DÉJEUNER EN PLEIN AIR
(Musée de Berlin.)
ANTOINE WATTEAU
ces images, comme au chant évocateur d’Ariel, se compose la féerie dans son décor, le poème des amours légères dont le rêve traversa la fantaisie du peintre.
N’imaginez pas, toutefois, que Watteau travaille sur de vagups images. Jamais il n’a oublié les conditions de son art. A Valenciennes, encore enfant, il allait sur la place publique observer les charlatans et vendeurs d'orviétan (Gersaint) ; plus tard, au Luxembourg, il n’a pas seulement étudié les arbres du jardin, il a vu passer les coquettes dans leurs atours, il a noté leurs mines et leurs gestes. Jamais son imagination ne s’est détachée de la nature ; il ne se lasse pas de dessiner d’après le modèle vivant, il multiplie les croquis ; son œil ardent, inquiet, ouvert sur les choses, arrête au passage les gestes vifs, les lignes mobiles, les traits expressifs qui, de ses petits tableaux, font de grandes œuvres, parce qu’ils enferment la vie. Un peintre est un réaliste au service d’un poète. D’éléments pris sur le vif, par leur choix, plus encore par l’unité qu’y met son émotion, Watteau compose un monde qui n’est qu’à lui.
Dans la lumière azurée transparaissent des feuillages légers, c’est le printemps. Svelte, alerte, dégagé, \ Indiffèrent (Louvre, salle La Gaze), la taille bien prise dans son justaucorps de la nuance du ciel, un manteau rose doublé de soie bleue négligemment jeté sur l’épaule, les jambes rapprochées, les bras étendus, tourne sur luimême en faisant claquer ses doigts d’un geste de dédain et de belle humeur. Assise sur un banc, à l’ombre d’un
ANTOINE WATTEAU
bosquet, une toque brune sur ses cheveux blonds ondulés, les yeux noirs, le nez mutin, les lèvres en fleur, dans une robe de satin d’un blanc verdâtre où joue la lumière, sur les genoux la guitare au long manche que soutient sa main fine, presque enfant, la Finette (salle La Caze) écoute s’en aller la fin de sa chanson. Son visage sort de la fine collerette comme une Heur d’un vase de cristal ; elle est la femme de Watteau, sans méchanceté, sans défiance, sans autre pensée que celle qu’exprime sa grâce native, qui va où la mène sa fantaisie, une des petites fées de ce ballet de Titania où se noue et se dénoue le chœur des amours éphémères. Tout à l’heure le bel Indifférent passera près d’elle ; vous le retrouverez à ses pieds, cherchant les mots qui troublent les cœurs, tandis que, la tête doucement inclinée, elle écoutera celui qui lui rapporte l’écho de sa chanson.
A défaut des « fêtes galantes » de Dresde, de Berlin, de toutes les œuvres que nous avons laissé échapper, Y Assemblée dans nn parc (salle La Gaze) suffit à nous montrer l’art avec lequel Watteau compose ses paysages et sait y mêler, comme y fondre, les personnages dont nous ne saurions dire s’ils en naissent ou s’ils les ont créés. Le tableau est fatigué, il s’est assombri, il a perdu avec ses glacis quelque chose de sa fluidité, de sa transparence, mais l’esprit du maître et son charme y sont présents. Le soir tombe ; dans un parc, au bord d’une pièce d’eau, se joue un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants : les grands arbres, déjà teintés des rousseurs de