‹ Watteau; biographie critiqueChapitre 7 sur 9 · LA FINETTE · texte numérisé non relu

LA FINETTE

(Musée du Louvre.)

ANTOINE WATT EAU 67

Comment a-t-il été amené à laisser les soldats et les rustres? Comment en est-il venu à grouper des êtres de joie, d’élégance et de mélancolie dans ces paysages réels et féeriques où monte et flotte une musique que notera Mozart? On peut a juste titre rappeler le goût de l’époque pour les pastorales, le succès qu’eut Vissé de Lamottelloudart, relever l’influence de la littérature et du théâtre, relier l’œuvre du peintre aux poèmes, aux comédies, aux ballets à la mode. Ajoutons que Wattcau laisse les soldats et les paysans, parce qu’il n’avait pas l’occasion de les observer, parce que chez Crozat, dans l'hotel de la rue Richelieu, dans la villa de Montmorency, dont il nous a gardé l’image ( la Perspective , gravée par Crépy), il voyait de belles dames, d’élégants cavaliers, parce que, dans ce milieu, il se nourrissait de sensations délicates, de belles formes et de beaux sons, parce qu'enfin, peu à peu, en imitant Téniers d’abord, en étudiant plus tard Rubens, le Titien, Paul Véronèse, il avait enrichi, parfait son langage et découvert par le travail la technique et les sujets qui répondaient à son sentiment et s’accordaient à son génie ; et disons qu’il y a quelque chose qu’il n’a pas dû aux pastorales du temps, dont nous connaissons à peine le nom, précisément ce qui fait la perpétuelle jeunesse de son œuvre.

Gomment il étudie les maîtres, comment, par ces études mêmes, il s’affranchit et en vient à exprimer dans un langage qui est à lui une émotion originale, nous pouvons l’apprendre en regardant les figures nues, assez peu

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nombreuses, d’ailleurs, qu’il a peintes. 11 ne se contente pas de contempler les œuvres des maîtres pour s’approprier leurs procédés, il s’essaie à les appliquer. La collection de Crozat lui permet de vivre dans l’intimité des Vénitiens. V Antiope de la salle Lacaze nous le montre se faisant l’élève et l'imitateur du Titien : le soir tombe, le ciel à l’horizon est coupé de bandes orangées qui s’éteignent, sur le paysage assombri, mais de tons ardents se modèlent les chairs blondes de la femme endormie. Les fonds, le corps du satyre, le choix des éléments et leurs rapports, tout rappelle la manière forte et chaude du Titien. Dans Y Amour désarmé du musée de Chantilly, Watteau démêle les secrets d’un art plus subtil et plus complexe, il imite un maître auquel il doit autant qu’à Rubens, Paul Véronèse. Par la forme aimable, par la plénitude, par tout ce qu’il a de grâce, de vie et comme de mouvement virtuel, le corps est bien de Watteau, mais le charme du coloris, les roses et les lilas du ciel, mariés aux tons nacrés de la chair, l’unité d’une harmonie dont les contrastes n’ont rien de heurté, tout impose le souvenir du maître vénitien, quand il se plaît aux accords argentés.

L’action de Rubens est surtout sensible ; de bonne heure, encore chez Amlran, Watteau l’a connu, aimé, étudié, et toujours il lui sera fidèle. Une des très rares lettres que nous avons de lui nous apporte le témoignage de cette admiration. Il écrit à M. de Julienne : « 11 a plu à M. l’abbé de Noirterre de me faire l’envoi de cette toile

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de Paul Rubens, où il y a deux têtes d'anges, et au-dessous, sur le nuage, cette figure de femme plongée dans la contemplation. Rien n’aurait su me rendre plus heureux.. Depuis ce moment où je l’ai reçue, je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retourner vers le pupitre où je l’ai placée comme dessus un tabernacle! Il vous plaira, monsieur, de faire agréer mes véritables remerciements à M. l’abbé de Noirterre, jusqu’à ce que je puisse les lui adresser par moi-même. Je prendrai le moment du messager d’Orléans prochain pour lui escrire et lui envoïer le tableau du Repos de la Sainte Famille , que je lui destine en reconnaissance. » Ce Repos de la Sainte Famille , aujourd’hui au château de la Gatschina, ne paraît pas avoir grande originalité, mais dans le ciel on aperçoit deux têtes d’anges qui doivent reproduire celles du tableau de Rubens. L’esquisse du Jugement de Pâris (salle Lacazej est de technique flamande, mais nous surprenons plus encore l’imitation directe du maître d’Anvers dans des œuvres que nous ne connaissons plus que parla gravure. Les Fêtes au dieu Pan, les Plaisirs de Ci/thère , nous montrent la Vénus flamande, aux larges flancs, aux lignes flottantes, à la chair laiteuse.

Mais Watteau n’imite que pour s’instruire, et il n'imite que les maîtres auxquels le rattachent les affinités de son propre génie. « Chez Watteau les appropriations vénitiennes corrigent, atténuent, dissimulent ce que sa peinture a d’instinctivement flamand, lui créent un procédé, une cuisine d’art qui n’est ni italienne, ni flamande, une

palette (Téblouissement meublée de l’exquis des tons des coloristes des deux pays, une palette qu'il fait française par tout ce qui se reflète d’un pays dans un tableau fait sous son ciel, ce je ne sais quoi de léger, de spirituel, de galant, dirais-je presque, qui prend sa touche matérielle dans la patrie de la vie civilisée. Alors Watteau n’est plus un peintre flamand, c’est un peintre français, et un français par le faire , qu’on l’entende bien, et sans tenir compte de sa création et de sa poétique toute française. » (E. et J. de Goncourt.) Voyez X Automne (salle Lacaze), mieux encore la plus belle, la plus personnelle aussi de ses figures nues, cette Diane au bain , qui, longtemps en Angleterre, est revenue en France il y a quelques années et appartient aujourd’hui à Mme de Miranda (Christine Nillson). La toile dépasse les dimensions dans lesquelles il s’enferme à l’ordinaire, elle a été peinte dans les dernières années de sa vie. Mieux que dans X Automne, dont les tons dorés peuvent rappeler encore l’Italie, il montre ici dans le dessin aussi bien que dans le coloris ce faire français, qui n’exagère, qui ne souligne rien, et sans chercher l’éclat le trouve à force de nuances et de délicatesses. En dépit du carquois mythologique qui traîne à ses côtés, la baigneuse n'a rien d’une déesse antique, son visage est mutin, la brise agite une mèche rebelle de sa chevelure blonde ; elle révèle les charmes cachés de ces femmes qui portent avec grâce la robe aux longs plis, et d’un pas rythmé s’éloignent sous les ombrages des parcs au murmure des musiques galantes et des

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propos amoureux. La richesse du coloris est bien plus dans le choix et le rapport des éléments que dans leur intensité : l’harmonie naît d’un accord de tons atténués et comme volontairement attendris. Assise sur un tertre, au bord d’une source dans laquelle plonge encore son pied droit, Diane essuie son pied gauche dans une attitude familière qui penche en avant son corps souple, élancé, sans rien de grêle. Ce corps jeune, ferme et plein, doux aux caresses des touchers délicats, se modèle librement dans la lumière dont il est baigné, dans la lumière d’un paysage qui s’étend, qui s’ouvre, que le ciel envafiil et qui s’harmonise à ses blancheurs rosées. Autant qu à Rubens, on pense à Corot, le peintre du pays de France. La pâte transparente a la souplesse de l’épiderme soyeuse, de cette chair fraîche que le sang colore et qui n’a plus rien du cuir ambré au grain ténu des corps italiens. Loin que les femmes de Watteau soient des statues, des formes abstraites, rapprochées arbitrairement de je ne sais quel canon, les statues qu’il aime adresser sous les grands arbres de ses parcs sont des femmes ; elles s’agitent, se penchent, sourient, se colorent, prêtes à descendre de leur piédestal qu’enguirlandent les roses, pour prendre leur part des plaisirs auxquels elles président.

Il ne faut pas imaginer, toutefois, que Watteau change brusquement de manière et de style, quand il passe des scènes militaires et rustiques aux fêtes galantes. Dans cette vie si courte et si bien remplie, sans pouvoir noter toutes les transitions, toutes les expériences, nous pouvons

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suivre le progrès qui amène l’artiste à se découvrir et à se posséder lui-même. Rien de plus instructif sur ce point que le Plaisir pastoral du musée de Chantilly, dont un autre exemplaire se trouve au nouveau palais de Postdam. L’œuvre résume le passé et annonce l’avenir. Le paysage est flamand, à droite du bocage s'ouvre la plaine colorée par le soleil à son déclin, au fond de laquelle se laisse apercevoir l’église du hameau ; sous les arbres un vieux paysan joue de la flûte et un berger lutine une commère déjà vue dans quelque kermesse. Avec plus de décision et de franchise, le système des colorations est le même que dans Y Escorte d équipage : sur des fonds soutenus, un peu sombres, sortent le bleu d’une écharpe, le jaune d’une robe, le rouge d’une veste et d’un béret; l’harmonie n’est pas obtenue par des touches juxtaposées qui se font valoir l’une l’autre ; mais déjà le coloriste s’affine et le peintre a choisi les formes et les mouvements auxquels désormais il se tient. Le danseur est fin, nerveux, plus acteur que paysan, le jeune garçon étendu sur l’herbe est mince, délié, et, sous les arbres, lancé sur une escarpolette, on voit le torse élégant d’une héroïne des fêtes galantes. À la même époque de transition R. Dohme rapporte la Contredanse , gravée par Rrion, la Proposition embarrassante , gravée par Tardieu, le Passe-temps, gravé par Audran. Au delà Watteau ayant appris des maîtres tout ce qu’il en pouvait apprendre, peint ses œuvres définitives. 11 y aurait quelque pédantisme à prétendre les classer, quand on songe qu elles ont été toules exécutées

(Collection de l’Empereur d’Allemagne.'

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clans une période de six à sept ans. Qui voudra juger la technique de Wattcau, de ce qu’il atteint de délicatesse et d’éclat, quand il est en verve, peut consulter au musée de Chantilly Y Amante inquiète et le Donneur de sérénades , deux études où sa main se joue librement, qu'il a peintes pour un connaisseur et un ami, pour cet abbé Haranger, chanoine de Saint-Germain-TAuxerrois, à qui il devait laisser à sa mort une partie de ses dessins.

La comédie des théâtres italien et français. — Les fêtes galantes.

Le paysage de Watteau.

Watteau est désormais le peintre que nous connaissons, le maître tant de fois célébré : sa vie de grand artiste s’enferme en quelques années. Après un détour, il revient aux sujets de Gillot ; il se fait l’interprète de la comédie italienne ; Arlequin, Pierrot, Scaramouche, le Docteur, Colombine, sont les héros de ses petits poèmes ; il leur met la guitare en mains, la flûte et le chant aux lèvres, et, dans un bosquet où apparaît la figure bestiale d’un faune, il montre leurs amours, leurs jeux, leurs querelles, tous les caprices qui les rapprochent, les séparent, mêlent et varient les groupes du chœur joyeux que mène la fantaisie. — Sous les grands arbres, dont le feuillage laisse voir l’inévitable faune au rictus animal, Colombine, dans tous ses atours, une toque de plumes sur la tête, l’éventail aux doigts, coquette et savante, est assise ; Pierrot est à ses pieds, la guitare sur les genoux, et contre elle, tout ému, avec l'ingénuité sans innocence d’un Chérubin, un adolescent se presse, tandis qu’à travers la feuillée apparaît la face noire et laide d 'Arlequin jaloux .

Au musée de Berlin deux petits tableaux charmants qui se font pendant symbolisent la rivalité des deux théâtres. L 'Amour au théâtre français représente un ballet d’opéra

I . AMOUR A L A C A M P A G N I (Collection de l’Empereur d’Allem.

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où la mythologie s’habille curieusement des costumes du temps. Les deux personnages qui trinquent amicalement sont, en dépit des apparences, des dieux de l’Olympe : l'un, en costume de grand seigneur, un tricorne à plumes sur la tête, est Apollon, comme l’indique le carquois qui pend à son côté, à moins que cet archer bizarre ne soit l’Amour lui-même. Quant au jeune homme couronné de raisins, vers lequel se penche une blonde Ariane, reconnaissez en lui Bacchus. Au premier plan un couple de danseurs exécute un menuet, la femme relevant sa robe d’un geste gracieux ; tout autour, dans le décor, des musiciens, des dames, des cavaliers. L 'Amour au théâtre italien nous montre dans leur costume consacré les héros de la Commedia dell' Arte , que réunit une sérénade nocturne : à la lueur d’une torche et d’une lanterne, Pierrot, la guitare en mains, Arlequin, Mezzetin, le Docteur et Colombine qui tient le masque qu’elle vient de quitter.

Le Louvre possède un des chefs-d’œuvre du genre, le fameux Gilles, tableau de haute virtuosité, dont l’harmonie savante des gris calmes et froids monte et s’exalte en un accord puissant. Dans un costume de satin dont la blancheur, mariée par ses reflets aux tons du paysage, se dore sous la lumière, s’adoucit dans l’ombre en gris argentins, debout, les bras ballants, Pierrot se détache sur le ciel bleu que réchauffe une brume ensoleillée, tandis que par le chemin creux, qui longe le tertre où se dresse la blanche image, avec un bruit de fanfare, dévale la troupe bigarrée, le minois rose et hardi de Colombine

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et la tête grise du baudet à l’œil doux qui, tiré par quelque Scapin à la veste éclatante, ploie sous le poids du noir Docteur. Pierrot, pauvre Pierrot, dont la face blême, suspendue entre les grimaces du rire et des larmes, dit la mélancolie du plaisir, la fête et ses lendemains ; Pierrot, notre frère, dupe et victime de lui-même, que son désir mène, comme Scapin le baudet, où il ne voudrait point aller, et que tous les tourmenteurs d’eux-mêmes, pour avoir choisi les autres formes de la folie humaine, regardent fièrement sans y voir leur image !

Des scènes de la comédie italienne aux « fêtes galantes » la transition est insensible. Dans les groupes qu’il dispose sous les ombrages des grands parcs, vous retrouverez souvent Pierrot, Arlequin, Mezzetin, Colombine ; ces êtres de fantaisie ne se séparent point de la foule des créatures légères, réelles et symboliques, qui semblent naître du milieu même que crée pour leurs ébats le caprice indulgent du poète. Watteau est par excellence le peintre des « fêtes galantes ». Quand on prononce son nom, les images d’abord évoquées sont les grands arbres d’un parc, aux perspectives lointaines, aux eaux dormantes, les bosquets propices, une vallée où s’enfonce un fleuve au cours nonchalant, une brise caressante où, dans la musique, passe le parfum léger des femmes et des fleurs ; les toques à plumes, les longues robes de satin, les courtes vestes de soie ; un profil exquis, une gorge qui sort d’un corsage en pointe, une taille qui se cambre, une tête souriante qui se retourne, un groupe qui s’éloigne ; et de

Cliché Hanfstaengl.

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