‹ Watteau et son écoleChapitre 33 sur 60 · DEN Q EURE · texte numérisé non relu

DEN Q EURE

cimes, se répercute dans l’eau où elles se mirent ; une chaleur contenue allume toutes les $ammes dans le ciel au-dessus des fisures, et le rayonnement des feux d’un couchant éclatant, en filtrant à travers les feuilles, vient se poser, en les allumant de riches reflets, sur les chairs, sur les satins et les soies des couples qui devisent, assemblés sous bois. Pour l’'Automne et le Gilles, qui sont aussi au Louvre, ils corroborent tout ce que La Roque a écrit de Watteau sur la perfection à laquelle il atteint quand il peint les fleurs et les animaux. Les pommes, les $erbes, les srappes et les beaux fruits mûrs, qui luisent dans le cadre ovale de l’ Automne (1), la tête expressive, douce et résisgnée, à l’œil si profond, presque humain, de l’âne (dans le $rand tableau du Gilles) témoignent de cet attentif et savoureux talent que Watteau appliquait, dans ses ouvrages, à tous les détails. À ce propos je voudrais dire ici combien, dans cet art du maître, il y a d’à-côtés charmants, très peu fouillés des auteurs. Watteau — il suffit pour s’en rendre compte de le considérer dans ses tableaux et dans ses dessins — est un peintre et dessinateur exquis des enfants : que de $racieuses petites filles, que de fins petits $arçons il a mêlés, depuis l'Occupation selon l’âge jusqu’à la Danse du palais de Potsdam, à ses divertissements !

Et, comme animalier, qu'il est expressif, qu’il a de verve et d’élancement dans le dessin, comme il est vrai dans les couleurs ! Ici, c’est moins à son Chat malade, à ses singes que je pense qu’à ses chiens (2). Watteau, comme Rubens, comme Van Dyck, comme Paul Véronèse, s'est plu à mêler aux personnages, en forme d'accompagnement obligé, aussi bien dans ses petites que

(1) Et les jonchées de roses, dans l’Embarquement, sur la statue et sur les figures! Les roses sur les genoux des femmes, dans la Leçon d'amour (Potsdam), dans l’Amante inquiète (Chantilly)!

(2) I ne faut pas oublier non plus le dessin, Chouettes et hiboux, du British Museum où l'artiste a retracé, avec une intensité et une perfection admirables, les yeux, les becs et les aigrettes de ces oiseaux; de même les Chiens et le Léopard, dessins à la sanguine et à la pierre noire, possédés successivement par Miss James et M. H. Michel-Lévy.

dans ses $randes œuvres, nombre de ces animaux. Les Watteaux de Chantilly, ceux de Londres, ceux de Potsdam montrent beaucoup de ces beaux et $rands chiens élancés, à fines pattes, fine tête, à poils tachés de feu et d'ombre dont sont toujours suivis ses damerets, ses chasseresses et ses cavaliers. Aïnsi, dans le Rendez-vous de chasse (Wallace), dans l’Escorte d’équipages (coll. Carrière), le Dénicheur de moineaux (Edimbour$), la Danse (Potsdam), les Charmes de la vie (Hertford House), l’A mour à la campagne (Potsdam), le Plaisir pastoral (Chantilly) et même l'Enseigne (Berlin) apparaïssent, toujours mêlés à l'épisode, un ou deux de ces braques, épagneuls ou lévriers qui sont comme les muets témoins, les compagnons de ces sujets inspirés au peintre par toutes sortes de motifs suerriers, $alants ou cynégétiques.

Les œuvres de Watteau qui sont au Louvre, à Chantilly ou qui proviennent de chez M. Michel Lévy, ne donnent point, malsré leur charme évident, toutes les nuances auxquelles le maître atteignit dans ses paysages. Le décor de Watteau est infini, multiple, et comme un bois d’avril après la pluie, il est irisé de tant de reflets insaisissables, de tant d’échos de couleurs, de réflexions et de fondus dans les teintes qu’on ne parvient bien à se l’imaginer qu'à travers ses autres œuvres des musées étransers. À Berlin, à Potsdam, à Dresde, dans la collection Richard Wallace à Londres, étincellent quelques-uns des joyaux les plus purs de cette couronne de chefs-d’œuvre. Ce n’est qu’en les examinant avec attention, en dehors de l’étude des figures et pour les fonds seulement, qu’il sera permis de juger de ce décor inspiré au peintre par la vue des châteaux, des jardins et des parcs français. C’est Antoine de la Roque, esprit si cultivé, si juste, bien digne en tous points de l’amitié du maître, qui imagina de composer une fois une Médée de sa manière. Il importe de voir qu'au début de cette œuvre, le rideau se lève sur « un endroit le plus agréable des rives de la Seine ; c’est un vallon délicieux et

OMS O SRE

des prairies à perte de vue où le fleuve serpente ». Eh bien! le décor de Watteau, ce décor que nous aimons, ce décor choisi ce divin paysage de profondeurs, le voilà tout entier dans ces mots ! Que sont la Cascade, les Charmes de la vie, les Champs- Elysées, les Amusements champêtres d’'Hertford House, voire à Grenoble, ce paysage avec une fontaine conçu dans un mouvement rappelant Poussin ? Mais des sites mesurés, des promenades, des petites campagnes de chez nous! Et cette Leçon d'amour, cet Amour à la campagne ou Amour paisible du palais royal de Potsdam, ces Divertissements, cette Fête champêtre de la $alerie royale de Dresde, avec leurs marbres, avec leurs futaies, avec leurs lointains, ne se jouent-ils point dans le discret vallon parmi les prairies, au long de l’eau chantante d’un de nos fleuves ? I] n’y a pas jusqu'aux Fêtes vénitiennes d’'Edimbours, au Déjeuner sur l'herbe, à l’Assemblée de Berlin, à l'Aventurière (musée de Troyes et jadis chez M. H. Michel-Lévy), qui n'offrent, dans l’agencement, un peu de la disposition de ces domaines si frais et si doux des bords de l’Oise et de la Marne où Watteau situa plus d’une de ses pastorales.

Certes, Watteau, plus qu'aucun peintre, a été poète ; mais ce poète n'’inventait pas: il embellissait. De même qu’il a embelli les roués de la Résence et qu’il en a fait les salants d’une Astrée nouvelle, il a transmis à ses paysages ces inflexions molles, ces lignes lésères, ces masses toutes transparentes qui donnent bien souvent aux bords de la Seine l’apparence d’un Lignon de féerie. Watteau, en communiquant ainsi le lyrisme de son âme à de vrais paysages, épurait, transformait, affinait peu à peu son décor ; il l’amplifiait même au point que, du petit vallon de Chat Botté, des sites de la Belle au Bois, il montait peu à peu vers des sommets plus inaccessibles ; des velours du vieux Breughel, des ors du Titien, des ombres fines de Campagnola, des roses tendres de Véronèse, il s'élevait au point que, de son talon rouge, de sa houlette de berger inquiet, de pèlerin candide, il touchait bientôt

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WATTEAU

L’Embarquement pour l'ile de Cythère

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à ces résions hautes, lunaires et cristallines dont le Vinci, dans le fond illuminé de sa Monna Lisa, a peint les cimes nacrées, les dédales d’azur. Par delà les décors coutumiers, les paysages de ses anciennes œuvres, Watteau apercevait un décor plus parfait, un paysage plus « choisi » encore ; et c'était ce décor cythéréen, ce paysage de l'Isle enchantée auxquels aboutissait enfin sa chimère !

Les Isles! Il en était de toutes les sortes alors. D’abord c'étaient les Antilles ; c'était l’Ile de France, c’était Bourbon : les frégates du Roi, les flûtes de la Compagnie en rapportaient des plants et des épices, des herbes précieuses et de beaux oiseaux. C’étaient aussi l’ Amérique et le Canada. Tout jeune encore, à la suite d’un différend avec son père, Voltaire fut menacé d’être envoyé au Mississipi, c’est-à-dire aux « isles ». C’est là que Law, par le chemin du Havre, expédiait ces malheureuses, raflées dans Paris et qu’on destinait, comme épouses, aux colons et aux boucaniers. Pauvres « Isles »! Pauvre Cythère! Dans ces « isles », Manon connut la mort, des Grieux goûta à l’exil et à la prison. Tout cela était triste: Watteau le sentait bien, qui s’essaya vainement (une $ravure de Dupin en témoigne) dans l’exécution d’un sujet qui convenait moins à son esprit qu’à celui, plus trivial, du futur Jeaurat (1). Et puis il était des «isles » moins lointaines ; Saint-Simon écrit, de l’abbé Bignon, qu'il « se fit une isle enchantée auprès de Meulan qui se pût comparer en son genre à celle de Caprée... » La Résence, parvenue à l’extrême de l’orgie et des débauches, ne pouvait point concevoir des « isles » différentes. Et c’étaient des pèlerins sans grâce ni grandeur, c’étaient de pauvres filles, poussées par la banqueroute ou la mort, qui touchaient à ces rivages. Mathieu Marais, qui savait tout de son temps, nous résume le drame en un trait pris

(1) Cette planche, gravée par DUPIN, intitulée le Départ pour les isles, montre, dans une intention satirique, l’arrestation et le départ des filles de joie.

2 OtNES

entre bien d’autres: « La Mazé, dit-il, autrefois fille d’opéra fort jolie, qui avait 3,000 livres de rentes sur la ville, et qui est ruinée par le système, s’est noyée en plein jour à la Grenouillère, en rouge et en mouches, en bas de soie couleur de chair et d’aller à la mort comme à une noce... ».

Watteau, qui est venu de Valenciennes à Paris pour peindre à l'Opéra, connaît ces charmantes et pauvres filles, comme lui, sous leurs petits rires, si résisnées et si touchantes. Est-ce en les contemplant, au travers des décors, sous le flot des lustres, arrangées « en rouge et en mouches, en bas de soie couleur de chair » qu'il a rêvé de les affubler en Pèlerines ? Et n’avonsnous pas, dans ce sens, de sa main même, un petit croqueton montrant M" Desmares vêtue du mantelet, coiffée du joli petit toquet, armée de la haute canne pommée d’or des voyageuses de l’Embarquement ? (1).

Le procès-verbal de la séance du 30 juillet 1712 sur «la présentation du sieur Watteau » à l’Académie avait noté: « La Compagnie, après avoir pris les voix par les fèves, a agréé sa présentation. Le sujet de son ouvrage de réception est laissé à sa volonté... M. Coypel et M. Barrois [sont nommés] pour voir travailler le dit sieur Watteau. »

La présentation est de 1712, la réception du 28 août 1717. Watteau a donc, pendant cinq ans, porté en lui son prodigieux rêve ; et, sous les yeux ébahis, stupéfaits, asrandis d’étonnement de MM. Barrois et Coypel, nommés pour le voir travailler (sic), il a donc conçu, esquissé, dessiné, puis peint et produit ce chefd'œuvre que l’Académie nomme simplement « une feste $alante », mais que lui, Antoine Watteau, résumant étroitement sa pensée, appelle le Pèlerinage à l’Isle de Cythère.

Donc, le « samedy vingt huit aoust mil sept cens dix-sept,

(1) Mie Desmares en pèlerine, gravure de L. Desplaces, pour les Figures françaises et comiques. Voir encore dans les Arabesques, la Pellerine altérée, composition en hauteur, gravée par Huquier; le Repos des pellerins a été gravé également par Huquier.

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l’Académie s’est assemblée sénéralle. Le sieur Antoine Watteau, peintre, né à Valenciennes et agréé le trente juillet mil sept cens douze, a fait apporter le tableau qui luy avoit été ordonné pour sa reception, représentant une feste salante. L'Académie, après avoir pris les suffrages à la manière accoustumée, elle a reçu le dit sieur Watteau académicien.. »

Cette « feste salante », malgré ses dimensions, l’importance et le nombre de ses fisures, la hauteur des arbres, le prolongement du fond, n’était dans l’esprit de Watteau, qu’une composition esquissée. Cette composition, de l’Académie, est passée au Louvre ; mais, peu de temps après cette date de 1717, Watteau a refait dans des conditions plus achevées, plus précises, avec un luxe de détails plus $rand, sur une toile de mesures à peu près ésales, son Embarquement. Cette réplique moins libre, moins fantaisiste, mais tout de même merveilleuse, acquise par Julienne, fut $ravée par Tardieu. Après la mort de Watteau, l'ouvrage, acheté par Rothenbur$, envoyé de Prusse, passa du cabinet de Julienne, à Paris, chez celui de Frédéric, à Berlin; il est resté la propriété de l’ex-empereur d'Allemagne.

Avec une admirable intuition, ce $rand bon sens qui le distinsuait toujours dans ses déductions critiques, le regretté Fourcaud avait été conduit, le premier, lorsqu'il étudia Watteau peintre du Théâtre Français, à rechercher les œuvres de ce théâtre qui avaient dû plus particulièrement retenir l’attention du peintre et le $uider dans le choix de beaucoup de ses sujets ; et c’est ainsi que, frappé par les analogies qui existent entre une comédie en trois actes de Dancourt, intitulée les Trois Cousines et représentée dès 1700 par les Comédiens du Roi, et l’idée même, lyriquement transposée, dont Watteau fit l’objet de son ouvrage, le savant écrivain d’art fut amené à retrouver, dans la pièce rustique et naïve de Dancourt, « le point de départ de cette merveille de l’art français ».

Et maintenant, il n’est pas sans intérêt de comparer ici

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