‹ Watteau et son écoleChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

WATTEAU DESSINATEUR. — SENTIMENT D'OBSERVATION DE SES OUVRAGES. — FIGURES DE DIFFÉRENTS CARACTÈRES. — GRAVURES ORIGINALES DE WATTEAU. — TECHNIQUE DE SES PEINTURES.

D temps que Watteau était chez Audran, le palais du Luxembourg abritait déjà des hôtes singuliers logés par le roi en ses bâtiments. Là où M° de Guéménée, M'° de Hautefort et tant d’autres beautés du temps de Louis XIII étaient venues admirer les tableaux de Rubens et entendre les vers de Segrais, habitait depuis peu cette $rosse Ragotte aux amours soldatesques, cette duchesse de Berri qui était bien la digne fille de son père le Résent. Dans les petits pavillons d'angle et jusque dans les communs ouverts sur la rue de Vaugirard avaient demeuré toutes sortes de personnes d’un mérite moindre: M”°d’O, de Dangeau, de Lévy, la mère de l’abbé de Choisy, cette mère extraordinaire qui pomponnait, fardait, poudraït elle-même son coquin de fils et l’attifait de rubans, de dentelles, de boucles, de mouches et d’un bonnet comme une fille. Maïntenant, l’une des hôtesses était M”° de Caylus, la douce, la fine, la jolie, la coquette, celle qu'avait aimée Villeroi, celle qui avait arraché un sourire au vieux roi morose, la même de qui l’abbé Gédoyn, qui en était resté fou depuis Esther, avait pu dire : son imagination ressemble « aux délicieux jardins de Trianon, surtout quand au printemps la terre s’y couronne de fleurs ». Elle commençait à vieillir M”*° de Caylus ! Au lieu de beaux et $alants seisneurs c’étaient

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« douze poules, un coq, huit poussins... une vache qui paît à l'entrée du grand jardin » qu'elle avait désormais sous sa loi.

Malgré l’âge elle éprouve, parfois, un £$rand bonheur, la précieuse poudrée, aux jolis mots et aux jolies mains: c’est quand, entre deux campagnes, Anne-Claude-Philippe de Tubières, de Grimoard, de Pestels, de Lévis, comte de Caylus, mestre de camp de cavalerie, son fils aimé, son fils chéri, lui arrive de la suerre. Alors, pour lui, elle n’a pas assez de prévenances, de petits soins, de caresses chaudes et tendres. « Vous faites bien le slorieux sur l’argent », lui dit-elle à la fois qu’elle l’obligse à puiser dans ses économies ; et puis les voilà tout deux, la mère et son fils, attablés avec l’abbé Gédoyn, l’abbé de Choisy, le marquis de la Fare, tous ces $alants musqués, amusants, amusés qui jouent au trictrac, boivent le lait de la vache et mangent les confitures que M”*° de Caylus a faites avec ses framboises.

Après la paix de Rastadt, M°° de Caylus éprouve une joie immense, une joie qui dissipe toute la crainte qu’elle a de voir son fils blessé ou tué à la guerre: le mestre de camp dépose les armes ; et, lui qui s'était signalé à Malplaquet, en Catalogne et à Fribour£, il s’entiche de l’antiquité, s’éprend des lettres et des arts. S'il voyage, dès lors, voit l'Italie et la Grèce, c’est pour son plaisir ; des peintres et des auteurs, au lieu de mousquetaires et de chevau-légers, il fait désormais sa compagnie. Chez Crozat le pauvre, chez son ami le plus cher, le fidèle Hénin, il rencontre Moncrif, Coypel, Gillot ; auprès d’eux il s’apprend à écrire, à $raver et à dessiner ; et maintenant, en place de commandants aux troupes, il va toujours suivi de $ens comme ceux-là, armés non de rapières aiguisées, mais de plumes, de burins et de pinceaux. Lui-même a écrit, dans sa Vie d'Antoine Watteau, comment M. Hénin, Jean-Antoine et lui firent de concert, chez M. Crozat, « un nombre infini de ces études des grands maîtres flamands ».

Rien de surprenant, j'imagine, à ce que le vignettiste adroit,

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l’aquafortiste épris de détails, le conteur curieux des facéties et des fabliaux parus dans la suite, ait trouvé plaisant de ramener Watteau vers le Luxembourg de ses débuts. Le comte, qui donnera dans ses Cris de Paris toute la physionomie amusante et mobile des menues scènes de la rue d’alors, adore se promener dans le beau et $rand jardin qui se prolonge au delà de la maison de sa mère. Là, au bout de la terrasse, il y a une balustrade. « Elle sert d'appui — écrit l’auteur des Curiositez de Paris — à ceux qui s’y mettent ordinairement pour examiner, louer ou critiquer les nouvelles modes des habits ou parures des dames, les asréments ou défauts des personnes qui se promènent dans les allées. »

Watteau et Caylus vinrent s’accouder là ; ils virent la cohue bariolée ; mais, tandis que le comte ne considère que les intrigues, rêve des Etrennes de la Saint-Jean, de M. Guillaume Cocher et de cette M Minutin qui « s’en va scandaleusemnt au spectacle avec des mousquetaires et des abbés », lui, Antoine Watteau, surpris de retrouver tout le mouvement des remparts de Valenciennes, contemple avec admiration ce parterre animé d’élésantes, de petits-maîtres, de vendeurs, de marchandes, officiers, moines, clercs d’études, modistes et $rimauds d’écoles. M. de Caylus est le Lorgneur, cet indiscret Lorgneur que Jean- Antoine exécutera un jour pour le cabinet de M. Coypel. Ce trantran de tous les diables, de minauderies, de musique de vielleux et de flûtistes ambulants, de vendeurs de £âteaux, de crieurs des $agnants de la loterie, ces bourrades et coups de pied au derrière des $amins jouant à coupe-s$or$e ou à la fossette l’amusent infiniment ; et tandis qu'il lorgne, retient et fixe en lui, pour en faire des contes, ces aspects pittoresques, Antoine Watteau, à ses côtés, est toujours cet Homme accoudé, cet Homme appuyé, que nous retrouverons, sous divers aspects, dans les Figures de modes entreprises par le peintre, puis achevées, dans la suite, au burin par Thomassin le fils.

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