DE JULIENNE
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tation: en agsréant Watteau au nombre de ses membres, en l'appelant à prendre place parmi elle ; nullement en l’envoyant à Rome.
Sauvé de l’ « italianisme » déplorable qui eût faussé sa nature, Watteau demeura ainsi Français, et bien Français. Tout ce qu’il emprunta au monde d’au delà des Alpes ce fut le pittoresque de ses acteurs, ce fut son air de comédie, ce fut cette fantaisie des balourds de tréteaux dont il composa, avec le secret de sa magie, un adorable théître.
Dans le sens technique de la peinture, Watteau, qui ne connut jamais le sentiment du Quattrocento, qui échappa toute sa vie à la domination des maîtres romains et florentins, se porta d’instinct (Gersaint le fait entendre) vers ceux des Italiens qui devaient le plus volontiers aider à son développement, vers les seuls qui fussent capables d'appuyer en lui la $rande domination rubensiste: vers les Vénitiens. « Watteau reste avec les Vénitiens, dit Virgile Josz ; il semble qu'il soit né d’eux et qu'ils le réclament. » À Rubens, en effet, Jean-Antoine doit la révélation de la couleur, l'initiation aux teintes, l’abondante $amme où il puisera toujours ; mais ce qu'il va emprunter à ces autres maîtres, c'est le luxe des fonds, une admirable entente décorative, enfin cet ordre de composition auquel il aura recours — comme toujours — en le francisant à sa manière.
Watteau, qui n’était pas allé à Anvers pour juger de Rubens, n’alla pas plus à Venise pour juger de Tintoret et de Véronèse. Un homme se trouva qui mit à sa disposition, dans un but d’étude et d’amitié, les trésors de ses collections si riches en œuvres de ces $rands peintres. Avec le même enthousiasme, le même respect ému qui l'avaient assailli lors de son entrée dans la $grande galerie de Marie de Médicis au Luxembourg, Watteau pénétra dans ce sanctuaire de la rue de Richelieu où tant de merveilles étaient assemblées. Il n’eut point ainsi pour s'initier, comme tant de ses émules, comme Boucher, comme Fragonard
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qui viendront par la suite très loin dans son ombre, à passer les Alpes.
Son Italie à lui, ce fut le riche cabinet de Crozat.
Pierre Crozat, trésorier de France et l’ami de Mariette, celui que — par un sobriquet assez piquant — l’on nommait Crozat le pauvre pour l’opposer à son frère Crozat le riche, n’était pas que le châtelain opulent de Montmorency ; il était aussi le propriétaire de cette résidence princière sise à l’angle de la rue de Richelieu et du Rempart (aujourd’hui Boulevard des Italiens) où se trouvait l’un des plus merveilleux cabinets de tableaux, sculptures, pierres fines, estampes et dessins qu'il fût possible de voir. Aux débris de la collection Everard Jabach, qu'il avait acquis à prix d’or, Crozat le pauvre avait peu à peu ajouté les chefs-d’œuvre dessinés ou peints qu’il avait fait venir de Toulouse, de Gand, d'Anvers, d'Amsterdam, de Londres et enfin d'Italie. Plus de quatre cents tableaux, comprenant beaucoup de vénitiens et d'anversois, quantités de dessins originaux parmi lesquels des Bassan, des Giorgione et plus de deux cents feuilles des croquis de Titien et de Paul Véronèse ornaient ce fabuleux hôtel. « Cette belle maison, écrit Caylus à ce propos, qui renfermait alors un plus $rand nombre de trésors pour la peinture et la curiosité que jamais particulier a peut-être réuni sous sa main, fournit mille nouveaux secours à Watteau. »
Amené là par Sirois, le peintre exquis et vivant de la Recrue allant iondre le régiment est accueilli au mieux, dès l’abord, par le possesseur de tant d’étonnants chefs-d’œuvre. Crozat, qui n'aime pas que les artistes du passé, mais aussi ceux du présent, garde chez lui, à demeure, l’oncle de M'* d’Argenon, le vieux peintre de La Fosse. La Fosse a peint, chez le financier, nombre d’ouvrages ; maïs celui que Gersaint nous montre comme le protecteur de notre Flamand à l’Académie, le décorateur et fresquiste auquel tant de princes et particuliers ont demandé des plafonds, des panneaux, des cartouches et des camaïeux se fait
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bien âgé. Ce qu'il faudrait à Crozat, pour peindre les Saisons de sa salle à manger, c’est un pinceau autrement frémissant et autrement jeune que celui de ce vieillard fatisué. Esprit vif, alerte, avide, dans les arts, de tous les caprices de la palette, le financieramateur attend le nouveau venu qui donnera à ses veux, blasés de tant de merveilles, une vision neuve et fraîche de la peinture.
A cet instant, justement, Sirois se présente. Il conduit avec lui ce lons$, tendre et singulier jeune homme arrivé pour la seconde fois de Valenciennes par le coche des Flandres. Habitué, par sa situation opulente, à connaître de tous les $enres d’êtres, à la fréquentation des plus divers des hommes, physionomiste expérimenté des talents et des caractères, Crozat le pauvre est frappé, dès l’abord, des traits affinés, de l’air alangui, des £rands resards rêveurs de ce $arçon inconnu; mais, en même temps qu'il est amené, par des œuvres militaires, à juser de la valeur du nouveau venu, Crozat s’éprend de ce silencieux, discret et timide ami que le hasard lui mène; de crainte que quelque autre, plus fascinateur, n'ait le pouvoir de retenir cette recrue singulière, il propose alors à Watteau, écrit Julienne, d'accepter «un lo$ement chez lui ».
Le résultat, ce n’est pas seulement que Jean-Antoine va peindre les Quatre Saisons; c’est qu’il va — pauvre dolent pèlerin rési$gné — goûter enfin quelque repos; c’est qu’il va pouvoir, à Montmorency, se rapprocher des plus beaux paysages ; mais, surtout, c’est qu’à travers la féerie de ce riche et beau cabinet, il va connaître les Vénitiens.
C’est Edmond de Goncourt qui, parlant de l'originalité si complète de Watteau, de sa personnalité où les empreintes, même les plus puissantes (celle de Rubens notamment), apparaissent fondues, comme incorporées à l’art du peintre des Fêtes salantes, nomma — le premier — ces « appropriations vénitiennes » si sensibles dans le décor, l’aseneement, le « drapé », voire dans le coloris de certains nus chauds et visoureux du $enre de
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l’'Antiope du Louvre. Ces « appropriations », visibles en plus d’une œuvre d’allure ample et composée, au travers d’improvisations esquissées à grands traits, enseisgnèrent à Watteau cet accord pompeux des couleurs dont lui, le Français charmant et mesuré, sut tirer, avec sa réserve et avec sa finesse, des mélodies brillantes et délicates.
Encore que le peintre auquel nous sommes redevables des Plaisirs du bal de Dulwich-Collese, du Concert de famille, de la Cascade, d’Arlequin et Colombine de Hertford-House ne soit jamais allé à Venise et n’ait jamais considéré, dans le cadre de Guardi et de Canaletto, ces petites comédies de théâtre auxquelles un observateur comme Pietro Longhi dut tout son art de mascarade, il y a lieu d'admirer avec quelle acuité Antoine Watteau, par la contemplation des merveilles du cabinet Crozat, eut le don de pressentir, à travers Titien et Paul Véronèse, un monde inouï de joie fantasque et d’opulente fête (1).
Quand Julienne écrit: « Il faut convenir que, depuis ce temps-là (le séjour chez Crozat), les tableaux de Watteau se ressentirent des lumières qu’il avait été à portée de prendre dans ce cabinet précieux... », il l’entend certainement du don ornemental, de la disposition habile à fondre les $randes masses, à srouper les ensembles que Jean-Antoine tient de l’école de l’Adriatique. Ces guirlandes d’amours et de fleurs que Paul Véronèse a dispersées déjà dans le ciel, sur le fond et les arbres de l’Enlèvement d'Europe (au Palais des Doges), ne les retrouverons-nous pas un jour, mais adoucies, comme allésées, au-dessus de la petite nef, dans le ciel de l’Embarquement? Et, pour la coloration chaude, animée, aux riches reflets d’ambre du Titien, la voilà toute répandue dans l’Antiope, dans les fines et douillettes petites ombres qui s’espacent autour de l'Amour désarmé (musée Condé) ou de la Lady à sa toilette (Richard Wallace)
(1) Voir, au Louvre (salle des dessins de Watteau), une sanguine dite d’après Titien.