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CHAPITRE III

FERVEUR DE WATTEAU POUR LES MAÎTRES. — ORIGINES FLA- MANDES. — WATTEAU AU LUXEMBOURG : RUBENS. — LE DÉSIR D’ALLER EN ITALIE. — WATTEAU CHEZ CROZAT.

[ie Musée de Valenciennes, qui ne le cède en rien par le nombre et la richesse de ses tableaux à bien d’autres musées de la Belgique et de la France, possède entre autres ouvrages importants: le triptyque fameux de Rubens: la Prédication, la Lapidation et la Mise au Tombeau de Saint Etienne, une Descente de croix du même ; il offre à l'admiration le Martyre de Saint Jacques de Van Dyck, l’Adoration des Mages de Martin de Vos, des toiles d'Abraham Janssens, de Gaspard de Craeyer et de maints autres maîtres des riches écoles du Nord. Ces tableaux, froupés avec $oût dans un ensemble heureux, ne se trouvèrent pas toujours assemblés de cette manière. A la fin du XVII siècle, ils étaient dispersés, suivant les églises, dans les quartiers les plus distants de Valenciennes: le Janssens et le Craeyer étaient aux Dominicains, le Martin de Vos à Notre- Dame-la-Grande, la Descente de Croix se voyait à Notre-Damede-la-Chaussée, le triptyque du Saint Etienne figurait, hors les murs, sur le maître-autel de l’église abbatiale de Saint-Amand: pour le Van Dyck il appartenait à Saint-Jacques: et comme Saint-Jacques se trouvait être justement la paroisse de Philippe le couvreur et de Michelle Lardenois, il y a tout lieu de supposer que ce fut là le premier ouvrage de la peinture que le jeune

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Watteau eut sous les veux ; pour les tableaux des Dominicains, de Notre-Dame-la-Grande, de Notre-Dame-de-la-Chaussée, l’enfant ne les connut que bien plus tard; quant au triptyque de Saint-Amand ce ne fut qu'étant déjà jeune homme, au temps de son séjour chez Gérin, qu’Antoine eut la curiosité de l’aller voir.

Sans doute il serait bien spécieux de chercher à désager, dans l’éducation du regard et de la sensibilité d’un peintre tel que Watteau, l'influence probable de ces maîtresses œuvres. À l’époque où le jeune apprenti couvreur fréquentait à Saint- Jacques, d’autres spectacles, plus objectifs et plus saisissants, occupaient sa pensée.

D'abord c'était la promenade du haut des remparts. C’est de là que les Valenciennois pouvaient aisément découvrir « de petits jardins de bourgeois où il y a de petites maisons propres à vuider la bouteille. » Ün voyageur du temps, Nomis, dit que « ces lieux retentissent les dimanches et fêtes d’asréables chansons » (1). Il en était de même du côté de la Halle-aux-Laines, au pied du Beffroi, le long de l’Escaut, sur le Marché-aux-Filets, aux portes fortifiées des entrées de la ville ; 1à se voyaient, comme Gersaint l’a dit, des marchands d’orviétan, de petites troupes d'acteurs ambulants, de singes et de chiens savants donnant la comédie ; des montreurs de curiosités et de lanternes magiques, des Savoyards jouant avec des marmottes s’assemblaient dans les mêmes endroits. Les écoliers, les dentellières, les bateliers du fleuve, et — dans les heures de repos — les $ens des métiers se pressaient à les voir et à les entendre; enfin des miliciens blessés depuis le fameux sièse de 1677, des bancroches perclus de toutes les $uerres et de tous les hivers, toutes sortes d’autres oisifs ajoutaient à cette foule en nombre et en pittoresque. Avide de saisir les gestes, silhouettes, pirouettes, mouvements, $rimaces

(1) ALEX. EECKMAN: Un voyage en Flandre, Artois et Picardie en 1714, publié d’après le manuscrit du sieur Nomis (Lille, 1896).

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et jeux des sens et des animaux, l’élève de Gérin allait, croquant du crayon les uns et les autres. Sa Flandre, sa belle Flandre du petit peuple, étonnamment mouvante, gourmande, faraude et colorée, apparaissait alors à ses yeux ; lui, l’ « apprentif » était tout occupé à la contempler ; et c’est ainsi que, bien avant d’être un peintre et un coloriste, il fut d’abord un notateur assidu, strict et réaliste. Ce que la Flandre lui offrit tout de suite à considérer — avant les tableaux d’églises — c’est toute cette foule en godaille et en plaisir, en labeur et en guerre ; et ce qu’il prend d'elle au début, avant l'éclat des maîtres et de Rubens par-dessus les autres, c’est cette variété dans les caractères et les attitudes, c’est la mimique et la comédie. Dessinateur avant tout — même avant d’aller s’essayer chez Gérin — voilà ce que fut Watteau, dans Valenciennes. Le meilleur de ce qu’il prit à sa province, à sa Flandre, la plus précieuse qualité que lui insuffla sa race, l’influence la plus salutaire qu’elle exerça sur son développement et sur son esprit sont entièrement dans cet amour passionné du dessin que l’enfant prit tout jeune à regarder vivre son pays SOUS ses yeux.

La couleur, il n’y vint que plus tard. Et, pour le Martin de Vos, le Janssens, le Craevyer. le Van Dyck, les deux Rubens, il ne fut certainement en mesure d’en apprécier la valeur qu’à son retour de Paris ; mais, à ce moment-là, il oscillait encore. Comment, lui qui avait déjà la puissance, lui qui peigsnait le Camp volant, le Détachement faisant alte, pouvait-il, en même temps, peindre une œuvre telle que la Vraie gaîté, aujourd’hui à la Tennant Gallery, scène d’aubergse plaisante, que Goncourt justement appelle une « pleine et servile imitation de Teniers » ; de même l’Ecureuse de vaisselle du musée de Strasbourg ? C’est, cela est bien visible, qu'il n’était pas parvenu tout à fait à son équilibre, qu'il n'avait pas complètement atteint à la possession de sa maîtrise. Son talent hésitait ; des moyens aux $rands Flamands, il allait sans discerner, autant qu’il le fera nettement dans

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la suite, l’essentielle différence ; il ne comprenait pas encore que les sujets les plus humbles peuvent aller aux plus $rands, que quand Rubens peint la Kermesse, il est à cent coudées au-dessus des meilleurs des petits maîtres, et qu’à côté de cela — d’une œuvre aussi flamboyante, d’un aussi étincelant chef-d'œuvre — Teniers, Ostade et Brauwer ne sont rien.

Pour cette Kermesse d’ailleurs, il a un faible amoureux, une tendresse filiale profonde. Cette œuvre, Watteau — cela se sent — |a goûte non seulement comme peintre, mais aussi comme Flamand ; ce spectacle inouï de tout un peuple en joie, ce vertige sont de chez lui; toujours il y revient. Et d’abord, admirez comme il étudie la Kermesse, avec quel soin il en copie les détails! Allez au Louvre, voyez (dans la collection His de la Salle) le n° 297, une sanguine qui est la répétition de trois $roupes de Rubens: les deux femmes allaitant leurs enfants, le paysan et la paysanne dansant ; vous serez surpris de la chaude vigueur, de la touche large du dessin ; ici, ce n’est déjà plus, comme Goncourt le faisait remarquer d'œuvres précédentes, « la touche des petits toucheurs flamands ». Le faire est devenu plus mâle, plus assuré, l'allure plus vive ; il y a, dans le trait, une plus libre audace : en un mot Rubens a surgi devant l’élève, et son empreinte durable a marqué Watteau, a éveillé en lui des qualités de puissance auxquelles le nouveau venu n'avait pas obéi d’abord.

On peut voir à Londres, à Buckingham-Palace, une singulière œuvre, et non des moindres qui soient sorties du pinceau de Jean-Antoine. C’est un tableau intitulé la Surprise. Au premier plan, sur le banc d’un parc, il y a un guitariste qui est tout à fait le même (sauf les menues différences de profil) que le Joueur de guitare du musée Condé. Le guitariste joue, et voilà qu'auprès de lui, grisé par la musique, envahi par le trouble où le jette l’ardeur d’un bel été, un couple qui dansaïit, jambes mêlées, mains jointes, bouches unies, se livre au baiser. Et ce couple a la même allure, il a le même mouvement et la même

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