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Charles et Claude I” Audran, élève de son frère Charles, s'était toujours distinguée avec honneur dans les arts (1). Du temps que Watteau était encore chez Gillot, Claude III Audran, petit-fils, par son père Germain, de Claude I”, avait conquis, £$râce à ses talents, une situation importante pour l’époque. Le 5 juillet 1704, il avait été nommé concierge ou, pour parler comme on le fait de nos Jours, conservateur du magnifique palais que de Brosses avait élevé au Luxembourg pour Marie de Médicis. Cette compensation était bien due à l’homme à qui le sec Mariette a rendu justice en relatant qu’ « il fut le premier décorateur pour les grotesques » et de qui Germain Brice, dans sa Description de la Ville de Paris, a écrit qu’on peut voir, dans le château d’Anet, dans la ménagerie de Versailles et dans le château de la Muette, « des choses dignes d’admiration ».
Claude IIT Audran excellait à grouper, dans des compositions délicates ornées de rinceaux gracieux et de gsuirlandes fleuries, des allésfories multiples et variées, d’habiles emblèmes rustiques ou nobiliaires, de tendres et fins camaïeux, des cartouches agrémentés de feuillages, d’amours et de devises. Ce que Watteau avait dû à Gillot dans la compréhension de la comédie $alante, de la farce païenne, italienne et simiesque, il allait — hôte du Luxembourg — le devoir, dans la disposition décorative, à Claude IIT Audran; mais ce dont il allait lui être, par-dessus tout, redevable à jamais c’était — par ses études rustiques devant les arbres du jardin princier — de son inclination au $oût du paysage ; enfin $râce à l'accès de cette riche galerie de Marie de Médicis, où se voyait la série des £$rands et beaux Rubens, de cette initiation à l'éclat, au feu des vives couleurs que le colosse d'Anvers, qu'un Flamand comme lui, avait merveilleusement dispersées çà et là, dans de $éantes œuvres.
Nous dirons plus loin, quand le moment sera venu de parler
(1) Voir: GEORGES DUPLESSIS : les Audran (Les Artistes célèbres).
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des influences étrangères que subit à son profit le peintre de l'Enseigne, de Gilles et de l’Embarquement, le coup qui frappa Watteau au cœur lors de cette rencontre avec le plus grand de ses devanciers dans les Flandres. Sans doute l’afflux de ce sans, ce triomphe des chairs, des fruits, des fleurs et des animaux, cette expression de la force, cette puissance musculaire, toute cette $randiose création païenne eurent de quoi surprendre une nature chétive, comme frileuse et repliée. Certes, mais en même temps qu’elle la surprenait, cette nature toute de maintien, de réserve, et de pudeur, elle la vivifiait abondamment, elle lui insufflait une vigueur merveilleuse; et quelle n’était pas la stupéfaction de Claude Audran à la vue de cette transformation qui en résultait, sous ses veux, dans l’art de l’élève !
Maintenant Watteau, ne se contentant plus d’aider son maître, improvisait par lui-même ; tandis qu'Audran travaillait de son côté, lui composait du sien ; c’est ce que veut dire Gersaint quand il écrit que Watteau, « se sentant en état d'imaginer, hasarda un tableau de s$énie qui représente un départ de troupes et qu'il fit à ses temps perdus ». Cette fois Watteau.s’était élevé tellement au-dessus de lui-même, l’œuvre qu'il avait exécutée avait jailli si spontanément de son inspiration, que « le sieur Audran, habile homme et en état de juser d’une belle chose », en fut effrayé. Il commença par alléguer —- mais c’était une ruse — combien il était dangereux, pour un peintre déjà sérieux, de passer son temps à s’écarter d'un £$enre meilleur et plus lucratif : celui de la décoration. « Watteau, dit Gersaint, n’en fut point la dupe. » Tourmenté qu'il était d’un « petit désir » de revoir Valenciennes, enfin du désir plus considérable encore où il était de reconquérir sa liberté, notre peintre ne tarda pas à penser qu il lui fallait, pour s’affranchir tout à fait de la tutelle d’Audran, faire argent de son tableau ; mais, ajoute naïvement Gersaint, « il ignorait comment il fallait s’y prendre pour s’en procurer le débit ». « Dans cette occurrence il eut recours à M. Sponde
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(ou Spoëde), peintre à peu près des mêmes cantons que lui et son ami particulier. » C’est Spoëde, Jean-Jacques Spoëde, brosseur de toiles sans éclat, mais brave et excellent homme, qui, voyant le tourment où était Watteau, conduisit ce $rand $arçon craintif, Flamand tout comme lui, chez le « sieur Sirois », beaupère de Gersaint, Aux armes de France, sur le quai Neuf. Là, le « sieur Sirois » fut tellement surpris de l’habileté, de la verve, de la coloration vivante et hardie de l’ouvrage qu'il avait sous les yeux qu il en fixa aussitôt le prix à 60 livres, et, dit Gersaint, « le marché fut conclu sur-le-champ ».
Notre Flamand n’en demandait pas plus ; il « vint recevoir son argent », et c'est lesté de ce pécule, le plus considérable qu'il ait eu encore en sa possession, qu'il se rendit, un mercredi ou un samedi, « rue Saint-Denys, à l’auber$e du Grand Cerf », et — dit Josz — prit ce carrosse des Pays-Bas qui, avant d’atteindre Bruxelles, passait par Ham, Saint-Quentin, Guise, Cambrai et Valenciennes.
Valenciennes, dans le temps que Watteau y revint, c’està-dire à peu près dans le courant de 1709, était en proie à tous les malheurs. La guerre, qui se perpétuait dans les Flandres, avait transformé la cité où affluaient les blessés en une sorte d’hôpital, d’arrière-camp dont les chirurgiens étaient les officiers. « Les armées qui couraient tantôt de çà, tantôt de là, au dire d’un témoin, pillaient et ravageaient tout » (1). Depuis le fameux siè‘se de 1677 — siège à la suite duquel Valenciennes était devenue française — on n'avait rien vu de pareil. L'affaire d’Audenarde avait, dès 1708, accru l’affluence des éclopés et des malades. Le progrès des ennemis ne lassait pas les vieux maréchaux du roi ni les vaillantes brigades encore couvertes de gloire ; mais les lésions de Marlborough et du prince Eugène de Savoie
(1) Le Pillement d’un village, la Revanche des paysans; ces ouvrages de Watteau, ont été, par la suite, gravés par Bernard Baron.
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étaient de toutes jeunes troupes, et, comme on dit, la victoire les aimait. Grisés des succès de leurs armées, les deux chefs poussaient de l’avant leurs soldats. Chaque jour les rapprochaït de Valenciennes ; bientôt, à Malplaquet, dès septembre, ils étaient au devant de Villars ; et c’est là — à peu près dans le temps que le coche de Paris ramenait Watteau chez les siens — qu’eut lieu une effroyable rencontre. Les mousquetaires g£ris, les troupes rouges de la maison du Roi, les chevau-légsers et $endarmes, culbutés par Marlborough et par Eugène reculent, mais reculent sans faiblir, et font, par leur héroïsme, que la défaite n’est ni un désarroi ni un déshonneur. Puis c’est le soir, l’un de ces soirs effrayants de £Srande bataille, tout empli des cris, des appels et des râles des malheureux touchés par le feu. Le vieux Boufflers, le vieux Villars (« on n’est plus heureux à notre â$e, M. le Maréchal ! »), des larmes plein les veux, rallient les étendards. Le moment des brancards commence, et tandis que, du côté des mousquetaires, il y a un $amin de dix-sept ans, le petit Caylus, qui s’est couvert de gloire et de sa fine épée a tué un ennemi du Roi, du côté des $endarmes rouges il y a un officier, le brave La Roque, tout dégsouttant de sang, la jambe cassée et le $enou ouvert, que des soldats en tricorne, le fusil en bandoulière, amènent tendrement, comme un père à eux, sur un vieux lit de feuilles.
Et maintenant c’est la ruée lente, c’est le repliement sur Condé, sur Lille et sur Valenciennes.
Qui sait si Watteau, qui arrive de Paris, du haut des fortifications élevées par Vauban comme un rempart de pierre autour de sa cité, n’a pas eu à ce moment, ainsi que dans l’un de ces jours qui sont le résumé, l’essentiel départ de toute une vie, le sentiment que cette bataille marquait pour lui une heure décisive? De Malplaquet, en effet, lui vient celui qui sera son ami le meilleur, le plus cher, Antoine de la Roque, homme éclairé et courageux, bon écrivain, $rand cœur. À Malplaquet il y a M. de
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