LAN TETE
Toute sa vie, Watteau, aux heures de nonchalance et de désœuvrement, fut cet homme accoudé. Depuis les hauts remparts de Vauban dressés autour de Valenciennes jusqu'aux heures finales de Nogent où il esquissa, par-devant M”° de Julienne, des petites « pensées » à la sanguine, en passant par le Luxembour£$ et les Porcherons, il ne cessa de se pencher, un seul jour, ainsi, à la balustrade.
Ses dessins impromptus, si vivants, si justes, tellement fidèles et vrais, d’un naturel si vif, ont été « enlevés » comme cela, en un seul ou en trois crayons, au cours d’une heure ou deux, sur des feuilles qu'il portait toujours avec lui. Suivant Caylus, Watteau conservait « ses études dans un livre relié, de façon qu'il en avait toujours un grand nombre sous la main ». Ainsi il ne mettait jamais une figure dans ses tableaux qui ne fût, auparavant, croquée dans son livre; cela faisait que tout ce qu’il peignait, encore que transfisuré par la pensée et par la couleur, avait été vu, en réalité, à cette balustrade où il s’accoudait, la sanguine, la craie ou la pierre noire en main, pour saisir ses modèles.
Watteau, de qui c'était l’une des qualités d’être sensible à tous les détails de la vie, ne dédaignait aucun de ces modèles passagers. Les plus pauvres, les plus humbles, un rémouleur, un Savoyard, un vieux marchand de fruits, un gagne-petit, un bouvier, un jardinier appuyé les deux mains sur sa bêche, une marchande avec son panier, une femme assise, une petite fille coiffée d’un toquet, quatre vielleux et un jeune £arçon jouant du hautbois, un homme avec une hotte ou le petit sabotier Boudet inspiraient son crayon tour à tour. Et il fallait voir comme il croquait avec ardeur les uns et les autres, tout fiévreux de les saisir, de les fixer dans leur attitude, en de chaudes et rapides « pensées ».
L'œuvre peint de Watteau, purifié par le rêve, élargi, embelli par un souffle inouï de lyrisme, est bien de notre France des contes, de notre France d’idéal et d'imagination ; mais cet