, s’annonce d’un peu loin, à dire vrai, notre Watteau. Deux paysages, l Abreuvoir , le Marais (gravés par Jacob), un Repas de campagne , sans rien d’original, un Retour de guinguette , d’assez vive allure et de composition amusante, nous permettent de nous faire une idée de ces œuvres flamandes qui n’ont d’autre intérêt que d’acheminer Watteau à la possession de lui-même

Mariette, l’amateur et critique, nous dit que, parmi les tableaux qu’il présenta au jugement de l’Académie pour être « agréé » figurait un tableau qui appartenait à M. de Julienne et que nous connaissons par la gravure de Scotin, les Jaloux ; sur un banc, au pied d’un grand arbre, Pierrot, l’air béat et gourmand, est assis entre deux coquettes, Mezzetin est de la fête ; en arrière, dans le bosquet apparaissent deux faces inquiètes, dont le noir Arlequin.

Watteau a été agréé dans la séance du 30 juillet 1712 : à cette date il avait donc choisi les thèmes pittoresques qui devaient faire son nom immortel. Durant les neuf années qui lui restent à vivre, en dépit d’un état de santé qui s’aggrave, il ne se lasse pas de composer ses poèmes charmants, et, comme l’écrit Crozat à la Rosalba, le 21 août 1721 , (( il finit ses jours le pinceau à la main ».

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