‹ Watteau et son écoleChapitre 9 sur 60 · SANTO · texte numérisé non relu

SANTO

Valenciennes (1). Qu'il y eût un Watteau peintre — étranger d’ailleurs à la famille — cela passait encore ; mais qu’il y en eût deux, cela allait au delà de la modestie et de la raison.

Les années venaient, et le petit continuait pourtant à muser par les rues et places, à travers les marchés, les halles et les poissonneries, au-devant du beffroi et des chapelles, le long des quais de l’Escaut, proche des tanneries et moulins de la Rhonelle, en quête de menues scènes de mœurs à dessiner et à peindre. Et il errait ainsi un peu au hasard, parmi les artisans, les bateliers et les dentellières, dans le dédale des rues étroites, des maisons basses à pisnons, des ruelles allumées du feu d’une forge ou du bruit d’un métier, de Saint-Géry à Saint-Saulve, de l’Hostellerie aux Carmes et aux Récollets, auprès des portes fortifiées dont il allait admirer le corps de $arde (2). Le soir, las de la marche et d’avoir contemplé, de ses beaux et $rands yeux, le mouvement de la ville et la vie des $ens, il rentrait au nouveau domicile qu’occupaient ses parents, rue des Chartreux, « au coin de celle dite Sous-la-Vigsne ». ( VIRGILE JOSZ.)

C’est alors qu’il fallut bien que Philippe se décidit.

Il y avait, en ce temps-là, dans Valenciennes, un « maître et ancien dans l’art de peindre » appelé Jacques-Albert Gérin; c’est lui qui avait, en 1685, peint les armoiries royales dans la

(1) Voir: PAUL FOUCART: Julien Watteau (dans le Compte rendu de la Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des Départements en 1888). Ce Julien, né en 1672, marié en 1712 et mort en 1718, était élève de Mignon et peignaïît des figures. Il soutint, en 1691, un proces contre la corporation des maîtres de Valenciennes

D’autres Watteau peintres, beaucoup plus connus, sont Louis et François Watteau, dits Watteau de Lille, sur lesquels M. PAUL MARMOTTAN a publié, à Lille (en 1889, in-12), une Notice historique et critique. Louis Watteau était, par Noël Watteau le couvreur, le propre neveu d’Antoine et, comme Antoine, il peignit plusieurs scènes militaires: le Camp de Saint-Omer, le Racoleur, Défilé de Royal-Allemand, Halte de soldats, Départ de troupes, etc. François Watteau, fils de Louis (1758-1823), naquit comme son père à Valenciennes. Il a peint des scènes populaires, actuellement (pour les meilleures du moins) au Musée de Lille: fêtes du Broquelet, de la Braderie, une Heureuse famille, etc. « Les deux Watteau de Lille doivent beaucoup à leur oncle, et c’est justice de le dire. » (MARMOTTAN.)

(2) La Porte de Valenciennes, par Watteau, de l’ancienne collection Doucet (chez M. Albert Lehmann).

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$rande salle d’entrée du bâtiment occupé par le $gouverneur Masgalotti ; il avait exécuté divers motifs pieux, notamment, à l’église de Fresne, un Moine qui adore l'enfant Jésus ; l'hôpital lui était — dit M. Séailles — redevable d’un Saint Egidius qui soigne les malades; enfin le tapissier Philippe de May lui avait commandé des cartons de la vie de saint Gilles. Ce Gérin, envers qui Julienne est par trop sévère en le traitant d’ « assez mauvais peintre », était marié, homme d’ordre et il avait des élèves. C’est chez lui que le maître couvreur et « thuileur », se résignant enfin à des concessions que l’obstination de l’enfant rendait inévitables, mena, pour la première fois, son fils cadet Antoine. Sans doute il était temps. Le $amin grandissait, son esprit était déjà d’une maturité précoce, mais son « métier » était malhabile ; il tâtonnait dans ses débuts, dans les traits d’un crayon gauche, avec ardeur et peine. Il fallait qu'il apprit.

Le pauvre Gérin, qui était le « premier dans l’art de peindre », mais le premier d’une corporation qui ne comptait guère alors que des barbouïlleurs, fut-il vraiment — durant les trois ou quatre ans que Watteau demeura chez lui — Ie maître de cet apprentissage? Virgile Josz ne voit $uère qu’une « petite effisie de la collection Dècle » qui puisse, par sa naïveté, être attribuée à ce temps des débuts du peintre. Elle est au reste insuffisante et ne permet point d’établir dans quelle mesure Watteau, pendant les trois ou quatre ans qu’il demeura dans Valenciennes, subit cette empreinte dérisoire. Tout ce qu’on sait — après les patientes recherches qui ont été faites — c’est que Philippe paya six livres tournois de droit à Gérin pour l’admission d'Antoine dans la « $rande salle à peindre de la rue de Monseisneur-le-Gouverneur »(1). Après quoi, nous dit d’Arsenville, « Watteau, par l’ardeur de son travail s’étant rendu assez habile pour connaître le faible mérite de son maître, l’avait quitté

(1) VIRGILE JCSz: Watteau, mœurs du XVIIIe siècle (Paris 1903).

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pour en suivre un autre qui avait du talent pour les décorations de théâtre » (1). M. de Julienne ajoute, dans son A brégé de la Vie d'Antoine Watteau, que c’est sur la réputation de ce talent que ce peintre — dont le nom est demeuré inconnu des biographes — « fut mandé en 1702 pour l'Opéra de Paris... Le jeune Watteau, qui ne désirait rien tant que se perfectionner, jugeant que le séjour de cette $rande ville était le seul capable de lui procurer les moyens de s’avancer, obtint de son nouveau maître de l’y accompagner » (2).

I l'y accompagna donc, mais « sans argent et sans hardes », et, tel l’enfant prodigue, quitta tous les siens. I] y avait eu, jadis, un jeune Lorrain, le petit Callot, qui avait ainsi quitté fièrement ses parents, et la cape au vent et la toque en tête, sur les routes poudreuses, suivi les Bohémiens. Lui, le jeune Watteau, ne s’en allait pas avec cet air de bravache au-devant des aventures : mais comme le petit Callot, c'était vers un pays fabuleux qu'il allait : et tandis que, dans le ciel gris de ses Flandres, par-dessus Saint- Géry, Saint-Saulve et le Beffroi, montait l’accent des cloches, sans oser se retourner de peur de faiblir, il allait sans remords ni crainte; et sur ses pas marchait cet homme inconnu, coiffé de feutre, en petites bottes et qui, dans un $rand sac, portait — comme on porte un trésor — des toiles et des pinceaux.

Ce que fut cette arrivée des deux hommes dans Paris, s’ils allèrent, comme le veut Josz, dans cette « maison qu’on appelle la Chasse, qui est à l’autre bord de la rue du Sépulchre, joignant la rue du Four », s’ils furent avec les autres Flamands de Philippe Vleughels, c’est ce qu’on ne connaît pas bien. Ce qu’on ne sait pas non plus, c’est s’ils furent tout de suite à l'Opéra et virent pour la première fois — ainsi qu’on entre en un paradis — l’étincelant domaine où chantaient et dansaient des hommes mieux

(1) D'ARGENVILLE: Abrégé de la vie des plus fameux peintres. £

(2) DE JULIENNE : Abrégé de la vie d'Antoine Watteau, peintre du Roy en son académie royale de peinture et sculpture, en tête du recueil des Figures de différents caractères.

parés que des princes et des maréchaux, où des femmes si belles, si belles que c'était un éblouissement de les voir et de les entendre, avançaient en chantant et dansant dans de divins décors. D’Argenville veut bien croire qu'il en fut ainsi. Watteau, dit-il, « travailla quelque temps à ce $enre de peinture, maïs son maître, étant retourné au pays, le laissa en cette ville ».

Demeuré seul, sans soutien, sans ami, dans ce Paris qui était un monde et dont l'hostilité se manifestait, dès le début, avec risueur, ce $rand garçon timide et sérieux ne tarda point de devenir la proie de l’un de ces marchands qui — dit Nicolas Vileushels à M. de Saint Gelais — entretiennent des jeunes $ens à « faire des copies ».

Le premier de ceux qui l’employèrent fut un peintre médiocre du nom d'Abraham Mettayez demeurant sur la paroisse des Saints-Pères ; et c’est chez cet homme que, durant cette année 1702, pendant que le vieux Gérin mourait dans Valenciennes, pendant qu'à Marly, Madame, promenée par le roi, va voir « un réservoir plein d’eau, dans lequel on jettera cent et quelques poissons de diverses espèces et trente $randes carpes admirablement belles », pendant que, dans ce quartier de la Comédie, quartier où Manon va venir avec des Grieux, quartier de filles, quartier d’amour, tout palpite et s’éploie autour de la foire Saint-Germain, c’est pendant ce temps-là que lui — le pauvre petit Flamand — tombé du haut de son rêve, s’assujettit à ces besognes.

Pour lui, l’existence de peintre — que peut-être à travers quelque rêve à la Véronèse ou à la Rubens il s'était imaginée si somptueuse, presque princière parfois — commence âprement, cruellement. De chez Mettayez — où il s’était essayé à la vivre — il passe chez un marchand du pont Notre-Dame qui s'était spécialisé dans le commerce des petits tableaux de dévotion et qui, nous dit Gersaint, employait des « manœuvres » à les peindre. « Les uns faisaient les ciels, les autres faisaient les têtes,

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ceux-ci les draperies; ceux-là posaient les blancs: enfin le tableau se trouvait fini quand il pouvait parvenir dans les mains du dernier. » Watteau, qui n’était pas sorti sans quelque habileté des mains de Gérin et de Mettayez, se fit bien vite remarquer au milieu des autres : «il avait surtout le talent de rendre si bien son saint Nicolas, qui est un saint que l’on demandait souvent, qu’on le réservait particulièrement pour lui » (GERSAINT). Et, à ce propos, Gersaint nous rapporte ces mots que dit plus tard l'artiste à son ami et marchand: « Je sçavois mon saint Nicolas par cœur et je me passois d’original ».

Sa mémoire était prodisieuse ; nous savons, d’après Caylus, qu’étant chez le même barbouilleur on lui avait donné à copier, sans doute parce qu'il était du Nord et dans la manière des Flamands et des Hollandais, « une vieille, d’après Gérard Dow, qui consulte ses registres ». Au bout de peu de temps, il posséda ce sujet si bien qu'il fut en état de le reproduire sans l'original ; mais seulement, quand il avait terminé, il empruntait le tableau pour copier les lunettes, qui étaient difficiles.

Tout cela ne l’enrichissait $suère, et sa santé en pâtissait, car que payait le marchand à un commis si habile et si expéditif ? Trois livres seulement le samedi, et, dit Gersaint avec une sorte de honte et de chagrin, « par une espèce de charité, on lui donnait de la soupe tous les jours ». Ah! si sa mère, Michelle, si son père Philippe — son père Philippe qui, les jours des fêtes civiques et relisieuses, marchait dans Valenciennes en avant des peintres! — l’eussent pu voir alors, comme ils l’eussent plaint, le petit, comme ils l’eussent tancé, l’imprudent!

Mais, n'est-ce pas? — Gersaint le dit — « il fallait vivre »! Et déjà le Sarçon, tout résigné, se raidissait dans l’acceptation et dans la douleur. Encore qu’il s’ennuyâÂt comme de juste, à « ce travail désagréable et infructueux », il parvenaïit, en prenant sur son sommeil et sur sa liberté, « tant les soirs que les jours de fête », à dessiner pour lui, et « d’après nature, tout ce qui lui

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tombait sous la main ». C’est même cette opiniâtreté « qui lui acquit cette grande facilité qu'il a toujours eue pour le dessin et qui est la partie dans laquelle il a le plus excellé ». Un semblable exemple de courage, de ténacité dans le travail est exceptionnel, et c’est un rare témoignage de fidélité à la vocation, à la réalisation d’un beau et g$rand labeur, que donnait là un $arçon du peuple inconnu du Paris d’alors et dans le cœur duquel battait un noble idéal.

Mais est-ce que de telles tentatives, un effort si surhumain ne portent point leur succès en eux-mêmes, ne fléchissent point — tant ils sont opiniâtres — l’adversité la plus dure ? Il faut bien le penser, puisque c’est en venant chez son barbouilleur, sur le pont Notre-Dame, ce pont qu’une $ravure d’Aveline nous représente encombré de maisons « toutes de dimensions égales, composées d’une boutique au rez-de-chaussée, de deux étages et d’un comble surmonté d’un épi » (1), que Watteau passa, pour la première fois, devant la demeure — appelée plus tard au Grand Monarque — sous l’auvent de laquelle il devait peindre un jour, en manière d'Enseigne, un éclatant chef-d'œuvre. Et qui sait si ce n'est pas dans ce quartier de l’activité artistique, à peu de distance du Louvre et de l’Académie, non loin du Palais où sont les libraires et des Ecoles où sont les savants qu’il rencontra un jour, flânant comme lui au hasard, dans la cohue bariolée, cet étonnant Gillot auquel il allait devoir une part si splendidement neuve de son inspiration et de ses motifs?

De l’art de Gillot, de son exubérant paganisme autant que de son g$oût de fantaisie, de sa compréhension pittoresque et comique des petits tréteaux, des petits acteurs et des petits théâtres nous dirons, plus loin, l'essentiel. Ce que nous avons à dégager seulement, pour l'instant, du récit de cette rencontre de l’auteur des fêtes paniques, des singeries et de la Veillée de don

(1) PAUL ALFASSA: L’Enseigne de Gersaint (Paris, Société de l'Histoire de l’Art français, 1910). Cet Aveline n’est pas le même que celui qui devait graver l’Enseigne plus tard.

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Quichotte avec notre Flamand, c’est le souvenir de toute cette révélation dans l’allésorie, dans la comédie et la mascarade que Watteau — toujours inexpérimenté — n'avait reçue encore d'aucun maître. À fréquenter le bonhomme hilare et drôlatique qui jetait à profusion tant de plaisant esprit au travers de petites œuvres dessinées, peintes ou gravées d’une pointe acerbe et burlesque, il advint, dit Gersaint, que Watteau « se débrouilla totalement » ; il se débrouilla si bien même qu'en peu de mois de leur liaison, l’élève, qui était tout $fénie alors que le maître était tout talent, eut vite fait par ses progrès d’inquiéter Gillot, de l’ésaler bientôt, de le dépasser enfin. Sur la rupture qui en résulta et dont Caylus, comme à dessein, exagéra l’acrimonie, on a disserté beaucoup. En venant, maintes années après, le 28 août 1717, apporter à Watteau l’appui de son nom à l’Académie, Claude Gillot tint lui-même à ramener, aux yeux de ses collègues, à des proportions moindres un différend ancien.

Quoi qu'il en soit de ce débat, voilà qu’en peu d’années l’écolier valenciennoiïs a, depuis son départ de chez Gérin avec un décorateur inconnu, doublé les étapes nécessaires à l’initiation ; rien, ni la faim, ni le froid, ni la misère, ni les plus rebutantes besognes de manœuvre, n’a eu raison de cette volonté réfléchie dans l’étude, de cette constante progression dans le dessin et dans la peinture. Partout, dans les milieux les plus bas ou les plus honorables où le place une tenace malchance, Watteau, qu’on le prît en façon de commis, comme auxiliaire ou comme élève, ne tarde point d'éclipser les marchands qui l’emploient, les peintres plus élevés qui louent ses services ; et lui qui apportait comme un sourd rayon de son génie jusque dans les basses œuvres qu'exigeait de sa patience le barbouilleur du Pont Notre- Dame, voilà qu’il distançait Gillot de toute sa finesse lumineuse et qu'il allait bientôt dépasser Audran dans le caprice exquis et la verve inspirée.

La famille des Audran, peintres d’origine lyonnaise, depuis

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