HORS
l’une à l’autre ces deux œuvres: l’Embarquement esquissé du Louvre, enfin le tableau achevé du musée allemand (1).
Ce qu’il y a d’adorable, dans l’esquisse du Louvre, ce n’est pas tant l’assemblage et le jeu des couples eux-mêmes que le cadre impalpable où ils devisent, s’enlacent, se pâment et se dirigent, à pas lents, vers la nef. Un jour blond, tombé d’un ciel empli de vapeur, répand son doux voile au-dessus des campasSnes; une atmosphère, d’une subtilité inconnue à la terre, enveloppe à la fois les rives, les arbres et jusqu’aux promontoires indécis, aux pentes bleutées de l’île heureuse. Le bruissement léser, l’ondulation molle des arbres dressés au delà de la Vénus fleurie, il semble qu'on les ait perçus déjà dans le srêle feuillé, tracé de minces plis de soie et d’arsent, de la Finette, du Faux pas, du Dénicheur de moineaux ; mais ce suave lointain est bien ici spécial à cette œuvre ! On ne l’avait pas contemplé encore au fond des Assemblées et des Conversations; nulle pastorale n’en avait trahi jamais l’éclat, la réverbération et la transparence. Ces sommets, ces sommets surtout, comme chargés des écharpes d’une nonchalante lueur, d’une brume irisée, en perçant la nue de leurs contours nacrés, de leurs crêtes neis$euses, semblent annoncer de loin, aux couples qui s’empressent, une terre de Jouvence, un paradis sans défaut et sans ombre, un domaine imprécis d’irréelle $râce, de volupté fine et de beaux rêves.
Dans le tableau de Berlin, le tableau venu de chez Julienne, le décor $agne en accent ce qu’il perd en mollesse et en lésèreté. Ici, la Vénus, la Cypris de pierre, n’a plus cette expression de contemplation et de contentement qu’on lui voyait dans l’'Embarquement de Paris: une Cypris entière a remplacé le marbre mutilé, elle est elle-même une jeune femme charmante et penchée ; un amour l’enlace et d’autres la lutinent : enfin, un couple,
(1) Sur les origines de l’Embarquement pour l’Isle de Cythère, il y a lieu de consulter : LOUIS DE FOURCAUD: la Revue de l’art ancien et moderne, t. XV (1904); EDMOND PILON: même revue, t. XL (juillet-août 1921)
WATTEAU
Mezzetin jouant de la guitare (Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg)
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qui n'existait pas dans l’étude peinte, s’ébat à ses pieds ; tout cela ajoute à l’œuvre et disperse un peu l'intérêt. La nef, dans l’esquisse, était plutôt une glissante nacelle; deux nochers l’actionnaient de leurs bras nus. Dans le tableau « poussé », la nef est déjà une $alère ; une guirlande d’amours tournoie autour de son mît léser, de ses cordages et de sa voile ; la composition, si sereine par ailleurs, devient, ici, plus animée, plus fournie. Le fond, surtout, n’a plus la même limpidité ; il s’estompe moins dans la nue ; il n'offre pas cet air fluide, ce riche reflet ni toute cette magie qu’on voyait dans l’esquisse.
Où les deux œuvres toutefois se joi$nent, se confondent, dans la perfection et dans la beauté, c’est surtout du côté des fisures, dans la disposition tendre, dans le chuchotis léger, discret, mutin des pèlerins et des pèlerines qui passent: c’est dans le confidentiel aveu des amants.